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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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D’une existence déchirée à une vie apaisée

Prédication du dimanche 11 mars 2018, par le pasteur Christian Baccuet

Lectures : 

  • 2 Rois 5, 1-19
  • Luc 4, 16-21

 

Nos existences sont parfois complexes, douloureuses, et nous aspirons à une vie sereine. Est-ce possible ? Et si oui, comment passer d’une existence déchirée à une vie apaisée ? C’est ce qui est arrivé à Naaman, dont l’histoire nous est rapportée dans le deuxième livre des Rois. Et si son parcours devenait le nôtre ?

L’histoire de Naaman se situe il y a près de 3000 ans. Dimanche prochain, je vous inviterai à méditer le sens de ce récit en l’insérant dans son contexte historique, qui n’est pas sans faire écho à celui de notre temps. Aujourd’hui, je vous invite à l’entendre dans une lecture existentielle, en suivant le parcours extraordinaire de cet homme, notre frère en humanité.

 

1- Un parcours extraordinaire
a. du déchirement à la paix

Au départ, Naaman est un homme déchiré. Il est quelqu’un de brillant. Un personnage de pouvoir, le chef de l’armée du Royaume d’Aram (actuelle Syrie), un homme de guerre dont l’armée vient de remporter une victoire sur Israël, un général victorieux, valeureux, apprécié de son roi. Son nom porte sa valeur : « Naaman », veut dire : « gracieux », « plaisant ». Mais il est aussi un homme qui porte une grande souffrance : il a une maladie de peau. On dit parfois que c’est la lèpre, mais cette maladie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existait pas alors au Proche-Orient, à la fin du IXe siècle avant notre ère. Elle n’y apparaîtra qu’au IVe siècle, quand les troupes d’Alexandre-le-Grand reviendront de la frontière indienne. Il a une maladie de peau, une souffrance physique dont on peut imaginer combien elle lui pèse. Il a une souffrance existentielle aussi, comme quand on est malade ; cela ne touche pas qu’au corps mais aussi au moral. On pourrait dire qu’il est « mal dans sa peau ». Et à cela s’ajoute une souffrance sociale. En son temps (mais est-ce que cela a vraiment changé ?) une maladie est signe de malédiction, d’impureté, de souillure, c’est considéré comme une punition divine... Voilà cet homme puissant et souffrant. Déchiré...

Et à la fin du récit, sa situation a changé. Il est devenu un homme apaisé. Il n’est plus malade. Il a une peau nouvelle, il est un homme nouveau. Il a rencontré le Seigneur, il a découvert la foi. Et il rentre chez lui avec la bénédiction du prophète Elisée : « Va en paix ! ».

Que s’est-il passé ? D’une existence déchirée à une vie apaisée... qu’est-il arrivé en chemin ? Trois dimensions du parcours de Naaman me paraissent fondamentales.

 

b. un chemin d’humilité

D’abord, il passe par un chemin d’humilité qu’il n’a pas choisi, ni même imaginé. C’est une évolution personnelle douloureuse mais essentielle que Naaman doit vivre. Lui, le puissant général, va devoir traverser le dénuement et se retrouver en vérité. Il va devoir abandonner ses prétentions sociales.

Quand il se met en chemin, il part en grandes pompes. Il a une lettre officielle de son roi pour le roi d’Israël pour exiger de ce dernier de le guérir. Il emporte des richesses considérables : 342 kg d’argent et 6000 pièces d’or (68 kg). Il a dix tenues de fête, vêtements royaux à sa disposition. Il prend avec lui ses chevaux, son char, ses serviteurs, toute sa suite. C’est un cortège diplomatique dont il prend la tête, à la hauteur de sa puissance. Il va directement voir le roi d’Israël, de puissant à puissant. Le roi d’Israël prend peur, il craint que cela soit une ruse pour l’attaquer ! S’il ne parvient pas à guérir le chef de l’armée de Syrie, il va être de nouveau écrasé par ses troupes. Son voyage commence dans la sphère de la puissance, du pouvoir. Mais ce n’est pas là que se trouve le chemin.

Le chemin devient plus humble, dépouillé. Il est renvoyé chez un homme du peuple vaincu, un prophète qui ne daigne même pas venir à sa rencontre et se contente de lui envoyer un messager. Ce prophète lui dit d’aller se tremper dans le Jourdain, petit cours d’eau minable au regard des fleuves de son pays. Il doit se déshabiller, se défaire de tout signe de puissance, se retrouver nu. Et quand il est guéri, le prophète refuse de recevoir de sa part un cadeau en signe de reconnaissance, malgré son insistance. Un chemin d’humiliation. Un chemin de surprise aussi, un déplacement religieux. Naaman s’attendait à être guéri de manière spectaculaire. Le terme hébraïque « asaph » (אָסַף – délivrer, v. 6 et 11) est un terme technique des rites exorcistes. Mais le prophète lui parle de « yada » (יָדַע – savoir, v. 8), de connaître Dieu.

C’est un chemin difficile que celui de Naaman qui doit quitter ses prétentions sociales et ses désirs religieux, son statut et ses repères. Il doit devenir humble et nu, à la disposition du Seigneur et de sa rencontre. Chemin difficile, qu’il n’emprunte qu’avec beaucoup de réticences. C’est pourquoi une autre dimension est importante.

 

c. des témoins

Sur ce chemin de dépouillement, Naaman est plusieurs fois prêt à l’abandon. Mais sur sa route, à plusieurs reprises, se trouvent des hommes et des femmes humbles qui vont l’aider à aller plus loin. Des témoins qui, à un moment donné, vont être essentiels pour lui.

Il y a d’abord une servante israélite. Petite fille capturée pendant la guerre de Damas contre Israël, elle est devenue esclave, donnée à Naaman pour être au service de sa femme. Sans aucun statut ni pouvoir, c’est elle qui va déclencher le chemin de conversion de Naaman en indiquant l’existence du prophète qui est à Samarie. Le premier témoin est souvent humble, anonyme.

Ce prophète, Élisée, apprend l’échec de l’entrevue de Naaman avec le roi d’Israël (et le quasi incident diplomatique !) et relance le chemin du général syrien en le faisant venir à lui.

Les serviteurs de Naaman entrent en scène quand le général est furieux d’avoir à aller se tremper dans le Jourdain et, vexé, veut repartir chez lui ; ils le ramènent à la raison et lui disent d’aller faire ce que le prophète a dit.

Et puis Elisée intervient une nouvelle fois, cette fois-ci en relation directe avec Naaman. Il refuse d’être payé pour rendre témoignage à Dieu, et il va lui donner la bénédiction : « va en paix ! ».

Autant de rencontres qui jalonnent la route de Naaman. Pas que des croyants, puisqu’il y a ses serviteurs. Pas que des personnes importantes, puisqu’il y a l’humble servante. Mais des personnes vraies, essentielles, qui l’aident à cheminer dans la foi.

 

d. un parcours de foi

Car c’est bien un parcours de foi que celui de Naaman. Il est « lépreux » et il va être guéri. Mais au fil du texte cette dimension s’efface peu à peu pour laisser place à une autre guérison : la découverte du Seigneur.

Naaman est un païen, un adorateur du dieu Rimmôn. Après sa guérison, il reconnaît dans le Dieu d’Israël le Seigneur de l’univers. « Je sais (יָדַע comme au v. 8) que sur toute la terre il n’y a pas d’autre dieu que lui », dit-il (v. 15). Lui, l’étranger païen, confesse la foi d’Israël, la relation au « Seigneur ». Ce n’est pas une révélation soudaine, une évidence qui surgit de manière spectaculaire. C’est une conversion longue comme un chemin qui va du déchirement à la paix, qui passe par l’humble abandon de tous les masques sociaux, de toutes les figures de pouvoir pour se mettre à nu, en vérité. Un chemin qui est jalonné par la rencontre de témoins qui aident à passer d’une attente religieuse à la découverte d’une relation. Un chemin qui passe par une « plongée », sept fois dans le Jourdain. Plongée que la Septante, traduction grecque de l’Ancien Testament, désigne par le verbe « baptizô » (βαπτίζω) à la connotation baptismale. Plongée dont Naaman ressort « nouveau », sa chair redevenue celle d’un petit garçon, comme si c’était pour lui une nouvelle naissance...

C’est dans la vie de Naaman une confession de foi : « il n’y a qu’un Dieu, celui d’Israël ». Une nouvelle identité religieuse, à tel point qu’il emporte avec lui de la terre d’Israël pour pouvoir, chez lui, sacrifier au Seigneur sur cette terre. Sa vie n’est pas pour autant devenue simple. Cela le conduit à un dilemme nouveau. Il est toujours un grand général syrien. En rentrant à la cour de Damas, il va devoir continuer, de par ses fonctions, à se rendre avec son roi dans le temple du dieu Rimmôn et de se prosterner devant l’idole de son peuple. Cela pourrait être un déchirement, pour lui qui vient de découvrir la foi dans le Dieu d’Israël, mais il sait que la relation au Seigneur est une relation de confiance, aussi demande-t-il, tout simplement : « Que le Seigneur me pardonne ». Et le prophète Elisée lui dit « va en paix » : Dieu sait ce que tu as dans le cœur, il connaît ta foi et les contraintes de ta vie ; tu n’es plus déchiré, même dans les conflits existentiels : va en paix ! Sa vie renouvelée est désormais éclairée par le Seigneur, habitée par la paix, le « shalom » (v. 19).

Une belle histoire que celle de Naaman. Une histoire extraordinaire...

 

 

2 - Une histoire ordinaire

 

Histoire extraordinaire ! Mais est-elle si extraordinaire que cela ? Et si elle était une histoire ordinaire, l’écho de notre propre histoire, de nos souffrances et de notre aspiration à l’apaisement ? Et si elle était une invitation, pour chacun de nous, à ce parcours de foi qui fait passer du déchirement subi à des choix assumés en paix ?

 

a. notre parcours de vie

Je retrouve dans l’histoire de Naaman des traits de nos existences.

J’y retrouve le déchirement de nos vies personnelles, familiales, affectives, entre notre façade sociale et ce qui nous blesse profondément, tout au creux de nous. Et aussi, quand nous vivons dans la foi, des choix assumés en paix dans ce monde où il faut bien composer, dans nos métiers et nos engagements, avec la difficulté, la tension, mais toujours dans la présence du Seigneur, à la fois pêcheurs et justifiés... Notre vie de foi se déroule sur ce chemin.

J’y retrouve un parcours d’humilité, dans lequel nous sommes invités à nous défaire de nos prétentions humaines, sociales, de nos masques, de nos positions dominantes, de nos certitudes religieuses, de l’impératif de ce monde – « guéris-toi toi-même ! » – et de notre orgueil pour, en vérité, dénudés, authentiques, pouvoir rencontrer le Seigneur.

J’y retrouve le chemin éprouvant sur lequel, heureusement, se tiennent des témoins qui, parfois sans le savoir, nous aident à aller plus loin. C’est l’importance de la vie d’Eglise : ces rencontres de frères et de sœurs qui encouragent, accompagnent... Nous en avons parfois besoin et parfois nous le sommes pour d’autres.

J’y retrouve le parcours de la foi, qui passe par le baptême, la vie nouvelle, la confession de foi, la paix donnée par Dieu, cette paix qui permet d’assumer les difficultés de la vie, les accommodements nécessaires, les obligations sociales, car la vie est désormais dans le pardon donné par le Seigneur.

J’y retrouve nos vies. Le parcours de Naaman est celui de nos existences. Ce parcours peut être long. Pour certains d’entre nous il peut être derrière, pour d’autres il est en cours, pour d’autres encore il est devant, il reste à vivre.

 

b. en Jésus-Christ

Ce parcours est celui de la foi, qui est proposé à chacun de nous. Sur ce parcours, quelqu’un nous précède, quelqu’un nous accompagne : Jésus-Christ.

Ce Jésus qui est venu ouvrir le temps de la présence de Dieu, ainsi qu’il l’a dit dans sa prédication inaugurale dans la synagogue de Nazareth, quand il cite le prophète Esaïe : « L'Esprit du Seigneur est sur moi, il m'a consacré pour apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers et le don de la vue aux aveugles, pour libérer les opprimés, pour annoncer l'année où le Seigneur manifestera sa faveur » (Luc 4, 18-19, citation d’Esaïe 61, 1-2), puis qu’il affirme : « Ce passage de l'Écriture est réalisé, aujourd'hui, pour vous qui m'écoutez » (Luc 4, 21). « Pour vous qui m’écoutez », dit Jésus : pour nous qui l’écoutons, nous les Naaman d’aujourd’hui, aux existences déchirées et aspirant à une vie apaisée.

Ce Jésus passé par le chemin de souffrance, jusqu’à la croix, proche à jamais de nos épreuves, compagnon de nos routes humaines. Ce Jésus ressuscité au troisième jour, ouvrant le temps du shalom de Dieu, offrant une vie renouvelée et apaisée à ceux qui le suivent. Notre baptême, plongée dans l’eau, est signe de cette vie nouvelle. Ce Jésus qui nous aide à passer d’une existence déchirée à une vie apaisée.

 

Alors, comme Naaman, laissons-nous accueillir par ce Dieu qui connaît nos déchirements intimes, qui nous met en marche dans la foi, qui nous fait rencontrer des témoins aux croisements difficiles de notre existence, qui nous accueille dans la rencontre avec lui et qui nous donne sa paix. Oui, mon frère, ma sœur, toi le Naaman d’aujourd’hui, reçois cette parole qui est promesse, force, présence de Dieu : va en paix !

Amen.