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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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40 cm qui changent tout

Prédication du dimanche 1er avril 2018 (culte de Pâques), par le pasteur Christian Baccuet

Lectures :

  • Actes 10, 34-43
  • Colossiens 3, 1-4
  • Matthieu 28, 1-10

 

Question : quelle est la distance qui me sépare de Pâques ?

Réponse : 40 cm. 

Comme chaque année au début du printemps, nous fêtons Pâques, la fête la plus importante de notre année chrétienne, le souvenir de la résurrection de Jésus. Comme chaque année, nous lisons un récit de ce fameux matin où quelques femmes vont au tombeau et le découvrent vide, premières témoins de la résurrection, premières messagères de la vie. Comme chaque année, nous butons sur les mêmes difficultés de compréhension. Pâques est certes un beau récit. Pour beaucoup d’entre nous, cela rappelle de beaux souvenirs d’enfance, le printemps qui revient, le merveilleux de la foi. Mais avec notre raisonnement d’adultes… la résurrection est bien difficile à comprendre ! A Pâques, notre intelligence résiste.

Comment vérifier un événement dont l’historicité nous échappe ? S’il est clair que Jésus a bel et bien existé et qu’il est mort crucifié, sa résurrection ne repose que sur le témoignage d’hommes et de femmes dont la vie a été bouleversée par une rencontre ; nous n’avons pas de preuve de ce qu’ils ont vu. Et même si nous en avions, comment comprendre la logique de ce qui arrive, tant ce qui se passe est illogique, voire hors de toute logique ? Jésus était mort et enterré, et voici qu’il est vivant. C’est impossible à démontrer, à expliquer. C’est tout simplement impossible à admettre ! Tout raisonnement intellectuel bloque, et ce récit paraît alors bien loin de nos vies, de notre quotidien, de nos préoccupations et de nos projets, de l’actualité de ce monde pourtant marquée par la mort… La « résurrection » est un concept difficile pour nos cerveaux !

 

1 – Une dynamique

 

Mais savez-vous que le mot « résurrection » n’existe pas dans la Bible ? Il n’existe pas de mot spécialisé pour dire que Jésus est « ressuscité ». Le grec du Nouveau Testament utilise pour cela deux verbes du langage de tous les jours.

 

a – Se réveiller

 

Le premier de ces verbes, nous le trouvons dans le récit de Matthieu, quand l’ange dit aux femmes : « Vous cherchez Jésus le crucifié : il n’est pas ici car il est ressuscité comme il l’avait dit » (v. 6). Le verbe utilisé est ἐγείρω (egeiro) qui veut dire «  se réveiller » [1]. Il n’est pas ici car il s’est réveillé. C’est le même mot que prononce Pierre dans son discours à Corneille : « Dieu l’a réveillé le troisième jour » (v. 40).

La résurrection, c’est comme un réveil après un profond sommeil. Jésus est mort, enterré, enfermé dans le tombeau. C’est le jour du sabbat, les heures où l’on ne fait rien, le moment de l’immobilité, le temps de l’arrêt. Les femmes sont prostrées dans leur souffrance, la douleur de leur deuil, l’absence de tout projet, la vie figée. Nous connaissons tous ce sentiment de paralysie devant la mort d’un être cher, quand nos sentiments sont comme tétanisés. Le sabbat terminé, Marie de Magdala et Marie mère de Jacques et de Joseph, femmes qui suivaient Jésus depuis la Galilée (Matthieu 27, 56) vont voir la tombe où git leur espérance. Et voilà qu’au cœur de leur torpeur surgit un « ange du Seigneur », c’est-à-dire un messager de Dieu. Alors que les gardes deviennent paralysés, « comme morts » (v. 4), les femmes s’éveillent, retrouvent la vie dans les paroles de l’homme de Dieu : il s’est réveillé, il n’est plus là, il est ailleurs ! Elles quittent le tombeau, toutes joyeuses, et en chemin elles rencontrent Jésus vivant.

La résurrection, c’est sortir du sommeil pour vivre, quitter les brumes de la mort pour se réjouir dans les rayons du soleil levant, aller de rencontre en rencontre. C’est commencer une nouvelle vie, en se débarrassant de ce qui empoisonne nos jours et nous engourdit, nous paralyse, nous étouffe. C’est se réveiller pour chercher à vivre avec un cœur nouveau, dans la sérénité et la vérité. C’est s’éveiller à la rencontre de la vie.

Il y a tant de choses dans notre temps qui essaient de nous endormir, de nous anesthésier, de nous abrutir pour que nous ne sachions plus penser, réfléchir, prendre du recul, nous engager, mais devenions des objets, des chiffres, des consommateurs manipulés… Mon ami, réveille-toi !

 

b – Se lever

 

Le Nouveau Testament emploie un autre verbe pour dire la résurrection. C’est le verbe ἀνίστημι (anistemi), qui veut dire « se lever », se mettre debout, être relevé. C’est celui qu’utilise Pierre devant Corneille quand il lui dit : « nous avons mangé et bu avec lui après qu’il fut ressuscité » (v. 41). Nous avons mangé et bu après qu’il se soit relevé d’entre les morts.

La résurrection, c’est se mettre debout et marcher. Regardez les femmes témoins du ressuscité : elles courent pour partager la bonne nouvelle avec les disciples. La résurrection les envoie annoncer que Jésus les précède en Galilée, c’est-à-dire qu’il les met en route, debout, dans une dynamique de vie. La résurrection, c’est refuser de vivre couché, immobile, esclave de la fatalité, du destin, du quotidien. C’est se redresser, se lever, se mettre debout, hommes et femmes libres et vivants. La résurrection, c’est ce qu’annonce Pierre à Corneille : le pardon des péchés accordé en Jésus à tout homme qui croit. Une nouvelle vie possible, débarrassée de ce qui maintient à terre, une parole qui relève, une vie qui invite à marcher, une espérance qui met en route.

Il y a tant de choses dans notre temps qui essaient de nous tenir pliés, courbés, soumis, désabusés, découragés, vides d’espérance, comme des objets morts. Mon ami, lève-toi et marche !

 

« Se réveiller », « se lever » : deux verbes de mouvement, de mise en route. La résurrection n’est pas un concept, c’est une dynamique, un chemin à suivre. La résurrection de Jésus est avant tout un événement à vivre.

 

2 – Comprendre

 

Tenter de comprendre, d’expliquer, de saisir ce qui s’est passé il y a deux mille ans est important. C’est même essentiel. Notre raison n’est pas annulée par la foi ; au contraire, elle est sollicitée par elle. Croire ce n’est pas arrêter de penser, c’est au contraire activer son intelligence, son regard sur soi et sur le monde.  Penser est au cœur de la foi chrétienne et au cœur de sa version luthéro-réformée. Cela est nécessaire dans notre temps où les émotions l’emportent, les emballements d’un moment, les rumeurs, les fausses nouvelles, les intox, le spectacle, le soupçon, la crise de confiance… la crise de foi, puisque foi et confiance sont de même racine et de même élan.

Réfléchir est fondamental. Mais cela ne sert à rien si cela est isolé de la vie. Cela est vide tant que soi-même on ne se réveille pas, tant qu’on ne se lève pas pour marcher. Par-delà notre logique et notre envie de tout rationaliser, plus loin que toute notre science et notre intelligence, il y a cet appel à la vie, au mouvement, à la relation. Que nous recevions la nouvelle directement, comme les femmes autrefois au tombeau, ou indirectement, comme Corneille qu’évangélise Pierre, il nous faut tenter de comprendre, c’est-à-dire de trouver le sens de cela ; il nous faut surtout « com-prendre », au sens étymologique de « prendre avec », prendre en nous, laisser descendre et recevoir un sens pour notre vie.

Reprenons le récit du matin de Pâques dans l’évangile de Matthieu.

Un tremblement de terre. Avec notre intelligence, nous savons que cela signifie, en langage biblique, une manifestation de Dieu, comme dans de nombreux épisodes de l’Ancien Testament. Pour notre vie, cela dit la bonne nouvelle qui ébranle nos cœurs.

Un ange du Seigneur descend du ciel. En langage biblique, cela indique que c’est Dieu lui-même qui intervient. Pour notre vie, cela dit la grâce qui vient à nous quand Dieu s’approche de nous.

L’ange roule la pierre et s’assied dessus. La pierre qui fermait le tombeau est déplacée, le tombeau est ouvert et l’ange le domine et empêche qu’il se referme. Pour nos vies, cela dit l’ouverture de tout ce qui nous enferme et la mort dominée, définitivement.

L’ange a l’aspect d’un éclair et son vêtement est blanc comme la neige. En culture biblique cela dit qu’en lui se manifeste Dieu, dans une lumière venue du ciel et la couleur de la pureté. Pour nos vies, cela dit la lumière et la sérénité qui se présentent à nous quand nous rencontrons le Seigneur.

La parole du messager appelle les femmes à ne pas chercher Jésus dans le tombeau mais à devenir les témoins du Vivant. Pour nos vies, cela dit l’appel de Dieu à ne pas le chercher dans le passé mais à le retrouver dans notre quotidien, dans le partage de la bonne nouvelle.

Le messager dit que le crucifié est ressuscité, annonçant ainsi le cœur de l’Evangile. Pour nous, cela pose la faiblesse et la non-évidence de la croix, mais aussi la brèche possible dans nos souffrances et nos épreuves, l’éveil et la mise sur pieds toujours offerts.

Le messager appelle à aller rencontrer le Christ en Galilée, là où tout avait commencé, là où tout peut recommencer, dans cette terre aux confins du monde païen. Pour nos vies, cela appelle à la rencontre en chemin avec le Christ vivant, sa présence avec nous dans le lieu même où nous vivons.

Jésus lui-même se présente aux femmes, avec cette parole forte : « N’ayez pas peur », et il les envoie vers ses frères pour qu’à leur tour ils le voient. Jésus se présente avec nous avec les mêmes mots essentiels quand nous nous sentons écrasés : n’aie pas peur, va vers mes frères, dis-leur qu’en moi est la vie.

Les femmes quittent le tombeau avec crainte et dans une grande joie, c’est-à-dire dans la foi en la présence de Dieu (c’est ce que signifie la « crainte » en langage biblique) et la vie rendue joyeuse. Pour nos vies cela dit que dans nos matins de tristesse la présence de Dieu nous rend pleins de joie.

Bref, le texte nous parle d’un événement passé, dont la matérialité nous échappe mais que la culture biblique et la réflexion peuvent tenter de comprendre au mieux. Pour nous, il nous parle de celui dont la vie est notre vie. Celui dont la vie est ma vie. Car c’est bien de ma vie qu’il s’agit. Ma vie. Ce n’est pas par mon raisonnement et mon savoir que la résurrection devient l’essentiel, c’est par ma vie et ma propre mise en marche. Ce n’est pas un événement historique d’il y a deux mille ans qui compte, mais l’appel de Dieu aujourd’hui pour moi.

 

3 – Le vivre

 

Ainsi la résurrection n’est pas loin de moi, elle est dynamique en moi.

Il n’y a pas de preuve de la résurrection, mais elle est une épreuve, un événement que j’éprouve, qui me bouleverse, me transforme.

La résurrection n’est pas un fait autonome, mais un effet, une dynamique qui me libère.

Elle n’est pas un objet de réflexion, mais le sujet de mon existence, le moteur de ma vie.

Elle n’est pas rationnelle, mais relationnelle, un mouvement vers les autres.

Elle n’est pas une explication mais une expérience.

Elle n’est pas l’histoire d’un jour passé, mais l’événement de toute une vie présente.

Elle n’est pas savoir, elle est vivre.

Elle n’est pas l’affaire de mon cerveau, elle est l’être de mon cœur.

Entre mon cœur et mon cerveau, il y a… environ 40 cm ! 40 cm qui font toute la différence.

Pour que ce dimanche de Pâques ne soit pas une commémoration, une fête folklorique, un rituel rassurant, un moment émouvant ou une étrange histoire, je dois accepter que la bonne nouvelle ne s’arrête pas à ma tête, mais qu’elle me rejoigne dans mon cœur, qu’elle descende en moi. Qu’elle devienne ma vie.

Dans la conception biblique, le cœur (en grec, καρδία – kardia) est le centre de la personne, à la fois siège de l’affectivité et du vouloir. Ce n’est pas le lieu du sentimentalisme, mais ce qui nous constitue entièrement, pensée, émotion et engagement. Si la résurrection du Christ n’était qu’une affaire intellectuelle, cela serait desséchant ; si ce n’était qu’une affaire émouvante, cela serait fragile ; si ce n’était qu’un activisme à reproduire, cela serait épuisant. La résurrection du Christ, pour prendre sens aujourd’hui pour nous, est tout à la fois appel à la pensée, à l’émotion et à l’engagement. A la vie toute entière, pour toute notre personne, pour toute notre existence. C’est ce que dit Paul aux Colossiens (les chrétiens qui habitent la ville de Colosses en Turquie) : « Vous avez été ramenés de la mort à la vie avec le Christ, alors recherchez les choses d’en haut » (c’est-à-dire « de Dieu »), puis : « Votre véritable vie, c’est le Christ ».

Pâques n’est Pâques pour moi que si la résurrection du Christ est ma propre résurrection. La sortie du sommeil des fatalités qui m’engourdissent. Le relèvement de tous les esclavages qui m’empêchent d’être moi-même. Le refus de la fatalité de la guerre et de la violence. Ma mise en marche vers le Royaume qui vient. Pâques, c’est la rencontre du Christ vivant sur mon chemin, dans ma vie, chaque jour. La brèche dans toutes mes morts quotidiennes, la dynamique de la vie en chemin, l’appel à rencontrer les autres hommes et femmes, mes frères et mes sœurs, pour partager avec eux cette bonne nouvelle : la vie est possible, le pardon est offert, l’amour peut toujours ressusciter. Chaque fois que j’espère au-delà de toute espérance, chaque fois que je pardonne au-delà de toute logique, chaque fois que j’aime malgré tout, chaque fois que je chante, que je ris, que je partage et que je reçois, chaque fois que je prie… Christ ressuscité vit en moi.

Passer de la réflexion seule à la vie tout entière : 40 cm. Ce n’est pas beaucoup, mais ça change tout !

Christ est vivant. Il est ma vie ! Et ça change tout !

Amen.

 

[1] On trouve aussi, rarement, son dérivé ἐξεγείρω (exegeiro), par exemple en 1 Corinthiens 6, 14.

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