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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Un appel à la conversion de nos identités

Prédication du dimanche 14 janvier 2018, par le pasteur Christian Baccuet

Lectures :

  • 1 Samuel 3, 3-19
  • 1 Corinthiens 6, 13-20
  • Jean 1, 35-42

 

1 – Semaine de l’unité

 

Nous allons entrer dans le semaine de prière pour l’unité chrétienne. Cette semaine de prière interconfessionnelle et internationale existe depuis plus de cent ans. Elle s’enracine dans une proposition d’un prêtre anglican américain en 1908, Paul Wattson, reprise et élargie dans les années 30 par le prêtre lyonnais Paul Couturier. Elle est préparée par une commission internationale émanant du Conseil œcuménique des Eglises et du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens. Dans ce cadre, nous aurons jeudi soir une veillée œcuménique à l’Eglise St Ignace, et dimanche prochain je prêcherai le matin à Notre Dame des Champs et Andreas Lof le soir à St Ignace. J’espère que nous serons nombreux à ces différentes rendez-vous.

Semaine œcuménique donc, comme chaque année… routine qui va de soi ? La question œcuménique n’est pourtant pas évidente, elle est même paradoxale. D’une part, l’unité des chrétiens en Christ est une donnée centrale de la foi chrétienne, qui s’enracine dans la prière du Seigneur. D’autre part, la division des communautés chrétiennes est un fait de l’histoire, dès la première Eglise. Entre les deux, nous vivons dans une tension complexe.

Il y a parmi nous des fervents partisans des relations avec l’Eglise catholique, d’autres qui y sont réticents voire hostiles. Il y a parmi nous des personnes qui, par leur itinéraire personnel ou leurs liens familiaux ou amicaux, sont au croisement de différentes Eglises. Il y a ceux que la question indiffère, ceux qui souffrent d’une séparation qui se manifeste en particulier dans l’eucharistie non partagée, ceux qui ne croient pas – ou plus – à une communion possible… Il y a ceux qui militent et ceux qui s’opposent à une unité des Eglises, laquelle unité peut être conçue comme spirituelle ou structurelle, ce qui, même si cela peut être articulé, n’est pas la même chose.

Et puis il y a une asymétrie forte entre l’Eglise catholique qui ne reconnaît pas la plénitude de l’Eglise de Jésus-Christ dans d’autres Eglises qu’elle-même, quand notre Eglise reconnaît cette plénitude à la fois chez nous et dans les autres Eglises. Il peut y avoir de la douleur à ne pas être reconnu par l’autre ; il peut y avoir aussi de l’orgueil (je parle ici de nous) à penser que nous sommes, nous, dans une vérité plus pure…

 

La question de l’œcuménisme est complexe parce qu’elle touche à notre identité de chrétiens, de protestants, de réformés – qui plus est, de réformés français marqués par des siècles de persécution dont nous sommes fiers et par une situation de grande minorité qui nous rend fragiles. L’identité, c’est ce que nous sommes, ce qui nous construit et nous tient debout. Parce qu’elle touche à notre identité, la question de l’œcuménisme nous rend sensibles. Car qui dit identité dit toujours peur de la perdre, de la voir niée ou abandonnée, ou – et ce n’est pas forcément opposé – envie de la défendre voire de l’imposer. Semaine œcuménique, semaine de prière en terrain miné ?

 

2 – Les « textes du jour »

 

Dans cette dimension de communion de prière, je me suis dit qu’il était bon de méditer ce matin les textes dits « du jour », proposés à la lecture lors des cultes et des messes d’aujourd’hui. Quand j’ai vu ces trois textes – ceux que nous avons lus tout à l’heure –, j’ai pourtant été tenté d’en choisir d’autres. En effet, quel rapport entre ces textes et les relations entre les chrétiens ?

Premier texte, l’appel de Samuel, au XIe siècle avant Jésus-Christ. Un enfant au service du vieux prêtre Héli dans le sanctuaire de Silo, entend Dieu l’appeler dans la nuit. Ce texte est  romantique comme une histoire pour enfants ; il est pourtant le récit de la vocation de celui qui deviendra un prophète très important de l’histoire biblique.

Deuxième texte, une parole rude de l’apôtre Paul, écrite au milieu du Ier siècle aux chrétiens de Corinthe, qui les met en garde contre l’immoralité – l’inconduite sexuelle. Ce texte ressemble à une leçon de morale comme celles qui ont fait fuir tant de monde loin des Eglises ; il est pourtant tout autre, appel à être en communion avec Christ, libéré de ce qui aliène.

Troisième texte, l’appel, au début de l’évangile de Jean, des premiers disciples de Jésus, André et un autre, puis Simon Pierre le frère d’André. Ce texte a un goût de déjà entendu, c’est un classique dont on se demande parfois ce qu’il peut bien encore avoir à nous dire tant on a pu entendre de prédication dessus ; il est pourtant appel à suivre le Christ.

Y a-t-il un point commun entre ces trois textes ? Et que peuvent-il nous dire en ce début de semaine œcuménique ? Porté par cette double question, j’ai relu attentivement ces trois textes. Et ce qui m’a frappé, c’est qu’il y est question d’identité. Cette question centrale dans les relations œcuméniques, parce que centrale dans nos vies, est centrale dans ces textes !

 

Dans le récit de la vocation de Samuel, dans la nuit du sanctuaire qui est aussi la nuit de l’aveuglement d’Héli et de l’époque obscure traversée par le peuple de Dieu, par trois fois Dieu appelle l’enfant. Trois fois Samuel traverse le temple pour aller trouver Héli car il croit que c’est lui qui l’a appelé, et la quatrième fois, enfin, sur le conseil du vieux prêtre, quand Dieu l’appelle – « Samuel ! Samuel ! » –, il répond : « Parle, ton serviteur écoute ». Dieu l’appelle par son nom, il le nomme, c’est-à-dire qu’il le rejoint dans son identité ; dans la culture biblique, en effet, le nom est plus qu’un nom, c’est la personne toute entière. Dieu le rejoint, il lui parle, il en fait son prophète, c’est-à-dire son porte-parole. De petit enfant au service d’un vieux prêtre, Samuel va devenir un prophète, celui qui va désigner Saül comme premier roi d’Israël, puis plus tard David. Il va incarner le passage du temps des prêtres à celui des prophètes, puis des Juges à celui des rois. Son identité en est transformée.

C’est aussi une question d’identité qui traverse le texte compliqué de Paul aux Corinthiens. A partir de l’exemple de l’immoralité – on ne sait pas précisément si le contexte est celui de la prostitution sacrée, de la débauche généralisée ou au contraire de la spiritualisation à outrance qui nie le corps –, Paul plaide pour une identité du chrétien qui ne soit ni purement matérialiste (sacralisation du corps, ou au contraire indifférence à ce que l’on en fait) ni purement spiritualisée (ascèse qui rejette le corps). Notre corps est important, dit Paul, il fait partie du corps du Christ ! Il est le temple du Saint-Esprit ! C’est-à-dire que la communion avec Dieu se vit par toute notre vie, tout notre être, toute notre identité. Et cette identité ainsi reçue est libération de toutes les idoles, de tous les faux dieux, de toutes les puissance qui veulent s’emparer de nous pour faire de nous des objets. En Christ, notre identité est celle d’hommes et de femmes libres, « rachetés » dit Paul en une expression qui évoque ceux qui sont libérés de l’esclavage. Notre identité est d’être libres, dans l’Esprit Saint.

Il est encore question d’identité dans le récit de l’appel des premiers disciples. On y retrouve le corps, puisqu’il s’agit de suivre le Christ et de demeurer en lui, librement : « venez et vous verrez ». On y retrouve le nom, siège de l’identité, puisque Jésus change celui de Simon qui l’a suivi : « Tu es Simon, le fils de Jean : tu porteras le nom de Céphas – ce nom (araméen) signifie Pierre ». Simon, simple pêcheur, jusque-là identifié comme frère d’André ou fils de Jean, devient lui-même en devenant disciple de Jésus. Libéré de sa vie quotidienne il va partir sur les routes de la liberté chrétienne derrière le Christ ; porteur d’un nom nouveau, il entre dans une vie renouvelée.

 

Trois récits, trois dimensions de l’identité du croyant. Avec Samuel, celui qui entend Dieu dans la nuit se met à son service et devient porteur de sa parole. Avec les Corinthiens, celui qui s’attache au Seigneur devient libre dans toutes les dimensions de sa vie. Avec Simon-Céphas-Pierre, celui qui suit le Christ entre dans une vie de foi, d’amour et d’espérance. Trois récits qui touchent à l’identité. Et dans ces trois récits, l’identité est toujours donnée, et elle met en route. Elle n’est pas fixation dans un état, une définition, une posture, mais appel à vivre d’un souffle nouveau. Elle est une identité en chemin, une conversion permanente. Elle n’est pas enfermement dans l’identique, mais disponibilité à l’altérité.

Et là je reviens à l’œcuménisme. S’il est question d’identité dans nos espérances comme dans nos blocages, s’il s’agit de notre identité croyante qui est en jeu, alors ces textes résonnent aujourd’hui pour nous rappeler que nous n’avons pas à avoir peur de perdre notre identité, puisque celle-ci nous est fondamentalement donnée par le Seigneur. Nous n’avons pas à la figer puisqu’elle est toujours appel à la vie, au déplacement, au vent de l’Esprit. Nous n’avons pas à l’imposer puisqu’elle est relation, dans l’Esprit saint, entre le croyant et Dieu, entre le chrétien et les autres chrétiens, dans une nécessaire altérité sans laquelle il n’y a pas de vraie relation. Peut-être, pour cela, faut-il se convertir ? Non pas que les catholiques se convertissent au protestantisme ou l’inverse ! Mais entrer ensemble en conversion, aux pieds du Seigneur, transformés chaque jour un peu plus par sa Parole.

 

3 – Trois identités

 

A ce stade de ma réflexion, j’ai pensé à un aspect essentiel du travail du Groupe des Dombes, groupe de quarante théologiens catholiques et protestants francophones qui se réunit chaque année depuis 1937 pour creuser les questions qui font obstacle sur la route de la communion des Eglises. En 1991, ce groupe a publié un document intitulé Pour la conversion des Églises[1], dans lequel il a travaillé au rapport entre identité et conversion. Il y a distingué trois identités et trois conversions qui lui sont liées, la conversion étant toujours « constitutive d’une identité qui veut demeurer vivante et tout simplement fidèle à elle-même »[2].

Il y a, fondamentalement, l’« identité chrétienne », qui est la relation existentielle à Christ. On peut l’exprimer dans des confessions de foi et des doctrines, mais elle est avant tout une réalité dynamique. Elle est toujours en devenir, portée par l’espérance du Royaume, vécue dans l’ouverture aux autres par-delà tout ce qui sépare les êtres humains – genre, origine, culture, classe sociale, âge… – , relation, service, suivance du Christ…

Cette identité chrétienne ne se vit pas qu’en « je », elle s’inscrit nécessairement dans un « nous » ecclésial. C’est une deuxième dimension de l’identité : « identité ecclésiale », qui comprend une dimension collective, lieu de prière, de partage, de solidarité, d’entraide, de témoignage, de transmission. Fondée en Jésus-Christ, chaque communauté rassemblée dans la prière autour de la Parole et des sacrements et portée dans le témoignage et le service est Eglise où Jésus-Christ se rend présent dans l’Esprit Saint. Identité chrétienne et identité ecclésiale ne peuvent être séparées, elles s’articulent nécessairement l’une à l’autre. Et parce qu’il peut toujours y avoir un écart entre l’identité chrétienne proclamée et l’identité ecclésiale vécue, cette dernière doit sans cesse se convertir en restant au service de l’identité chrétienne.

Et puis il y a un troisième niveau d’identité, c’est l’« identité confessionnelle », qui fait que l’identité ecclésiale se traduit en communautés particulières, avec leur histoire, leurs traditions, leurs doctrines, leur structure institutionnelle, leur liturgie, leurs rites, leur mémoire, leur culture, leurs partenaires et leurs adversaires. Elle se décline en une multitude de dénominations dont aucune ne peut être identifiée purement et simplement avec l’Eglise du Christ. Chacune d’elle est une manière partielle – et partiale – de vivre l’Eglise du Christ. Chacune d’elle s’est construite en se frottant aux autres, refusant ce que d’autres vivaient, accentuant ce qu’elle avait de particulier. Ainsi, l’Eglise catholique romaine et les Eglises protestantes sont nées ensemble, au XVIe siècle, temps des réformes évangéliques de Luther et de Calvin, temps de la réforme catholique du Concile de Trente ; ensemble, mais l’une contre l’autre. Il est normal qu’il y ait des Eglises confessionnelles diverses ; le problème est quand cela se transforme en « confessionnalisme », c’est-à-dire non plus en diversité joyeuse mais en durcissement identitaire. Cette identité confessionnelle est donc ambiguë, belle quand elle est au service de l’Evangile, malsaine quand elle enferme jalousement dans des murs. Ainsi, qu’elle soit catholique, luthéro-réformée, orthodoxe, évangélique, anglicane (etc. !), chaque Eglise confessionnelle est appelée à travailler sur son identité confessionnelle pour ne pas la confondre avec l’identité ecclésiale, notamment en reconnaissant ce que les autres Eglises vivent de fidélité évangélique et peuvent lui apporter.

Cette manière de distinguer trois identités – chrétienne, ecclésiale et confessionnelle – me paraît très pertinente ; elle évite d’écraser les trois en une seule et de ne regarder l’autre qu’au filtre de soi-même.

 

4 – Triple conversion

 

Le groupe des Dombes, dans cet ouvrage, a poursuivi sa réflexion en développant la nécessité de la conversion, pour chacune de ses identités. Trois conversions, donc.

La conversion chrétienne est toujours à renouveler : l’appel du Seigneur dans la nuit (« Samuel ! Samuel ! »), la liberté de la foi (« Vous êtes le temple du Saint Esprit »), l’invitation à suivre le Christ (« Venez et vous verrez ») sont toujours à vivre ; cette conversion est parfois combat car elle nous bouscule, elle est toujours grâce car en elle est la vie. Elle concerne chacun de nous. Etre davantage disciple du Christ.

La conversion ecclésiale est du même élan, elle nous concerne ensemble : non pas vivre l’Eglise par tradition, fidélité confondue avec nostalgie, peur et fermeture, mais vivre l’Eglise en Christ, dans l’Evangile, par l’Esprit, dans la Parole, les sacrements, la vie communautaire, le témoignage et le service, par fidélité vivante. Etre davantage Eglise du Christ.

La conversion confessionnelle est éclairée par ces deux conversions. Elle consiste à regarder humblement sa propre tradition, à la questionner, à nommer ses insuffisances ; à regarder ave reconnaissance les autres Eglises dans ce qu’elles vivent et témoignent de l’Evangile, elles aussi maladroitement et insuffisamment ; à se réjouir de la riche polyphonie des Eglises au sein de l’unique Eglise de Jésus-Christ ; à reconnaître les autres Eglises comme pleinement Eglises du Christ, elles aussi. A accepter que nous avons besoin les uns des autres, et que nous avons besoin ensemble de l’Evangile.

 

Il s’agit ainsi de redonner priorité à l’identité chrétienne et à l’identité ecclésiale sur l’identité confessionnelle. Il s’agit de se convertir, se tourner ensemble vers le Seigneur, à la fois pour mieux vivre leur fidélité au Christ et pour mieux témoigner de la Parole vivante. Il s’agit de mieux être chrétiens, de toujours suivre le Seigneur, comme Samuel, comme Paul, comme Pierre. Les trois textes de ce jour nous disent cela, en ouvrant un espace à l’altérité : l’altérité du Seigneur qui nous décentre de nous-mêmes et nous aide à faire place à d’autres qu’aux mêmes.

C’est un appel en temps œcuméniques, c’est aussi un besoin urgent pour notre monde qui se fige dans des identités qui glissent chaque jour un peu plus vers des blocs de communautarismes identitaires, dans notre société où il est de plus en plus difficile de faire place à l’altérité, c’est-à-dire aux autres, à l’autre. Vivre notre foi dans l’altérité est un signe d’espérance dans le monde, un appel à la rencontre, au dialogue, au partage. « Conversion », toujours, rime avec « conversation », et c’est le cœur du témoignage chrétien.

 

Dans les relations aux autres chrétiens, il y aura encore bien des points d’agacement ou de lassitude, mais les textes de ce jour nous invitent à nous déplacer : ensemble, traverser la nuit pour répondre à l’appel du Seigneur à porter sa Parole ; ensemble, nous libérer de l’instrumentalisation de nos vies par la liberté que donne l’Esprit ; ensemble être changés par le Christ en prenant la route à sa suite dans la formidable aventure de la foi. En un mot : suivre le Christ, nous convertir. Ou plus exactement, nous laisser convertir par le Seigneur, nous rendre disponibles à lui avec nos frères et sœurs dans la foi et, pour cela, prier ensemble.

Amen.

 

[1] Paris, Centurion, 1991 ; voir surtout n° 10-55.

[2] Ibid., n° 14.