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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Pourquoi Jésus a-t-il été crucifié ?

Prédication du dimanche 18 février, par le pasteur Christian Baccuet.

Lectures :

  • Ezéchiel 34, 1-16
  • Jean 10, 11-18

 

Notre vie est compliquée. Nous cheminons comme nous pouvons dans un temps que nous n’avons pas choisi, parfois heureux parfois souffrants, tantôt confiants tantôt apeurés, traversant dangers et quête de sens, seuls avec nous-mêmes et entourés de frères et sœurs. Comme des brebis dans le troupeau indocile et fragile de l’humanité. Et je vous propose ce matin une question : pourquoi Jésus a-t-il été crucifié ? Peut-être trouvez-vous cette question bien éloignée de vos préoccupations quotidiennes. Mais il se pourrait qu’elle ne le soit pas tant que ça. Il se pourrait même qu’elle soit centrale…

Pourquoi Jésus est-il mort ? Tout simplement pour une affaire de moutons !

C’est ce que nous rapporte le texte biblique que nous avons lu tout à l’heure. Un texte qui sonne campagne, ruralité, qui nous parle encore bien que nous soyons des citadins. Il est question de moutons, de loups et d’employés qui fuient, d’un berger qui protège ses bêtes. On imagine bien le troupeau, le pâturage, les dangers et la protection du berger. Belle image qui fleure bon les récits d’enfance, les vacances, la nature idéalisée… et qui puise dans l’imaginaire biblique d’un peuple de bergers nomades. Le bon berger et ses brebis peut cependant être une image qui nous gêne ; elle peut nous donner l’impression d’être une parole sirupeuse, romantique à peu de frais, naïve... Elle peut aussi être une image qui nous surprend, celle des moutons que l’on tond, évoquer les croyants comme un troupeau de bêtes – au sens de la bêtise –, masse stupide prêtes à suivre le mouvement en bêlant. Belle image, image naïve ou image vexante ? C’est pourtant bien à cause de ces paroles que Jésus a été mis à mort ; c’est donc qu’elles portent un sens plus profond que ce que notre imaginaire nous donne d’en percevoir.

 

 

1 – Pourquoi Jésus est-il mort ?

 

Pourquoi Jésus est-il mort ? Historiquement, les causes de la mort de Jésus sont claires. Dans la première moitié du premier siècle de notre ère, le message, les gestes, la vie de cet homme dérangeaient les pouvoirs en place, les autorités religieuses, politiques et économiques, les grands prêtres et les chefs du peuple.

Jésus a été un personnage tout à fait atypique dans l’histoire. Alors que d’autres individus ont été des enseignants remarquables, ou des prophètes zélés, ou des guérisseurs efficaces, Jésus a la particularité d’avoir concentré en lui ces trois dimensions. Un maître capable à la fois de parler simplement, avec des images, des paraboles, des conseils, avec les gens du peuple, et d’affronter théologiquement les spécialistes de l’Ecriture et de la Loi. Un prophète, porte-parole de Dieu, annonçant son règne, dénonçant les excès des puissants, invitant à la foi, l’amour et l’espérance. Un guérisseur, soucieux de ceux qui souffrent et sont exclus, redonnant vie et dignité à des malades, des pauvres, des hommes et des femmes rejetés par les bien-pensants. Dans le récit de ce jour, ces trois dimensions sont présentes.

Jésus le rabbi y donne un enseignement à partir de l’image des moutons, parabole simple de la vie avec ses dangers (les loups), de la difficulté à se sentir en sécurité (l’employé qui s’enfuit en laissant son troupeau), du besoin de quelqu’un en qui placer sa confiance (le berger qui connait chacune des brebis et rassemble le troupeau).

Jésus le guérisseur y évoque ce besoin, central pour être remis debout dans la vie, d’avoir quelqu’un qui écoute, comprend, accompagne, rassemble, remet en lien, qui a le souci de chacun. S’il ne le traduit pas ici en gestes pour une personne, il l’a fait dans le chapitre qui précède – pour un homme aveugle de naissance – et va le faire dans celui qui suit – pour son ami Lazare décédé depuis plusieurs jours : des hommes rendus à la vue, à la vie.

Jésus le prophète s’y révèle particulièrement. Car derrière l’image du troupeau de moutons, il évoque clairement des paroles du prophète Ezéchiel, prononcées plusieurs siècles avant. Et l’image alors n’est plus bucolique, mais nettement polémique. Ezéchiel, entre 593 et 571 avant notre ère, dans les années qui précèdent et suivent la prise de Jérusalem par les babyloniens et l’exil (587), prononce de la part de Dieu des paroles de jugement contre Israël puis des paroles de restauration. Le chapitre 34 d’Ezéchiel est centré sur l’image du berger. Il attaque violemment les chefs du peuple, mauvais bergers qui ont entraîné le peuple dans la chute en ne se souciant que de s’enrichir sur son dos. Puis il annonce que c’est Dieu lui-même qui va venir s’occuper de son peuple, lui le berger véritable. Paroles de condamnation des puissants et de réconfort pour le peuple. Paroles qui se trouvent en écho dans celles de Jésus et dont les autorités vont bien saisir qu’elles les concernent, puisqu’à la fin du chapitre elles vont tenter de le mettre à mort. Elles comprennent que Jésus dénonce à son tour les mauvais bergers – les autorités, les grands prêtres, les chefs du peuple. Paroles d’un prophète qui les dérange dans leur pouvoir.

 

Jésus est à la fois rabbi, guérisseur et prophète. Mais il est bien plus encore que cela.

Dans cette image du berger qui, face aux loups, n’est pas comme les employés qui s’enfuient lâchement en abandonnant leurs responsabilités, il se présente lui-même comme le bon berger. « Je suis le bon berger », dit-il. « Bon » est à entendre ici au sens de « véritable ». En écho aux paroles d’Ezéchiel, il se présente comme celui qui vient au nom de Dieu. En disant « je suis », comme Dieu dans le buisson ardent se présentait à Moïse, Jésus exprime clairement qu’en lui, Dieu reprend en mains la destinée de son peuple, la vie des brebis. Et il précise ce lien fort entre Dieu et lui en évoquant à plusieurs reprises la relation étroite entre le « Père » et lui. Non seulement Jésus par ces paroles enlève toute légitimité aux chefs du peuple, mais plus encore il se présente comme le Fils, celui qui agit au nom de Dieu, comme Dieu le lui a demandé, comme Dieu lui-même.

Pour les autorités, ce sont des paroles insupportables que prononce Jésus, qui entraînent le désir de s’en débarrasser, de l’arrêter, de le mettre à mort. Les causes de la mort de Jésus s’enracinent là, dans les paroles, les gestes, la vie de cet homme qui, au nom de Dieu, met en cause ceux qui écrasent les autres et annoncent qu’en lui le règne de Dieu s’ouvre. Jésus sera condamné par les autorités du Temple pour blasphème. Et mis à mort par les romains pour appel à la rébellion, sur une croix comme les esclaves révoltés. Voilà pourquoi Jésus est mort. C’est ce que nous savons historiquement. C’est la réalité de son destin quand nous regardons vers le passé.

 

 

2 – Pour quoi Jésus est-il mort ?

 

Mais je vous invite maintenant à prendre un peu d’espace. A reprendre la question « pourquoi Jésus est-il mort ? » en mettant un espace au milieu de l’adverbe interrogatif : « pour quoi ? », c’est-à-dire « en vue de quoi », « vers quoi ». Non pas en regardant en arrière vers les causes de sa mort, mais en regardant en avant vers ses conséquences. Pour quoi Jésus est-il mort ? Sa mort a-t-elle un sens ? Le texte de ce jour nous éclaire.

Par trois fois l’expression « se défaire de sa vie » est prononcée par Jésus (v. 11, 15, 17 ; « se défaire » aussi deux fois au v. 18). En mourant, il donne sa vie. Si, historiquement, la vie lui a été ôtée par les chefs religieux et politiques, Jésus exprime que cette mort est un don de sa part. Il aurait pu, comme les mauvais employés, abandonner le troupeau et s’enfuir pour sauver sa vie, renoncer à sa mission, édulcorer ses paroles. Mais non, il a choisi d’aller au-devant de son destin, d’affronter la mort, de la défier même : il ne la subit pas, il la retourne. Il en fait un don. Sa mort est signe de liberté.

Ce don est fait pour ses brebis : « le bon berger se défait de sa vie pour ses brebis », dit-il. Il ne s’agit pas d’aller au-devant de la mort dans un geste héroïque, chercher le martyre comme on chercherait une récompense, dans un élan narcissique. Il s’agit de donner sa vie pour d’autres. Ou, pour le dire autrement, de faire en sorte que cette mort soit vie pour d’autres que soi. En l’occurrence ici pour les moutons. Ces moutons qui ont besoin d’une présence qui les aime, les rassure, les rassemble, les conduit, les protège. Parce que leur vie est dure, ils sont fragiles, vulnérables, et les loups rodent autour d’eux, et les mauvais gardiens les abandonnent. Donner sa vie pour eux, c’est leur signifier que leur vrai berger va jusqu’au bout pour eux. Sa mort est signe d’amour.

Ce « jusqu’au bout » n’est pas la mort du bon berger. Car la mort est subvertie encore plus loin par Jésus, elle est retournée en vie, la croix débouche sur la résurrection. « Je me défais de ma vie pour la reprendre », dit Jésus (v. 17), « j’ai le pouvoir de m’en défaire et j’ai le pouvoir de la reprendre » (v. 18). La mort n’a pas le dernier mot, la peur n’est plus le centre de la vie des brebis. Le don de soi par Jésus, c’est le don de sa vie qui nous est fait, c’est-à-dire l’ouverture à une vie nouvelle avec lui. Dans les versets qui précèdent notre passage, Jésus disait : « si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé, il entrera et sortira et trouvera des pâturages » (v. 9) ; « je suis venu pour qu’ils aient la vie et l’aient en abondance ». Sa parole fait écho au Psaume 23 : « Le Seigneur est mon berger, je ne manquerai de rien. Il me met au repos dans des prés d’herbe fraiche, il me conduit au calme près de l’eau… Seigneur tu m’accompagnes, tu me conduis, tu me défends… Ta bonté, ta générosité me suivent pas à pas ». Elle fait écho au prophète Esaïe : « Le Seigneur Dieu est comme un berger qui mène son troupeau et le rassemble d’un geste du bras, portant les agneaux contre lui et ménageant les brebis qui allaitent les petits » (Esaïe 40, 11). Elle fait écho au prophète Ezéchiel : « Je mènerai mes brebis dans un bon pâturage… Elles auront de belles prairies pour y faire halte et de gras pâturages pour y paître. Je serai le berger de mon troupeau, je le mettrai à l’abris, c’est moi, le Seigneur Dieu, qui l’affirme » (Ezéchiel 34, 14-15). La mort de Jésus, destinée à l’éliminer, est ainsi retournée en signe de vie donnée, de présence du Seigneur, de soin du plus faible et de rassemblement du troupeau. Sa mort est signe de vie.

Cette vie donnée dit à chaque être humain que Dieu le connaît personnellement, en Jésus. « Je connais mes moutons et mes moutons me connaissent, comme le Père me connait et comme, moi, je connais le Père ». Quand j’étais étudiant, j’avais un ami berger, et je me souviens qu’il m’avait dit qu’il connaissait chacune de ses brebis, qu’il reconnaissait la voix de chacune ; là où je voyais un troupeau indifférencié, lui voyait un rassemblement d’individus singuliers. Et chacune de ses brebis connaissait sa voix à lui. Qu’il est bon et doux de savoir que Jésus connait chacun de nous comme le Père le connait, et que nous pouvons le connaître comme lui connait le Père ! Sa mort est signe de confiance partagée.

 

Pour quoi Jésus est-il mort ? Pour que les êtres humains puissent savoir que Dieu les aime jusqu’au bout, qu’il se donne pour leur donner la vie, qu’il les accompagne dans les dangers de l’existence, qu’il chemine avec eux, qu’il ouvre des horizons nouveaux pour eux, qu’il subvertit même la mort, qu’il offre l’essentiel pour vivre : le pâturage de la parole, la prairie de la foi, de l’amour et de l’espérance. Sa mort est notre salut : elle nous met en relation avec Dieu, dans la liberté, l’amour, la vie, la confiance partagée… Voilà pour quoi Jésus est mort et ressuscité : pour transformer la mort en vie, le mal en bien, la haine en amour… nos vies apeurées en vies apaisées. Pour que nous ayons la vie en plénitude.

 

 

3 – Pour qui Jésus est-il mort ?

 

Reste une question. Après avoir mis un espace dans le pourquoi (pour quoi), je vous propose d’enlever le « o » : non plus « pour quoi » mais « pour qui » Jésus est-il mort ? La lecture historique de sa mort est intéressante. Le sens théologique de sa mort est fondamental. L’écho existentiel de sa mort est essentiel. Pour qui est-il mort ? Qui sont ces brebis ? Jésus nous donne la réponse dans ce récit, et sa réponse à la fois nous touche et nous décale.

Elle nous touche, car nous comprenons bien que ces brebis c’est nous, si nous recevons dans cette parabole le signe de sa vie donnée pour nous. Sur notre route humaine, il y a bien des dangers et des épreuves, des souffrances et des poids. L’image du loup symbolise bien des aspects de ce qui nous pèse. Il y aussi des fausses promesses, des protections trompeuses, des illusions éphémères. L’image de l’employé qui abandonne son troupeau au premier danger symbolise bien des aspects de ce qui nous déçoit. Mais dans notre existence, il y a aussi la présence du Seigneur, qui nous connait, chacun, nous accompagne, nous ramasse quand nous chutons, nous cherche quand nous nous égarons, nous porte sur ses épaules, nous rassemble en Eglise avec d’autres croyants pour que nous nous entraidions les uns les autres. C’est pour moi, pour toi, pour chacun de nous que Jésus est le bon berger. C’est le cœur de l’Evangile : un Dieu qui, en Jésus-Christ, connait nos souffrances et nous ouvre à la vie.

C’est pour nous que Jésus se donne. Mais attention… ce n’est pas que pour nous ! Il y a un verset intrigant dans ce texte, quand Jésus dit « j’ai encore d’autres moutons qui ne sont pas de cet enclos ; ceux-là aussi il faut que je les amène ; ils entendront ma voix, et ils deviendront un seul troupeau, avec un seul berger » (v. 16). J’ai d’autres brebis, ailleurs… Quand Jésus prononce ces mots, il signifie l’universalité du don de sa vie. Il n’est pas venu que pour les brebis d’Israël – et en ce sens il diffère d’Ezéchiel, il élargit la promesse. Il est venu pour toute l’humanité. Et dès les premiers temps de l’Eglise, l’Evangile sera offert aux Juifs comme aux non-Juifs. Aujourd’hui, cette parole signifie que Jésus n’est pas venu que pour nous, mais aussi pour tous ceux qui sont autour de nous, dans cette ville, dans ce pays, sur cette terre, et qui ont besoin, eux aussi, de la bonne nouvelle. C’est une parole d’universalité. C’est aussi une parole d’unité : ils formeront un seul troupeau ; il est nécessaire, pour nous si souvent indisciplinés et peureux, de nous serrer les uns contre les autres, non pas dans une masse uniforme, mais dans une communauté de soutien mutuel. Nous sommes appelés à être ensemble, quels que soient nos origines, nos parcours, nos opinions, nos caractères, un seul et même troupeau, autour du seul et vrai berger. Une humanité réconciliée, et l’Eglise comme un signe, un instrument et un avant-goût de ce Royaume.

Pour le dire autrement : si Jésus a été mis à mort par les chefs du peuple, si en Dieu sa mort est le don de la vie pour ses brebis, si nous sommes ses brebis, alors nous voilà appelés à vivre et à partager cette bonne nouvelle !

Ainsi, cette image du bon berger n’est pas bucolique, naïve ou méprisante, elle n’est pas loin de notre quotidien. Elle est le cœur de notre foi. Elle dit le Christ mort et ressuscité, qui se donne à nous pour que vivions de la présence réconfortante de Dieu. Elle dit nos vies accompagnées et reliées par la confiance partagée dans le Seigneur, les uns avec les autres. Elle est bonne nouvelle !

Amen.

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