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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Le temps, c'est de l'urgent

Prédication du 21 janvier 2018, par le pasteur Christian Baccuet, à l'Eglise de Notre-Dame des Champs le matin (dans le cadre de la Semaine de prière pour l'unité des Chrétiens) et rue Madame le soir

Lecture :

  • Jonas 3, 1-10
  • 1 Corinthiens 7, 29-31
  • Marc 1, 14-20

 

 

J’annonce le programme : je vais vous faire un petit cours de grec. Je vais citer Barbara, Kafka et Jacques Brel. Et puis vous parler de mon meilleur ami. Sans doute, vous dites-vous, ça risque d’être long, on n’a pas le temps. Bonne remarque, parce que, justement, je vais vous parler… du temps ! Ou, plutôt, les trois textes bibliques de ce jour nous parlent du temps.

Nous avons un rapport particulier au temps. Parfois il semble traîner, être long, rien ne change, c’est comme une éternité. Parfois il passe tellement vite qu’il est déjà trop tard. Souvent, et de plus en plus dans notre monde, il accélère, nous place sous le règne de l’urgence, nous met sous pression et nous laisse pantelants.

 

 

1 – Trois sortes de temps

 

Nous vivons dans différentes dimensions du temps. Les Grecs avaient trois mots principaux pour dire le temps. J’évoque les Grecs, parce que bien des aspects de notre civilisation proviennent d’eux, et parce que le monde dans lequel les évangiles ont été écrits – en grec – est le monde hellénistique.

Petite leçon de grec, donc…

 

a- Chronos

 

Il y a le temps qui s’écoule, dans la succession de heures, des jours, des années. Le temps que l’on peut mesurer. Les Grecs l’appelaient chronos (χρόνος), ce qui a donné chronomètre. Chronophage, aussi, ce temps qui nous avale. Le temps chronos, c’est un temps objectif : qu’une heure nous paraisse interminable ou trop courte, elle fait toujours 60 mn. Ce temps, c’est celui qui s’écoule inexorablement, qui situe les événements sur une échelle linéaire : hier, aujourd’hui, demain… C’est le temps chronologique, celui de l’histoire, de la mémoire et de l’oubli, de la nostalgie ou de la rancune, des regrets et des remords. Le temps que Barbara chantait dans une magnifique chanson d’amour :

« Dis, quand reviendras-tu?

Dis, au moins le sais-tu?

Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère

Que tout le temps perdu ne se rattrape plus. »

Chronos, c’est le temps qui file et nous échappe.

 

b- Aion

 

Il y a un deuxième temps, que les Grecs nommaient aion (αἰών). En français, cela a donné le terme scientifique « éon », qui désigne les quatre grandes périodes – en milliards d’années – de l’histoire de l’univers. C’est le temps très long qui dit une période, géologique par exemple, une ère, parfois une génération, ou encore le cycle des saisons : un temps qui dépasse la vie. Par extension, il désigne le temps qui est proche de l’éternité. Le temps qui résonne dans la formule attribuée à Kafka (parfois à d’autres) :

« C’est long, l’éternité, surtout vers la fin... »

Une manière comique, ou désabusée (les deux se rejoignent parfois) de dire que ce temps, presque immobile, dépasse souvent l’entendement humain et les limites de nos représentations. Aion, c’est le temps long, au-delà de nous.

 

c- Kairos

 

Il y a enfin une troisième dimension du temps, que les Grecs appelaient kairos (καιρός). C’est un temps qui n’est ni mesurable comme le temps chronologique, ni étendu comme le temps de l’éon. C’est un temps qualitatif ou, pour le dire autrement, la manière dont nous habitons le temps. L’intensité donnée au moment que nous vivons. Le temps que j’entends quand Jacques Brel chantait :

                « Il y a deux sortes de temps,

                il y a le temps qui attend et le temps qui espère. »

Kairos, c’est le temps qui espère. C’est le temps où surgit du neuf. Le temps qui fait éclater les routines, les déterminismes, les stagnations, tout ce qui est de l’ordre d’un temps qui se contente d’attendre. Le temps qui nous transforme. Kairos, c’est le temps de la rencontre, de la relation, de la foi.

 

Nous vivons dans ces trois temps à la fois. Pris dans la course du temps qui file – et la pression, pour certains est forte –, étourdis devant l’immensité du temps long, cherchant du sens dans ce que nous vivons aujourd’hui.

 

 

2 – Dans la Bible

 

La Bible connaît ces trois temps.

Le temps chronos, c’est celui de l’histoire du peuple de Dieu qui, porté par la mémoire, s’élance dans l’espérance. Le peuple qui met sa foi dans le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le peuple qui met sa confiance dans le Dieu qui, par Moïse, l’a libéré d’Egypte. Le peuple qui attend le messie et chemine à travers les vicissitudes de l’histoire avec la conviction que Dieu accompagne sa marche.

Le temps aion, celui des longs espaces, de l’éternité, nous l’évoquons à la fin de la prière du Notre Père quand nous disons « pour les siècles des siècles », littéralement : pour les « aions » (εἰς τοὺς αἰῶνας). C’est lui qui désigne la différence entre le temps présent, celui de ce monde, et le temps du Royaume, le temps à venir de la manifestation de Dieu, temps d’une autre dimension.

Le temps kairos est très présent dans le Nouveau Testament, c’est celui de la rencontre avec l’Evangile qui donne sens à l’attente comme à l’espérance, qui déploie la mémoire et la confiance, qui fait entrer en relation avec Dieu ; le temps de la présence de Dieu, le temps de l’aujourd’hui de la foi.

Nous vivons dans ces trois dimensions du temps… mais laquelle commande aux autres ?

 

a- Jésus appelle ses disciples

 

Je vous ai annoncé que j’allais parler de mon meilleur ami. J’espère que c’est le vôtre aussi ! C’est Jésus. Nous avons entendu tout à l’heure, dans la lecture de l’évangile, la toute première prédication de Jésus, telle qu’elle nous est rapportée au début du plus ancien évangile, celui de Marc. Cette prédication est plus courte que la mienne, elle est plus essentielle aussi, elle tient en quelques mots :

« Le temps est accompli

et le règne de Dieu s'est approché.

Changez radicalement et croyez à la bonne nouvelle ».

 

Le terme que Jésus emploie ici pour dire le temps est kairos. Jésus parle du moment présent, de la rencontre offerte avec la bonne nouvelle. Cette bonne nouvelle est celle du règne de Dieu qui s’est approché, c’est-à-dire de la venue avec Jésus, et en lui, de la présence de Dieu. Jésus c’est Dieu qui se fait proche de nous. Cette bonne nouvelle habite notre vie pour la transformer, elle est appel à la conversion – au changement radical, au retournement, au basculement, au renouvellement : devenir proche de Dieu.

C’est le cœur de l’Evangile : en Jésus Dieu est proche de nous, en Jésus nous pouvons être proches de Dieu ! Jésus passe et il appelle à la vie, ici et maintenant, aujourd’hui, maintenant. Le kairos est ouvert, le temps de la rencontre et de la vie ! Nous vivons dans le chronos et l’aion, mais c’est le kairos qui leur donne sens et profondeur.

C’est ce que vont découvrir Simon et André, pêcheurs de poisson qui sont appelés à devenir pêcheurs d’hommes et de femmes, c’est-à-dire à quitter la monotonie de leur vie pour la folle aventure de devenir témoins du Christ. C’est ce qui arrive à Jacques et Jean, réparant leurs filets, qui partent à la suite de Jésus sur les chemins de l’Evangile. Hommes sans rien de remarquable, ils deviennent disciples du Christ !

Ils vivaient dans le chronos : chaque jour monter dans la barque, jeter les filets, prendre du poisson, les rapporter, réparer les filets, monter à nouveau dans la barque pour une autre journée de pêche… Ils vivaient dans l’aion : faire les gestes éternels de leurs pères depuis des siècles et des siècles… Ils se mettent à vivre dans le kairos : la vie avec Jésus.

Et cela est contenu dans l’appel de Jésus. Ce n’est pas un appel à remettre au lendemain ou à reporter dans l’éternité, mais à vivre dès maintenant. Pour que l’on comprenne bien cela, Marc utilise un petit mot, « aussitôt » (εὐθέως), qui revient deux fois dans le passage de ce jour : Jésus appelle Simon et André et « aussitôt » ceux-ci le suivent ; Jésus voit Jacques et Jean et « aussitôt » il les appelle.

Le kairos est le temps de l’urgence ; on pourrait dire : « le temps c’est de l’urgent » ! Non pas l’urgence de la pression que le monde marchand met sur nous quotidiennement, mais celui de la présence de Dieu. Le temps qui nous permet de résister au temps, à la précipitation du temps quotidien qui oppresse comme à l’usure du temps infini qui décourage. Un temps à saisir, car en lui est la vie.

 

b- Jonas et Paul

 

C’est cette dimension du temps qui est développée dans le livre de Jonas : celle de l’appel à la conversion de Ninive. Ninive, pour les Juifs au temps où ce livre est écrit (au Ve siècle avant notre ère), c’était la ville de l’oppresseur, le symbole du mal. Dieu appelle les ninivites à la conversion par la bouche de son prophète Jonas. Ce n’est pas facile pour ce dernier, il a même essayé d’échapper à cette mission, mais Dieu l’a rattrapé. La Parole de Dieu touche les ninivites, qui se repentent, et alors Dieu renonce à les punir. Le kairos, c’est le temps de la conversion et du pardon de Dieu !

C’est le même temps qui est développé par Paul dans sa première lettre aux Corinthiens quand, leur dit-il, « le temps se fait court » ; c’est le même terme, kairos, qu’il utilise. Pour Paul comme pour la première génération chrétienne, ce kairos emportait tout et appelait à se détacher de tout pour accueillir l’essentiel. Près de deux mille ans plus tard, nous savons que le chronos et l’aion existent toujours ; nous pouvons recevoir l’appel de Paul comme une appel nous détacher de l’emprise des choses de ce monde, comme un appel à vivre une sobriété heureuse, à être libérés du poids de bien des soucis qui nous pèsent, pour être disponibles à Dieu, à soi-même, aux autres, pour vivre sereinement la foi, libres et heureux.

 

 

3 – Aujourd’hui

 

Aujourd’hui nous recevons ensemble, catholiques et protestants, cette invitation du Christ : « Le temps est accompli et le règne de Dieu s'est approché. Changez radicalement et croyez à la bonne nouvelle ». C’est un appel à retrouver ce qui est l’essentiel du temps : ne plus nous perdre dans l’urgence perpétuelle d’un quotidien qui nous dévore, ne plus sombrer dans l’immobilisme d’un  temps trop long (« il est urgent d’attendre ! »), mais vivre le temps de Dieu !

Cela est essentiel pour nos vies quotidiennes de chrétiens dans un monde où le temps fait pression sur nous : c’est un appel à retrouver l’essentiel, la force de l’Evangile.

Cela est essentiel pour nos vies ecclésiales : elles ne se résument pas à des activités ou des projets, mais trouvent leur sens dans la présence du Christ.

Cela est essentiel aussi pour les relations entre nous et entre nos Eglises. Si le temps chronos nous décourage parfois – le temps de la communion ecclésiale est bien long à arriver, le temps passe et nous avons l’impression de stagner –, si le temps aion nous démobilise parfois – quand le temps de la communion ecclésiale est renvoyé à l’horizon du Royaume –, le temps kairos nous appelle à un sursaut : c’est aujourd’hui que le Christ nous appelle, c’est en lui que nous sommes frères et sœurs, c’est lui qui nous unit… et si nous répondions « aussitôt » ?

Cela est essentiel dans notre monde agité ou désespéré, souvent vide, dans lequel nous sommes appelés à être des témoins de l’Evangile. Vivre et partager le kairos de Dieu : être transformés par le Christ pour que nous transformions le monde !

 

Certes, ce n’est pas facile. Pour suivre le Christ il faut quitter bien des habitudes. Il y a du confort dans le temps qui passe et dans l’éternité remise à plus tard. Répondre aussitôt, comme Simon et André, c’est laisser ses filets – ses repères ; s’en aller à la suite du Christ, c’est comme Jacques et Jean, laisser son père dans le bateau avec ses employés – son confort. C’est risqué. Mais qu’aurait été la vie de ces quatre hommes s’ils n’avaient pas suivi ensemble le Christ ? Que serait notre vie si nous ne le suivions pas ensemble, nous aussi ?

Alors oui, le temps c’est de l’urgent. Le temps de Dieu, ce Dieu qui nous appelle aujourd’hui à poser nos vies en lui, et qui nous permet de résister ainsi à la pression comme à l’usure du temps.

Oui, aujourd’hui, ici, le Christ nous appelle, le temps est accompli, le règne de Dieu s’est approché : changeons radicalement et croyons à la bonne nouvelle 

Amen.

 

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