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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Jésus-Christ, vrai homme et vrai Dieu

Prédication du dimanche 8 juillet 2018, par le pasteur Christian Baccuet

Lectures : 

  • Ezéchiel 2, 2-5
  • 2 Corinthiens 12, 7-10
  • Marc 6, 1-6

 

Nous avons un problème avec le corps. Notre société le nie, le cachant derrière un voile ou en le virtualisant… et elle l’adore aussi, en l’exposant ou en le clonant. Notre culture judéo-chrétienne est souvent accusée d’être à la source de cette difficile relation au corps… notre foi chrétienne porte pourtant en son cœur l’affirmation de l’incarnation, de la Parole faite chair, de Dieu fait homme en Jésus-Christ. Aurions-nous un problème avec l’humanité de Jésus ? Ou avec sa divinité ? Jésus-Christ, homme ou Dieu ?

 

1. L’humanité de Jésus

Le récit de l’évangile de ce jour nous rappelle la profonde humanité de Jésus. Il n’est pas quelqu’un de surnaturel jailli miraculeusement hors du temps et de l’espace, mais un homme. Un vrai homme, au sens d’« être humain ». Un homme banal…

Comme tout homme banal, il a un pays, un village d’origine, un endroit où il a grandi et où tout le monde le connaît, Nazareth, petite bourgade de Galilée (v. 1). Comme tout homme banal, il a un métier. Il est charpentier, ou plus exactement d’après le mot grec, constructeur de maison (τέκτων, tekton, v. 3). Comme son père, d’après l’évangile de Matthieu. Comme tout homme banal, il a une famille (v. 3). Des frères qui sont nommés ici : Jacques, José, Jude et Simon. Des sœurs qui vivent toujours à Nazareth. Et une mère, Marie. Curieusement, alors que la coutume juive est de nommer quelqu’un comme le fils de son père, Jésus n’est pas appelé ici « le fils de Joseph » (Joseph n’est d’ailleurs jamais nommé dans l’évangile de Marc), mais « le fils de Marie ». Dans l’antiquité, cela veut dire que la femme est plus connue que son mari, ou alors qu’il s’agit d’une fille-mère.

Historiquement, ces détails sont importants, car ils situent Jésus dans une réalité historique, sociologique, culturelle. Existentiellement, ces détails sont précieux, car ils disent que Jésus est situé dans notre humanité. Jésus vient nous manifester ainsi que Dieu est proche de nous. La foi, ce n’est pas chercher Dieu ailleurs, au bout de nos exploits ou dans la fuite du réel, mais l’accueillir là où nous sommes, dans notre lieu de vie, dans notre métier, dans notre famille. Théologiquement, ces détails sont fondamentaux, car ils évoquent ce que nous nommons « l’incarnation », ce gros mot théologique qui dit le cœur de la foi chrétienne. En Jésus-Christ, Dieu a pris chair, Dieu s’est fait homme. Pas pour se déguiser, mais vraiment. En Jésus-Christ, Dieu nous dit sa proximité avec nos vies. C’est le cœur de l’Evangile !

C’est cette bonne nouvelle que Jésus vient annoncer parmi les siens. Le jour du sabbat, nous dit l’évangéliste, il se rend à la synagogue de son village. Là, lors de l’office hebdomadaire, le commentaire du texte biblique n’est pas l’affaire d’un spécialiste, mais de tout homme en âge de le faire. Ce jour-là, c’est Jésus qui se lève et se met à enseigner à ses voisins, ses amis, sa parenté. Marc n’écrit pas ce que Jésus dit mais, dans la logique de son évangile, on peut deviner qu’il leur parle du règne de Dieu qui se manifeste, de la Parole qui peut relever des vies. Par sa présence humaine, il annonce la présence de Dieu au milieu des hommes. Bonne nouvelle !

 

2. Un obstacle pour la foi ?

Bonne nouvelle ? En tout cas nouvelle difficile à recevoir pour ses auditeurs. Leur problème n’est sans doute pas d’entendre les paroles de Jésus ; ils en sont même plutôt ébahis et s’étonnent : « D’où cela lui vient-il ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée ? Et comment de tels miracles se font-ils par ses mains ? » (v. 2). Leur problème, c’est de faire le lien entre ce qu’ils entendent et voient, et celui qui parle et agit. Leur problème, c’est qu’ils connaissent trop Jésus ! Ils l’ont vu grandir, il est des leurs, tout le monde connaît sa mère, ses frères et ses sœurs, il a peut-être participé à la construction ou la réparation de leur maison… Ils n’arrivent pas à croire. Comme, plus haut dans l’évangile de Marc, sa famille pensait qu’il avait perdu la raison (3, 21), comme les scribes de Jérusalem pensaient qu’il était possédé par le démon (3, 22), les membres de son village, de sa parenté, de sa maison n’arrivent pas à voir en lui au-delà de l’enfant du pays, car, ainsi que Jésus l’énonce : « « Un prophète est estimé partout, excepté dans sa ville natale, sa parenté et sa famille » (v. 4)… Phrase qui fait écho à tous les prophètes de la première alliance qui ont été rejetés – Ezéchiel par exemple (Ez 2, 2-5) – et qui deviendra un proverbe encore d’usage aujourd’hui dans notre société déchristianisée : « nul n’est prophète en son pays ». Alors que partout où Jésus passe les foules le suivent, à Nazareth rien ne se passe. Les nazaréens connaissent trop l’homme Jésus, et cela est pour eux une « cause de chute » (v. 3, c’est-à-dire qu’ils ne croient pas), nous dit Marc. Ce qui devait être bonne nouvelle n’en est pas une pour eux. Ils n’entendent pas la proximité de Dieu car Jésus est trop proche d’eux ! Paradoxe de la situation : là où Jésus, par son humanité, vient dire la présence de Dieu, les membres de sa communauté natale et familiale ne voient que son humanité. Jésus est trop connu pour pouvoir être reconnu !

Alors Jésus s’étonne de leur manque de foi (v. 6). Il n’y a qu’une autre fois où Jésus s’étonne dans les évangiles (Matthieu 8, 10), mais c’est en sens inverse : il ne s’étonne pas du manque de foi, mais il s’étonne de la foi. Il s’étonne de la foi d’un centurion romain, un étranger, un païen, et s’écrie : « en vérité je vous le dis, chez personne en Israël je n’ai trouvé une telle foi ». Dans les deux cas, il y a comme une rupture entre le fait de croire et le fait d’être de la même origine. Etonnement devant le proche qui ne croit pas, étonnement devant le lointain qui croit…

Les habitants de Nazareth sont si proches de l’homme Jésus, qu’ils ne peuvent discerner en lui la présence de Dieu. C’est pourquoi Jésus ne peut faire là aucun miracle (v. 5). Marc précise, et cela peut surprendre, qu’il guérit pourtant quelques malades en leur imposant les mains ; comme beaucoup de guérisseurs de l’antiquité, Jésus a la capacité de faire du bien à ceux qu’il croise. Comme aujourd’hui les médecins, ou bien l’ami vrai qui écoute son ami dans la souffrance. Mais cela n’est pas un miracle. Car un miracle, c’est un signe qui renvoie à la présence de Dieu. Il peut y avoir des rencontres, des guérisons qui deviennent des miracles parce qu’elles renvoient à la Parole, et d’autres qui n’en sont pas car elles ne disent pas l’Evangile. Là, les habitants de Nazareth se ferment à cette dimension, cela ne fait pas signe pour eux, ils ne reçoivent pas à travers les paroles et les gestes de Jésus l’écho du règne de Dieu. Pas de miracle là où personne ne le reçoit…

 

3. Vrai homme et vrai Dieu

Paradoxe de ce texte. D’un côté il nous dit l’incarnation de Dieu, l’humanité entière de Jésus qui manifeste la présence de Dieu au cœur du réel. D’un autre côté, il nous dit que ne voir que l’humanité de Jésus, c’est rester bloqué en route, se fermer à la présence de Dieu. Paradoxe de la foi chrétienne, qui confesse d’un même élan que Jésus est vrai homme et vrai Dieu. Tout au long de l’histoire des Eglises, ce paradoxe a été maintenu. Ce n’était pas évident au départ, ni dans les premiers siècles du christianisme, ni même aujourd’hui pour nous. Grande est la tentation de ne voir en Jésus qu’un homme remarquable, grande est la tentation inverse de nier l’humanité du Fils de Dieu. Soit un homme, soit Dieu, mais pas les deux…

Cela n’est pas nouveau. Dans les quatre premiers siècles de notre ère, deux grand courants théologiques chrétiens ont été écartés comme « hérésies » par le courant majoritaire de l’Eglise. Le mot « hérésie », dans l’antiquité, désigne simplement un courant de pensée ; dans les luttes doctrinales du christianisme des premiers siècles, ce mot va prendre une dimension péjorative, désignant une erreur au regard d’une « orthodoxie » – droite ligne de pensée – puis une opinion condamnée et, malheureusement, scandaleusement, souvent l’élimination physique des hérétiques. Nous, protestants français, qui avons souvent été considérés comme hérétiques et qui sommes fiers de notre liberté de pensée, avons souvent de la sympathie pour les hérétiques et pour les hérésies. Mais, au-delà de notre inclinaison naturelle et de notre empathie pour les personnes persécutées, nous devons faire l’effort de comprendre ce qui se jouait alors et qui touchait au cœur de la foi chrétienne. Jésus, vrai homme ou vrai Dieu ?

 

Les deux théologies qui ont été rejetées par la grande Eglise sont le docétisme et l’arianisme. La première est une conception divinisante de Jésus, qui refuse sa pleine humanité. La seconde se situe à l’opposé, elle est une conception humanisante qui refuse la divinité de Jésus.

Contre ceux qui ne veulent voir en Jésus qu’un Dieu, un esprit, une manifestation surnaturelle ayant revêtu une apparence humaine, niant ainsi l’incarnation, la croix, la présence de Dieu dans le réel de la vie – c’est le courant des « Docètes » (du verbe grec δοκέω, dokeo, « paraître ») –, l’Eglise a toujours affirmé que Jésus était pleinement homme. Jésus n’était pas une apparence d’être humain, c’était bien un homme qui a vécu, parlé, pleuré, partagé, qui est mort sur la croix. Dieu s’est manifesté dans la vie d’un homme véritable.

Contre ceux qui affirmaient, au contraire, que la nature de Dieu ne pouvait pas se compromettre avec la nature humaine, que Jésus n’était qu’un être humain, un grand homme, sage et spirituel, un prophète ou un modèle, adopté par Dieu mais non engendré par lui – c’est le courant de l’« arianisme » (du nom du prêtre libyen Arius, né en 256 et mort en 336) –, l’Eglise a toujours confessé que Jésus était pleinement Dieu. Jésus n’était pas un homme exceptionnel, il était véritablement le fils de Dieu, l’incarnation de Dieu, Dieu venu à nous.

La lutte contre le docétisme et la querelle de l’arianisme ont été centrales au IVe siècle de notre ère. Ce n’était pas des idées marginales : l’empereur romain Constantin s’est fait baptiser en 337 par un évêque arien, Eusèbe de Nicomédie. L’arianisme a été condamné par le premier concile œcuménique, celui de Nicée en 325, et le docétisme par le deuxième concile œcuménique, celui de Constantinople en 381. Ces deux conciles sont des références fondamentales pour les Eglises catholique, orthodoxes et protestantes. La confession de foi dite « Symbole de Nicée-Constantinople », issue de ces deux conciles, est un des textes fondateurs des Eglises de la Réforme, dont la nôtre.

C’est un texte complexe que celui de ce Symbole[1], il est empreint de références philosophiques datées, écrit dans un langage suranné, compliqué, qui appelle traduction, interprétation, actualisation quand il affirme que Jésus-Christ est « vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé », « un seul être avec le Père » (littéralement : « de la même substance ») et qu’il affirme tout aussi fortement que ce Jésus-Christ « s’est incarné », et qu’il « s’est fait homme ». Derrière ce vocabulaire chargé, on entend bien qu’est affirmé que Jésus-Christ est vrai homme et vrai Dieu. Il n’y a pas à choisir l’un ou l’autre, l’un contre l’autre, mais à tenir les deux ensemble. Là où notre esprit cartésien voit les choses de manière binaire, ou/ou (ou homme, ou Dieu), la foi chrétienne nous invite à voir les choses de manière complexe, et/et (et homme et Dieu). A passer d’une alternative à une articulation. Ce n’est pas facile, cela est très discuté en théologie chrétienne, il y a des avis légitimement divers, des équilibres différents, des traditions davantage portées sur l’homme Jésus et d’autres sur le Christ en gloire ; il y a parmi nous des positions multiples et, parfois, dans notre propre existence des moments où nous sommes plus touchés par l’humanité de Dieu et d’autres par la divinité du Christ. Cette diversité de manières de comprendre cette rencontre entre Dieu et l’être humain en Jésus-Christ est très importante, elle est même nécessaire car on ne peut figer la foi en une formule, on la vit de manière dynamique, vivante, en équilibre précaire, toujours provisoire en mouvement, en confiance, en espérance, plus loin que les mots, plus profond que les concepts.

 

4. La présence de Dieu avec les êtres humains

Mais revenons à l’évangile de Marc. Contre la tentation de ne voir en Jésus qu’un Dieu, le texte de ce jour rappelle son enracinement dans l’histoire d’un peuple, d’un village, dans un métier et une famille. Contre la tentation de ne voir en Jésus qu’un homme, ce texte rappelle que la fermeture au divin qui est en lui empêche le miracle, c’est-à-dire le signe de la présence de Dieu. Jésus est vrai homme et vrai Dieu. Il nous faut tenir ce paradoxe contre vents et marées, contre le pur spiritualisme et contre le pur humanisme. Pas d’humain sans sa dimension spirituelle, pas de présence de Dieu sans son enracinement dans le réel. En Jésus se croisent l’horizontal et le vertical, l’ordinaire et l’extraordinaire, le ciel et la terre. En Jésus se rencontrent Dieu et l’homme. En Jésus Dieu s’abaisse vers nous, pour nous relever vers lui.

En confessant cela, notre Eglise (c’est-à-dire nous) est témoin de Jésus-Christ, homme et Dieu. Elle est ainsi témoin de l’humanité de Dieu. On lui reproche d’être souvent trop humaine, trop pécheresse, trop faible, pleine de tensions et de contradictions, trop prise dans les affaires du monde. C’est vrai. On lui reproche aussi l’inverse, de se vouloir au-dessus de l’humanité, d’être loin des préoccupations, de rester les yeux levés au ciel en oubliant ce qui se vit sur terre. C’est vrai aussi. C’est vrai quand elle oublie d’articuler Dieu et l’être humain dans une relation féconde. Quand elle est témoin du Christ vrai homme et vrai Dieu, l’Eglise témoigne ainsi, au cœur de la vie de ses membres, que la présence de Dieu est toujours vraie en ce monde. Qu’en Jésus-Christ, Dieu continue à nous rejoindre au plus profond de notre humanité pour nous entraîner à marcher à sa suite. Pour ceux qui ne voient que l’humanité de l’Eglise, rien de bouleversant. Mais pour ceux qui y perçoivent un signe de Dieu, comme un goût de miracle ! Le miracle, c’est Jésus homme proche de nos souffrances, et Jésus Dieu qui nous donne force dans notre faiblesse, ainsi que le dit l’apôtre Paul, qui savait de quoi il parlait (2 Corinthiens 12, 7-10).

Tout à l’heure nous allons partager le pain et le vin de la Cène, ce repas qui nous constitue en Eglise, qui fait de nos vies éparpillées une communauté rassemblée. Cela peut paraître bien dérisoire, un peu de pain et un peu de vin, produits de base de l’humanité. Ces produits sont pourtant, dans le foi, témoins du Christ incarné, en son corps et en son sang, en sa croix et en sa résurrection, sur la terre et dans le ciel, en nos vies et en notre avenir. Dans la foi, le Christ nous fait signe lors de ce repas, il nous dit sa venue dans le monde il y a 2000 ans, en Galilée puis en Judée, parmi les siens, parmi les hommes. Il nous dit sa présence vivante, aujourd’hui, parmi nous, au cœur de l’humanité, lui qui, charpentier, fils de Marie, frère de Jacques, de Joses, de Jude et de Simon, lui dont les sœurs vivaient à Nazareth… est le Fils de Dieu. Il est présence véritable de Dieu avec nous ici et maintenant, et pour les siècles des siècles.

Amen.

 

 

[1] Credo de Nicée-Constantinople (IVe siècle)

Je crois en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de tous les êtres, visibles et invisibles.

Je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, engendré du Père avant tous les siècles, Lumière née de la Lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré, non pas créé, un seul être avec le Père, et, par lui, tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il est descendu des cieux, il s’est incarné du Saint Esprit et de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, il a souffert la Passion, il a été mis au tombeau, il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ; il est monté aux cieux, il siège à la droite du Père, il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin.

Je crois en l’Esprit Saint qui est Seigneur et qui donne la vie ; du Père il tient son origine ; avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ; il a parlé par les prophètes. Je crois à l’Église, une et sainte, à sa catholicité et son apostolicité. Je confesse un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts et la vie du monde à venir. 

Amen.

Traduction œcuménique, Conseil des Eglises chrétiennes en France, 1994.

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