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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Des langes, une crèche… et Martin Luther - Culte de Noël

Prédication du lundi 25 décembre, par le pasteur Christian Baccuet

Lecture : Luc 2, 1-20

 

« Marie mit au monde son fils premier-né, elle l’emmaillota et le coucha dans une crèche »… C’est par ce verset tout simple que la naissance de Jésus est racontée.

1. Des langes, une crèche

 

Un bébé emmailloté et couché dans une crèche : pas de grand discours, rien de spectaculaire. Cette naissance est semblable à toutes les naissances du monde. On ne sait rien de Marie, pas grand-chose de Joseph, si ce n’est qu’ils sont loin de leur maison quand leur bébé naît. Ils n’ont pas trouvé de place dans l’auberge pleine de monde, mais dans l’étable à côté. Ils n’ont rien pour la naissance de leur fils aîné, si ce n’est un morceau de tissu et la mangeoire des animaux de l’étable.

Des langes pour emmailloter l’enfant, pour le réchauffer, le protéger, le rassurer. Et une crèche (une mangeoire), parce que c’est le lieu le plus adapté pour coucher l’enfant. Jésus naît tout simplement, ni plus ni moins misérable que la plupart des enfants de son temps. Dieu vient à nous dans la simplicité humaine, dans l’humble vérité de notre quotidien. Des langes et une crèche, ce sont là les signes émouvants de ce Dieu si proche de nous.

 

Des langes et une crèche, signes humbles et quotidiens, qui disent pourtant la venue de Dieu dans notre histoire. Car il s’agit bien dans ce récit de la naissance du fils de Dieu. Aux bergers qui gardent leur troupeau dans la nuit est annoncée « la bonne nouvelle d’une grande joie qui sera pour tout le peuple ». L’ange, le messager de Dieu, dit à ces hommes simples : « Aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur ».

La naissance de Jésus n’est rien de moins que l’accomplissement de l’espérance partagée depuis des générations par tout un peuple. Le messager de Dieu donne des qualificatifs très forts à ce petit bébé. Il est le sauveur, celui qui vient sauver les hommes d’une vie vide de sens. Il est le Christ, le Messie, l’homme désigné par Dieu pour ouvrir le temps de sa présence parmi les hommes. Il est le Seigneur, ce qui dans le langage biblique veut dire Dieu lui-même ! C’est un événement extraordinaire, unique, bouleversant, qui est annoncé aux bergers.

Mais le signe qui en est donné est tout simple : « Et voici le signe qui vous le fera reconnaître : vous trouverez un bébé enveloppé de langes et couché dans une crèche ». Des langes et une mangeoire, signes donnés pour désigner le fils de Dieu ! Ces signes humbles d’un Dieu tout proche de nous sont les signes qui désignent en lui le sauveur, le Christ, le Seigneur, qui naît ce jour-là. Qui « vous » est né, disent les anges. Qui nous est né, qui est né pour nous, qui se donne à nous. Bonne nouvelle et grande joie apportées par ce bébé enveloppé de langes et couché dans une crèche.

 

 

2. Luther : l’Ecriture, l’Eglise

 

Un petit enfant tout simple, et la présence de Dieu. Des langes, une crèche… A l’automne 1521, Martin Luther entreprend la rédaction d’un commentaires des passages des Evangiles et des Epîtres lus dans le temps de l’Avent et de Noël, pour aider les chrétiens de son temps à comprendre ces textes et à en vivre. Luther est alors, depuis six mois et pour six mois encore, caché dans le château de la Wartburg, protégé par le prince-électeur de Saxe après son excommunication par Rome et sa mise au ban de l’empire par Charles-Quint. Il profite de ce temps de solitude pour traduire le Nouveau Testament en allemand et pour le commenter. Dans son commentaire de l’Evangile pour la messe de la nuit de Noël[1] – au vu du nombre de pages, la prédication devait durer quelques bonnes heures ! –, Luther s’attache à ce verset que nous méditons.

Il y a plusieurs manières de lire la Bible ; on peut en faire une lecture littérale, au plus près de la lettre ; on peut en faire une lecture historico-critique, replaçant dans la contexte de l’écriture du récit ce qu’il signifiait alors ; on peut en faire une lecture spirituelle, méditant dans la prière ce que ce texte fait résonner en nous d’une présence ; on peut en faire une lecture existentielle, politique, anagogique (qui renvoie aux réalités dernières), tropologique (qui en dégage un sens moral), psychologique, etc… Luther en fait une lecture allégorique, lecture classique au Moyen Age, c’est-à-dire qu’il tire un sens symbolique de différents éléments du texte. Les langes et la crèche, par exemple. Que représentent-elles ?

 

a - les langes : l’Ecriture

« Les langes, écrit Luther, ne sont rien d’autre que l’Ecriture sainte, dans laquelle est enveloppée la vérité chrétienne »[2]. Les langes dans lesquelles le petit bébé est emmailloté représentent la Bible. L’Ancien Testament annonce le Christ et le Nouveau l’explique. Le Christ est ainsi comme enveloppé par l’Ecriture. Pour Luther, si l’ange dit aux bergers que le signe par lequel ils reconnaîtront le Christ, ce sont ses langes, c’est pour dire que « il n’y a sur la terre aucun autre signe de la vérité chrétienne que l’Ecriture sainte »[3]. C’est un des principes de base du protestantisme, Sola scriptura, l’Ecriture seule comme norme de foi.

Luther rappelle combien l’ensemble du Nouveau Testament, des Evangiles aux lettres de Paul, puise son témoignage dans l’Ancien, dans « la Loi et les Prophètes », c’est-à-dire dans toute la première révélation. La lecture de l’Ancien Testament permet de bien comprendre qui est le Christ. Dans la foi en Christ, la Loi et les Prophètes donnent sens à sa mission et à son identité, accomplissement et subversion de la Loi, Messie promis, attendu, espéré, révélation de Dieu lui-même venu parmi nous, à notre rencontre, ouvrant pour nous toutes grandes les portes de son Royaume, c’est-à-dire de sa présence pleine et entière. Les langes de l’Ecriture enveloppent le petit enfant pour nous aider à comprendre qu’il est le Sauveur, le Christ, le Seigneur. On ne peut comprendre le Christ sans l’ensemble de l’Ecriture.

De même, par le Christ, nous pouvons recevoir l’Ecriture comme Parole de Dieu. Il est vrai, dit Luther, que le Christ n’apparaît pas de manière évidente dans l’Ancien Testament. « Ce sont des linges modestes et sans apparence, des paroles simples qui semblent parler de choses extérieures sans importance, de sorte qu’elles n’apportent pas la connaissance par elles-mêmes, mais le Nouveau Testament, l’Evangile doit les montrer, les expliquer et les illuminer »[4].

Il faut que l’ange dise aux bergers que c’est le Christ qui est couché dans les langes pour qu’ils l’y reconnaissent. Sinon ils n’y verraient qu’un bébé parmi des milliers d’autres, ils ne se rendraient pas compte qu’il s’agit du Christ. Pour le dire en langage calviniste, il nous faut « le témoignage intérieur du Saint Esprit » pour, dans l’Ecriture, entendre résonner la Parole de Dieu pour nos vies. Oui, par l’Esprit Saint qui a accompagné ceux qui ont mis par écrit leur foi et qui accompagne notre écoute aujourd’hui, l’Ecriture devient pour nous Parole de Dieu, elle nous désigne le Christ… bonne nouvelle !

 

Bonne nouvelle qui ne peut que nous bousculer. Car nous avons beau nous gargariser, nous protestants, d’être un peuple qui connaît l’Ecriture, qui la fréquente, qui la lit et la médite – et c’est pour cela que nos ancêtres ont été persécutés, pour cette liberté de se trouver seul à seul avec Dieu dans la lecture de l’Ecriture –, force est de constater que, si l’on se regarde en vérité, nous sommes en train de perdre ce trésor. Vous qui m’écoutez, sûrement lisez-vous la Bible régulièrement car vous savez qu’elle est savoureuse, rugueuse parfois, douce souvent. Mais combien ne la lisent plus ? C’est pourtant un véritable défi dans notre monde contemporain, ce monde dont les sociologues nous disent qu’il est de plus en plus marqué par un bricolage religieux, chacun faisant son petit chemin avec ce qu’il peut grappiller ici ou là et qui pour lui aide à avancer. Cela n’est pas grave, c’est même une manière de s’approprier une parole personnelle. Mais cela peut devenir dangereux si on le croise avec un autre phénomène de notre temps, celui d’une place de plus en plus grande laissée à l’émotion, à l’emballement collectif, à l’abdication de toute raison devant une mode, une catastrophe ou un rêve collectif, avec ce que cela peut entraîner de fragilité, de manipulation, de foule qui ne sait plus être libre parce qu’elle ne sait plus lire.

Lire la Bible, c’est résister contre ce mouvement de fragilisation. Car lire la Bible, c’est travailler avec son cœur mais aussi avec sa raison, son intelligence, sa culture, ses mots. C’est pouvoir penser. C’est pouvoir lire… lire notre temps et nos vies. Accueillir le Christ au cœur de l’Ecriture, c’est rester libres.

 

b - la crèche : l’Eglise

L’enfant est emmailloté, enveloppé dans l’Ecriture. Et il est couché dans la crèche. « Qu’est-ce que la crèche, sinon l’assemblée du peuple chrétien dans les Eglises pour la prédication ? »[5], poursuit Luther. Le Christ est couché dans la crèche, comme le Christ est au cœur de la prédication, comme la prédication de l’Evangile est au cœur de l’Eglise. Ce qui veut dire, pour Luther et pour toute la tradition protestante après lui, qu’il n’y a pas d’Eglise si le Christ n’est pas en son centre. « Toutes les crèches n’ont pas le Christ et toutes les prédications n’enseignent pas la foi »[6], dit Luther. Il y avait beaucoup de crèches à Bethléem, mais dans une seule le Christ était couché. Et cette crèche était méprisée, misérable, sans fourrage : ainsi la prédication de l’Evangile est démunie de toutes choses superflues, elle n’a pas d’artifices ou de brillance, « elle n’a et n’enseigne rien de plus que le Christ »[7].

Quant à l’Eglise, Luther insiste sur le fait qu’il s’agit du peuple de Dieu rassemblé. Les prédicateurs sont les anges, des messagers de Dieu et non des prélats qui prêchent une doctrine humaine. « C’est pourquoi il n’y a pas sur terre une plaie, un fléau, un malheur plus affreux qu’un prédicateur qui ne prêche pas la Parole de Dieu – espèce dont malheureusement aujourd’hui le monde entier est plein »[8]. Les auditeurs, quant à eux, sont des bergers, des pauvres dans les champs. Non pas des personnes exceptionnelles, savantes, riches ou puissantes, mais des humbles, méprisés, inconnus. Et ces bergers sont en groupe, ce qui nous rappelle qu’on ne doit pas écouter l’Evangile pour soi tout seul, on doit le partager entre nous, se le dire les uns aux autres. Dans son Evangile pour le première messe du jour de Noël[9], il précise : « C’est pourquoi celui qui veut trouver le Christ, celui-là doit d’abord trouver l’Eglise. Comment pourrait-on savoir où est le Christ et la foi en lui, si l’on ne savait pas où sont ceux qui croient en lui ? Et celui qui veut savoir quelque chose du Christ, celui-là ne doit pas se fier à lui-même ni bâtir avec sa propre raison son propre pont pour aller au ciel, mais aller vers l’Eglise, la visiter et l’interroger. Or l’Eglise, ce n’est point du bois ou de la pierre, mais c’est l’assemblée des croyants »[10].

 

L’Eglise est le parent pauvre de notre pratique protestante. Nous avons développé le lien personnel de chacun à son Dieu, le contact direct avec l’Ecriture – et encore une fois, il nous faut cultiver ce trésor – mais nous avons en même temps, traumatisés par l’histoire, perdu le sens de l’Eglise. L’Eglise est pourtant essentielle. Comment recevrions nous l’Ecriture si personne ne nous l’avait transmise ? Comment aurions-nous été éveillés à la foi si personne n’avait témoigné de la sienne ? Comment pourrions-nous vivre dans la grâce de Dieu si nous n’étions, ce matin, réunis autour de l’Ecriture ? Oui, ce matin, nous sommes l’Eglise, communauté rassemblée au sein de l’Eglise universelle, en communion avec tous ceux qui, en ce jour, se réunissent autour de la Parole de Dieu, dans la diversité des traditions, des dénominations et des théologies. Par l’Esprit Saint, l’assemblée des croyants que nous formons ce matin devient le corps du Christ, le lieu où sa présence se partage… bonne nouvelle !

Mais nouvelle qui nous bouscule. Car notre monde, celui que les sociologues nous décrivent comme marqués par un bricolage religieux qui fragilise les repères et rend vulnérables à l’émotion démesurée des foules, est aussi un monde où le fait de croire et d’appartenir se dissocient. Longtemps, croire et appartenir ont marché de pair, croire en Jésus-Christ et appartenir à une Eglise étaient liés. Désormais ce n’est plus le cas, on peut appartenir sans croire, on peut croire sans appartenir. C’est sans doute une richesse. C’est aussi un risque. Car cela peut conduire à opposer croire et appartenir, comme si appartenir à une communauté, s’inscrire dans une tradition, être en lien de partage et de solidarité avec d’autres menaçait l’intégrité du croire. Comme si le croire n’était qu’une affaire personnelle. Mais comment croire en Jésus-Christ sans être sensible aux autres, sans développer des gestes de communion avec les frères et sœurs sur le même chemin de foi, sans poser des signes d’une foi qui ne rend pas chacun seul, libre mais égoïste, mais met en lien les êtres humains sur cette terre ? Je ne dis pas cela dans un élan moralisateur, mais dans l’élan de l’Evangile qui toujours renvoie celui qui l’entend vers les autres, pour construire une terre plus juste dans l’espérance en Christ ;

« Gloire à Dieu et paix sur la terre », disent les anges aux bergers qui vont aller voir le petit enfant emmailloté et couché dans une crèche. Gloire à Dieu et paix sur la terre, telle est la mission de l’Eglise, c’est-à-dire notre mission à chacun, ensemble. Gloire à Dieu c’est témoigner de l’Evangile qui redonne espérance dans ce monde recroquevillé sur un présent qui l’angoisse et le paralyse. Paix sur la terre, c’est s’engager pour permettre à ceux que la vie laisse blessés, sur le côté, abandonnés, à se savoir encore des êtres humains. Le Christ est couché dans une mangeoire, il est accueilli en Eglise. C’est un appel à retrouver le sens de l’Eglise !

 

 

3. Rencontrer le Christ aujourd’hui 

 

Cette lecture symbolique des langes et de la crèche par Luther est pleine de sens pour nous aujourd’hui. Elle nous invite à dépasser le romantisme d’un texte lu chaque année à Noël (et rien qu’à Noël !), les langes et la crèche perçus comme une tradition aussi ancienne que folklorique, pour arriver au sens de l’Evangile pour nos vies.

L’Evangile, c’est la venue dans un petit enfant de Dieu lui-même, sauveur, Christ et Seigneur pour nous. Pour chacun de nous. Pour moi. Pour toi. La présence de Christ comme fondement de ma vie, c’est par l’Ecriture et par l’Eglise que je peux les recevoir. Non pas de manière magique, puisqu’on peut lire la Bible sans y rencontrer le Christ et qu’on peut venir au temple sans avoir la foi. Mais pour que notre foi se développe et s’affermisse, il nous faut lire la Bible, l’annonce de l’Evangile dans le Nouveau Testament et la compréhension de la promesse et de l’espérance dans l’Ancien Testament. Pour que notre foi se développe et s’affermisse, il nous faut être membres de l’Eglise, de la communauté des chrétiens auditeurs humbles et fidèles de la prédication évangélique, donnée, reçue, partagée entre frères et sœurs chrétiens.

Pour que ce culte ne soit pas qu’un moment joyeux et éphémère mais le signe de la présence du Christ tous les jours avec nous, il nous faut méditer la Bible et prier avec les frères et sœurs en Eglise. C’est ainsi que le Christ se rencontre, sur le chemin de notre foi. Car les langes et la crèche, l’Ecriture et l’Eglise, ne sont pas des fins en soi, mais des signes sur un chemin, des repères pour la vie.

Les bergers dans la nuit, après avoir vu le bébé emmailloté de langes et couché dans la crèche, après avoir rencontré en lui le Christ, partagent ce qu’ils viennent de vivre, glorifient Dieu pour tout ce qu’ils ont entendu et vu. Nous avons, comme eux, ce signe comme un double cadeau : le trésor de l’Ecriture à lire, méditer, partager, et le trésor de l’Eglise à vivre, construire, épanouir.

Par l’Esprit Saint, c’est à notre tour de vivre la grande aventure de la foi dans notre sauveur, Christ et Seigneur, emmailloté et couché dans une crèche, enveloppé dans l’Ecriture et cœur de l’Eglise, pour la gloire de Dieu dans les cieux et la paix sur la terre parmi les hommes qu’il aime. Pour nous encore aujourd’hui, cela est bonne nouvelle et grande joie !

 

Amen.

 

 

[1] Martin Luther, Œuvres, tome X, Genève, Labor et Fides, 1967, p.245-266.

[2] Ibid., p. 257.

[3] Ibid..

[4] Ibid., p. 258.

[5] Ibid..

[6] Ibid..

[7] Ibid., p. 259.

[8] Ibid., p. 260.

[9] Ibid., p.291-298.

[10] Ibid., p. 298.