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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Quand une belle histoire dérape : un double avertissement…

Prédication du dimanche 18 mars 2018, par le pasteur Christian Baccuet

Lectures :

  • 2 Rois 5, 14-16, 19-27
  • Luc 4, 24-30

 

Dimanche dernier, nous avons lu et médité la belle histoire de Naaman, ce général syrien, ennemi d’Israël, riche et brillant mais souffrant d’une maladie de peau qui le déchire physiquement, socialement, spirituellement, et qui vient à la rencontre du prophète Elisée pour chercher la guérison. Nous avons vu qu’il entre dans un cheminement intérieur radical, passant par le dépouillement de ses prétentions pour aller, dans l’humilité, vers la vérité. Il croise des témoins qui l’aident sur ce chemin et il découvre la foi en Dieu, le Seigneur. Une histoire de grâce, du déchirement intérieur à la paix offerte par Dieu. Notre histoire, quand le chemin de notre vie, lourd d’épreuves, croise le chemin du Seigneur, quand nos existences déchirées deviennent vies apaisées. Naaman est guéri, converti, il repart chez lui chargé de la bénédiction de Dieu, de son pardon et de sa paix. Belle histoire où l’Evangile se donne à vivre.

Mais voilà, comme dans toute histoire, même la plus belle, il peut y avoir des événements qui font déraper. L’histoire de Naaman ne se termine pas avec la bénédiction du prophète. Un personnage apparaît, Guéhazi, qui incarne les dangers que courent tout croyant comme toute société, et la nôtre y est peut-être aujourd’hui particulièrement exposée.

 

 

1 - De Naaman à Guéhazi

 

C’est avec Guéhazi que l’histoire dérape... Elisée avait refusé que Naaman le paye pour la guérison reçue, malgré l’insistance du général syrien. Il a donné sa bénédiction à Naaman, et celui-ci reprend sa route pour rentrer chez lui. C’est alors que Guéhazi, le serviteur du prophète, entre en scène. Il se précipite derrière Naaman pour tenter de lui arracher un peu d’argent, quand même... Il le rattrape sur le chemin et invente une histoire, comme savent le faire tous les escrocs. Il raconte à Naaman que deux prophètes viennent d’arriver chez Elisée et que celui-ci lui demande de donner 30 kg d’argent et deux habits de fête pour les recevoir ; cette somme, considérable, n’est qu’une petite part de ce que le riche Naaman avait apporté. Naaman est touché. Lui qui voulait offrir des cadeaux à Elisée, donne à Guéhazi deux habits précieux, et 60 kg d’argent, le double de ce que celui-ci lui demandait. Sa reconnaissance ne l’a pas rendu méfiant. Guéhazi rentre chez lui, fier de son escroquerie et désormais riche... Mais Elisée l’attend et le met face à son double mensonge : mensonge à Naaman et mensonge à Elisée à qui il vient de dire : « je ne suis allé nulle part » (v. 25).La lèpre frappe alors Guéhazi, son corps en est couvert, elle s’attache à lui et à ses descendants !

Quel contraste avec l’histoire de Naaman. Histoires inversées. La première finit bien, la lèpre est partie, Naaman a trouvé la foi. La deuxième finit mal, la lèpre s’installe, Guéhazi et ses enfants sont chargés de malheur. D’un côté Naaman, dont le nom signifie « gracieux », « plaisant », et de l’autre Guéhazi, dont le nom signifie « homme aux yeux saillants », « avaricieux ». D’un côté le pardon et la paix, de l’autre l’argent et le mensonge. D’un côté une belle histoire, de l’autre une triste fin...

Comment recevoir cette histoire ? Que nous dit-elle ?

Dimanche dernier, nous avons suivi l’itinéraire existentiel de Naaman. Ce matin nous allons replacer ce récit dans son contexte historique. L’histoire d’Elisée remonte à la fin du IXe siècle avant notre ère. Mais le livre des Rois qui nous le rapporte est plus récent. Avec Josué, Juges et Samuel, les livres des Rois ont été rédigés pendant le temps de l’exil, au VIe siècle avant Jésus-Christ (environ 550). Ils racontent l’histoire du peuple d’Israël dans un temps où la situation de ce peuple est extrêmement difficile, chaotique, bouleversée par l’exil à Babylone. Le projet de l’auteur de ces ouvrages, en reprenant les traditions orales ou écrites, en les ordonnant dans ces livres et en les commentant, est de comprendre pourquoi l’exil est arrivé. Il a une intention théologique : trouver sens, dans la foi, à cette catastrophe qui s’est abattue sur le peuple hébreu.

Certains thèmes sont récurrents dans cette problématique, en particulier le thème nationaliste de la terre d’Israël et le thème religieux de la rectitude du culte. Le nationalisme et l’idolâtrie. Ce sont ces deux motifs qui donnent sens à l’épisode de Guéhazi, au contraste entre cet homme et Naaman.

 

 

2 - Le nationalisme

 

Naaman est général en chef de l’armée ennemie, du roi d’Aram, du pouvoir syrien, principal ennemi au temps des royaumes d’Israël et de Juda. Symbole de ces puissances étrangères qui ont fait s’effondrer ces deux royaumes, il est la figure de l’ennemi menaçant. Guéhazi, homme du peuple d’Israël, serviteur du prophète, aide de l’homme de Dieu, est la figure de l’hébreu type. Dans une logique nationaliste, le premier est un anti-modèle, et le deuxième un héros. Mais voici que cette histoire renverse cela. Le héros positif c’est l’ennemi, l’étranger, l’impur. Le méchant c’est le frère, le semblable.

Parole provocante dans ce contexte de l’exil (puis du retour d’exil), quand la dimension nationaliste va s’affirmer fortement en Israël, comme souvent en période de crise. La reconstruction du peuple va passer par la tentation forte d’une identité qui se ferme sur elle-même, en rejetant les étrangers comme s’ils étaient une menace. Dans ce contexte, le récit est clair : l’appartenance nationale ou ethnique n’est pas déterminante dans la relation à Dieu, dans ce qui fait l’essentiel de la vie. On ne peut pas se réclamer de son appartenance : c’est cela que dit l’histoire croisée de Naaman et de Guéhazi, de l’étranger croyant et du frère malhonnête. Parole provocante au VIe siècle avant Jésus-Christ.

Parole provocante encore au temps de Jésus, quand la terre d’Israël au Ier siècle de notre ère bouillonne de nationalismes et de crispations identitaires, de révoltes et de messianismes qui confondent terre, ethnie et pouvoir. Quand Jésus prêche dans la synagogue de Nazareth (Luc 4, 27-28), il dénonce, pour ses contemporains, cette question du nationalisme, en évoquant, justement, la figure de Naaman (c’est la seule autre mention de cet homme dans la Bible) : « Il y avait beaucoup de lépreux en Israël à l’époque du prophète Elisée. Pourtant aucun d’eux ne fut guéri, mais seulement Naaman le syrien ». Parole qui met en évidence que c’est un étranger qui a été touché par la grâce de Dieu. Alors, poursuit Luc, « tous dans la synagogue furent remplis de colère quand ils entendirent ces mots » et ils cherchent alors à tuer Jésus.

Parole provocante encore aujourd’hui quand de toutes parts les identités nationales, ethniques, religieuses, idéologiques, communautaristes, sont mises au premier plan, dans des élans d’émotion, de passion et de manipulations, avec ce que l’on sait de violences et de massacres qui en découlent ; l’histoire contemporaine en est emplie et notre société en est malade. Parole provocante, qui appelle à aller plus loin (c’est le sens de provoquer : pro-vocare, appeler devant, faire sortir, ouvrir…), pour nous faire retrouver l’essentiel : pas notre appartenance nationale (ou autre) mais notre relation à Dieu.

 

 

3 - L’idolâtrie

 

La relation à Dieu, c’est cette dimension qui se joue aussi dans le récit de la faute de Guéhazi : foi ou idolâtrie ?

Naaman est un païen qui a cheminé avec le Seigneur ; il l’a découvert, il s’est converti. Avec la bénédiction de Dieu, il va retourner en Syrie, être confronté de nouveau aux idoles, obligé de se prosterner devant elles de par sa fonction... Mais il sait désormais que ce ne sont que des idoles et pas le seul et vrai Dieu ; son cœur appartient au Seigneur. Guéhazi, lui, connaît-il le Seigneur ? Il est censé le connaître, lui qui est serviteur du prophète. Il vit quotidiennement avec l’homme de Dieu. Mais son geste est grave et dit son manque de foi.

Quand Naaman a été guéri, il voulait offrir un cadeau à Elisée pour le remercier. Elisée a refusé ce cadeau, refusant ainsi que lui soit donnée à lui la reconnaissance qui doit revenir au Seigneur. Le geste de Guéhazi, ce n’est pas d’abord un geste de convoitise (il y a de l’argent à gagner) ou d’intelligence (mon maître est bien bête de ne pas s’être fait payer). C’est un geste d’idolâtrie : en allant demander pour lui à Naaman les cadeaux qu’Elisée a refusés, Guéhazi se met à la place de Dieu. Il demande pour lui les cadeaux qui reviennent à Dieu, la reconnaissance qui appartient à Dieu. Il le fait, nous dit le texte, en se justifiant « par la vie du Seigneur » (v. 20), reprenant dans un geste égoïste la même formule qu’Elisée avait employée, lui, pour refuser tout cadeau (v. 16). Elisée s’était effacé pour rendre gloire à Dieu seul... et Guéhazi vient se mettre à la place de Dieu. Il s’approprie Dieu, la guérison, la reconnaissance. C’est le péché biblique par excellence, chercher à utiliser Dieu, prendre la place de Dieu, se prendre pour Dieu.

Péché qui s’exprime ici par le mensonge et l’escroquerie, mais qui est fondamentalement un péché d’idolâtrie. Provocation là aussi que ce récit, qui montre l’étranger païen plein de vraie foi et le croyant idolâtre ! Provocation pour le lecteur : toi le bon israélite, toi le bon serviteur de l’homme de Dieu, tu es peut-être le plus en danger d’idolâtrie !

Provocation pour nous : nous ne pouvons nous vanter de rien devant Dieu... sauf à prendre sa place. Comme les religieux du temps de Jésus, qui sans cesse vont refuser de le reconnaître, qui sans cesse vont se comporter comme des idolâtres de la Loi en contestant le bien que Jésus fait quand il guérit le jour du sabbat, quand il mange avec des personnes impures, quand il fréquente des personnes exclues de la société bien-pensante.

 

 

4 - Avertissement et promesse

 

Ce récit est ainsi un double avertissement. Notre appartenance nationale, ethnique, culturelle, sociale, politique (ou protestante, huguenote, etc.)... n’est pas l’essentiel devant Dieu, ce qui compte c’est notre relation à lui. Notre appartenance religieuse non plus : on peut être un croyant incrédule, tenter de tirer profit de sa foi, tenter de s’approprier l’action de Dieu, tenter de faire du bénéfice sur le dos des autres, croire que l’on possède la vérité (y compris parmi les différentes sensibilités théologiques qui constituent notre Eglise protestante unie de France). On court toujours le risque de l’orgueil spirituel. Double attention à porter dans notre monde. Double vigilance dans nos manières de vivre notre foi et notre Eglise.  Double appel pour notre propre cheminement.

Car la conséquence est dramatique : la lèpre, maladie douloureuse et infamante, pour Guéhazi et ses descendants. Elle est dure, cette conséquence. Elle ne paraît guère compatible avec l’Evangile du pardon... Il ne s’agit pas d’une punition, il s’agit de la conséquence logique du mécanisme enclenché, qui est mécanisme de mort. Les dérives nationalistes comme les dérives religieuses mènent à la mort, parfois même (voire souvent) pour d’autres générations. Leur conséquence est comme une lèpre transmise aux générations à venir ; l’histoire et l’actualité le démontrent chaque jour, et pourtant nous y revenons sans cesse. L’avertissent est dramatique à la hauteur du danger, pour faire réagir le lecteur, pour nous faire prendre conscience de la réalité... Ce récit est ainsi une véritable provocation à la réflexion sur ce qui fait nos identités aujourd’hui : comme Guéhazi, appartenance nationaliste et intégrisme idolâtre, ou comme Naaman, cheminement humble dans le dénuement vers la véritable relation à Dieu ?

C’est un avertissement, c’est en même temps une promesse. Ce récit nous est donné pour nous dire qu’il n’est pas inéluctable d’être Guéhazi. Ce n’est pas un récit pour enfermer, mais un récit pour mettre en route. Car nous savons qu’en Jésus-Christ, crucifié par les nationalistes et les religieux de son temps, la foi est donnée sans tenir compte des appartenances humaines, en dépassant les identités nationales ou religieuses, sociales ou de genre ; en lui « il n’y a plus de différences entre les Juifs et les non-Juifs, entre les esclaves et les hommes libres, entre les hommes et les femmes » (Galates 3, 28). Nous savons que Jésus-Christ est ressuscité pour que tous soient un en lui, dans la vie réconciliée qu’il offre, dans le pardon et la paix. Comme après sa prédication dans la synagogue de Nazareth, quand la foule veut le tuer, « il passa au milieu d’eux et s’en alla » (Luc 4, 30), il ouvre une voie au-delà de tout ce qui enferme. Il offre ainsi la confiance en Dieu qui permet d’avoir confiance en soi et dans les autres, et de passer d’une existence déchirée à une vie apaisée. Il nous aide à quitter le chemin de Guéhazi pour emprunter celui de Naaman.

 

Aussi, que résonne en nous véritablement la bénédiction qu’Elisée prononce sur Naaman l’étranger croyant : « va en paix ». Va en paix, ces trois mots expriment l’Evangile, la bonne nouvelle, la parole de vie : marche dans le shalom, dans cette présence de Dieu qui t’accompagne, t’apaise, et fait de toi un homme ou une femme de paix pour les autres !

Amen.