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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Porter du fruit malgré les épreuves

Prédication du dimanche 8 octobre 2017

Lectures : 

  • Genèse 41, 50-52
  • Genèse 48, 8-22

 

Gaspard vient d’être baptisé. Il n’a que quelques mois et nous lui souhaitons une belle vie, pleine de rencontres et de fruits, dans la joie de partager notre foi.

La plupart d’entre nous sont nés il y a bien plus longtemps, avons des années derrière nous et savons que la vie n’est pas toujours facile, qu’il y a bien des épreuves à traverser. Nous sommes souvent plombés par notre passé, sur le versant de la nostalgie ou sur celui du remords ou de la rancœur. Nous avons de la peine à nous tourner vers l’avenir ; parfois notre présent en est comme oublié, paralysé, figé, et nous ne vivons pas pleinement notre vie.

Cette question de la mémoire et de l’avenir traverse nos vies, elle traverse aussi notre société en crise, malade de ne pas savoir placer son passé à sa juste place, basculant sans cesse de la négation à l’adoration, et malade de ne pas savoir construire son avenir, hésitant sans cesse entre catastrophisme et utopie, vivant dans un présent sans perspective.

Elle est au cœur de la Bible, ce livre qui nous insère dans la longue histoire d’un peuple se battant avec son passé et cherchant son espérance, à travers les épreuves, les difficultés, les conflits. Avec cette question : comment, malgré les épreuves, continuer à avancer, à construire, à porter fruit ?

Parmi les récits de la Bible, il en est un qui concentre particulièrement cette question. C’est l’histoire de Joseph.

 

1 – Joseph

Vous vous souvenez de cette histoire qui occupe près d’un tiers du livre de la Genèse (chapitres 37 à 50). Elle fait écho dans bien de nos existences.

Joseph est le fils du patriarche Jacob, lui-même fils d’Isaac fils d’Abraham. Joseph est le onzième fils de Jacob, le premier fils que la patriarche a eu avec Rachel ; parce que cette dernière est la femme aimée de Jacob, celui-ci aime tout particulièrement Joseph. Cela ne manque pas de déclencher la jalousie de ses grands-frères, qui profitent d’une visite de Joseph pour le vendre à des marchands d’esclaves et faire croire à Jacob que son fils chéri est mort. Joseph est amené en Egypte où il est vendu à Potiphar, commandant des gardes du Pharaon, qui fait de lui l’intendant de sa maison ; mais, harcelé par la femme de son maître et refusant de coucher avec elle, il est accusé de viol, jeté en prison où il reste plusieurs années. Là, il interprète les rêves de hauts fonctionnaires eux aussi en prison et sa réputation arrive aux oreilles du Pharaon qui lui raconte son rêve de sept vaches grasses suivies de sept vaches maigres, que Joseph interprète comme sept années d’abondance à venir qui seront suivies de sept années de famine. Le Pharaon le nomme alors intendant de toute l’Egypte et grâce à lui le pays fait des provisions puis échappe à la famine. Ses frères affamés viennent le trouver et Joseph leur pardonne, la famille est réunie et s’installe en Egypte.

Une histoire que je résume ici à grands pas : elle s’étale sur plusieurs années et quatorze chapitres ! Histoire pleine de rebondissements, d’émotion, de réalisme aussi : la difficulté de la vie entre frères avec jalousie, déchirures, trahison, réconciliation ; les péripéties d’un exilé en Egypte, esclave, prisonnier, ministre ; une histoire d’abandon, de gloire et de déchéance, de réhabilitation… Bref, une histoire bien humaine, l’histoire d’une vie, notre histoire.

Histoire d’enfermement ou de recommencement possible.

 

2 – Des noms plein de sens

Vers la fin de ce récit, Joseph va se trouver face à la question du sens de ce qu’il a vécu, et de sa transmission : il va le faire en nommant ses deux enfants. Vous savez combien compte le nom d’une personne ; cela dit son identité, cela dit qu’elle est une personne à part entière. Et le nom, parfois, a un sens qui emplit une vie. Par exemple Gaspard, qui a été baptisé tout à l’heure. Son prénom vient sans doute d’un mot hébreu d’origine perse : gizbar, « gardien du trésor » (cf. Esdras 1, 8 : גִּזְבָּר et Esdras 7, 21 : גִּזַּבְרַיָּא). Quel beau prénom ! C’est un trésor que je voudrais partager avec vous ce matin à partir du choix de Joseph de prénommer ses fils Manassé et Ephraïm.

Ses deux fils sont nés en Egypte et leur mère, Aséneth, est égyptienne. Ils sont associés à son histoire d’exilé. Comme cela est souvent le cas dans la Bible, Joseph va leur donner à chacun un nom qui dit quelque chose de ce qu’il a vécu, vit ou veut vivre. Coutume à utiliser avec précaution, car elle peut faire porter une lourde charge à un enfant !

a - Manassé, oubli

Le nom du premier est Manassé (מְנַשֶּׁה - Menasheh). Ce nom vient du verbe nashah (נָשָׁה), « oublier », « priver ». Joseph nomme son premier fils « Oubli » ; par ce nom, il indique que, s’il a souffert profondément de la déchirure avec ses frères, de l’exil, de la prison, il a le désir de tourner la page, d’oublier… Désir légitime. Désir ambigu aussi, car peut-on vraiment oublier ?

Jean Calvin était sévère avec Joseph ; dans son Commentaire de la Genèse[1], il écrit : « Voici que Joseph, bien qu’il serve Dieu purement, est surpris par la douceur des honneurs qu’il reçoit et a l’esprit tellement obnubilé qu’il n’a plus mémoire de la maison de son père et se plaît en Egypte. Toutefois c’était presque se séparer du troupeau de Dieu ». « A grand peine peut-on excuser l’oubli de la maison paternelle », précise le réformateur. Calvin a raison : que signifie « oublier » quand on a vécu quelque chose de difficile ?

Mais en nommant son fils « Oubli », Joseph veut-il vraiment oublier ? C’est un paradoxe de donner un prénom qui lui rappellera sans cesse l’oubli ! C’est comme si c’était impossible d’effacer le passé. C’est comme quand Serge Gainsbourg écrivait pour Catherine Deneuve la chanson au titre magnifique et vertigineux : « Souviens-toi de m’oublier » ! On ne peut oublier un passé qui fait mal.

Le fait même de nommer son fils « Oubli » indique le dépôt de cet oubli dans la mémoire. Il ne s’agit ainsi pas d’oublier dans le sens d’une amnésie, mais de placer ce qui a été vécu dans le passé, de le maintenir dans le passé pour le dépasser, dans le sens d’une amnistie. C’est quelque chose qui a à voir avec le pardon : ne pas oublier, ne pas effacer, mais déposer pour regarder par-dessus, au-delà, ne pas se laisser emprisonner pour pouvoir repartir. C’est un thème qui traverse toute la Bible : la mémoire comme reconnaissance, qui permet de se détacher du passé pour se mettre en route et pouvoir regarder vers demain.

 

b - Ephraïm, fécondité

C’est la perspective qu’offre le nom du second fils, Ephraïm (אֶפְרַ֫יִם - Ephrayim). Ce nom vient de l’hébreu Ephraath ou Ephrathah (אֶפְרָת), « lieu de la fécondité », lui-même construit sur la racine parah (פָּרָה), « porter du fruit », « être fructueux ». Joseph nomme son second fils « Fécondité ». Il s’agit là non plus de regarder au passé, mais de se laisser entraîner vers l’avenir. De voir l’horizon d’une vie possible, d’une vie que se démultiplie, qui porte fruit, qui espère.

La fécondité, dans la Bible, est très présente : combien d’histoires de vie finies, sans espérance, qui repartent ? Celle de Joseph en est l’exemple. Il y a toujours un avenir possible ! Tout être humain peut porter fruit. A chaque fois c’est une nouvelle création ; c’est d’ailleurs le même verbe, parah, qui figure dans le récit de la Genèse, quand Dieu dit à l’homme et à la femme : « Dieu les bénit et leur dit : soyez féconds » (Genèse 1, 28).

Nommer son deuxième fils « Fécondité » est pour Joseph une manière de signifier qu’il porte désormais son regard vers demain, dans un geste d’espérance.

 

c - un appel et une bénédiction

Oubli et fécondité, ainsi en est-il de la vie, cette articulation nécessaire entre le passé à quitter et l’avenir à construire. Poser le passé pour pouvoir avancer. S’alléger pour pouvoir démultiplier. Se détacher pour pouvoir partager.

Ce choix des prénoms est hautement significatif pour nos vies, comme une manière de nous inviter à nous mettre en mouvement Quelles que soient les épreuves que nous avons traversées, que nous traversons, que nous traverserons, l’appel à ne pas s’y laisser enfermer et à porter du fruit est l’appel de Dieu pour nos vies. Un appel comme une promesse, un appel comme une bénédiction.

Les juifs le soir du Yom Kippour – jour du Grand pardon qu’ils ont célébré il y a une semaine –, jour où se posent l’oubli et la fécondité, bénissent leurs enfant en reprenant les paroles de la bénédiction de Jacob sur ses deux petits-fils, que nous trouvons quelques chapitres plus loin : « yesimkha Elohim keEfrayim oukheMenaché » (יְשִׂמְךָ אֱלֹהִים כְּאֶפְרַיִם וְכִמְנַשֶּׁה), « puisse l’Eternel faire que tu sois à l’image d’Ephraïm et Manassé » (Gn 48, 20). C’est-à-dire, ainsi que le traduit Delphine Horvilleur (rabbin du mouvement juif libéral de France) : « puisses-tu ne pas être obsédé par le passé, puisses-tu être capable d’exister hors de ton lieu d’origine, puisses-tu savoir que la vie existe même après la tragédie »[2] ; ou encore, dit-elle : « Souviens-toi de ceux qui ont su oublier un peu. Souviens-toi de ceux qui ont su fleurir malgré les épreuves »[3].

Il s’agit de poser le passé à sa juste place (derrière) pour avoir une vie qui porte fruit.

 

3 – L’espérance première

Une fois dit cela, je voudrais partager trois pépites que je trouve dans le texte biblique, qui nous invitent à réfléchir un peu plus loin sur cette dimension de la mémoire et de l’espérance, qui nous invitent à les mettre en perspective pour les vivre pleinement, chacun dans notre vie, et peut-être aussi dans notre vie ensemble, en Eglise ou dans ce monde. Trois bonnes nouvelles.

a- Un combat permanent

De ces deux fils égyptiens de Joseph, Manassé et Ephraïm, vont naître deux tribus israélites, dont l’histoire parmi les douze tribus sera étroitement liée. Cette histoire ne sera pas exempte de conflits, notamment sur des questions de territoire, comme au temps de Gédéon, juge issu de la tribu de Manassé (Juges 8, 1-3).

Oubli et fécondité sont parfois en rivalité, ils se disputent leur territoire en nous. Passé et avenir ne s’articulent pas toujours bien, ils sont toujours liés mais souvent en tension.

Bonne nouvelle : quand cela tiraille en nous, c’est normal, cela fait partie de notre humanité.

b- Une logique inversée

Dans cette tension entre passé et espérance, lequel des deux est premier ? Dans l’expérience humaine, c’est souvent le passé qui plombe l’avenir, et il faut travailler à l’oubli avant de pouvoir espérer. Manassé est l’aîné. Mais voici que la logique biblique inverse ce rapport. La Bible est souvent renversante !

L’épisode de la bénédiction de Manassé et Ephraïm par leur grand-père Jacob ouvre une nouvelle perspective (Gn 48, 8-22). Alors que Joseph présente ses deux fils à Jacob pour que celui-ci les bénisse dans l’ordre, la main droite sur l’aîné et la gauche sur le cadet, le patriarche croise les mains, il va inverser les bénédictions ; il persiste malgré la protestation de Joseph, et bénit Ephraïm le premier, en disant : « Je sais, mon fils, je sais ; Manassé aussi deviendra un peuple, lui aussi sera grand ; mais son frère cadet sera plus grand que lui, et sa descendance deviendra un ensemble de nations » (Gn 48, 19) ; ainsi, dit le texte biblique, Jacob « mettait Ephraïm avant Manassé » (Gn 48, 21). Le patriarche, celui par qui la bénédiction de Dieu se donne, met Ephraïm avant Manassé. Il place la fécondité avant l’oubli. L’espérance avant le détachement. L’avenir avant le passé.

Et si cela nous indiquait que le chemin de foi passe d’abord par l’espérance, et que c’est celle-ci qui nous permet de nous détacher du passé qui nous plombe ? C’est le sens de la grâce, qui précède la repentance. Ainsi en est-il de nos vies, ballotées entre passé et avenir, entre détachement de ce qui nous pèse et ouverture à ce qui se développe. Entre oubli et fécondité, c’est la deuxième qui est la principale.

Bonne nouvelle : en Dieu, toujours l’espérance est première !

c- L’origine devant nous

La fécondité est première. La grâce est prévenante, et le baptême de Gaspard ce matin nous le rappelle : il est baptisé petit enfant, la grâce de Dieu est affirmée sur sa vie avant même qu’il soit question de sa part d’en savoir quelque chose, elle le précède, elle l’enveloppe. Porter fruit est premier dans le mouvement de l’espérance biblique.

Le nom d’Ephraïm dérive d’Ephratah, je vous l’ai dit tout à l’heure. Ephratah... Ce nom vous dit peut-être quelque chose, dans le coin de votre mémoire biblique ? C’est le nom du lieu où Rachel, la mère de Joseph, a été ensevelie (Gn 35, 19), c’est-à-dire le lieu où la mémoire est posée, les racines plantées, l’origine marquée. Ce lieu porte un autre nom dans la Bible : c’est la ville de Béthléem[4]… Ville où, dans l’évangile de Matthieu, s’ouvre une autre histoire, une histoire de fécondité, l’histoire d’une femme qui met au monde celui qui va ouvrir les chemins d’espérance. C’est à Béthléem que Marie accouche de Jésus, lui dont le nom signifie « Dieu sauve ». C’est là que commence une autre origine, non pas portée vers le passé (la mère) mais ouverte vers l’avenir (le fils).

Dans la foi chrétienne, notre origine est devant nous : nous la nommons le règne de Dieu. Déjà présent ici et maintenant, au cœur de nos vies même les plus mouvementées, encore devant nous dans l’espérance du Royaume. Quel que soit notre passé, notre histoire, nos échecs et nos épreuves, un lendemain est toujours possible, la vie est toujours à transmettre. Nous ne marchons pas le regard tourné en arrière mais le cœur porté vers l’avant. Nous ne stagnons pas dans la nostalgie ou le remords, nous avançons dans l’espérance, la foi, l’amour. En Jésus-Christ, lui que la mort n’a pas pu retenir, lui qui est sorti du tombeau, lui qui a ouvert un chemin nouveau, lui qui nous précède sur la route de la vie, lui qui nous appelle à le suivre pour, en lui, avec lui et par lui, porter du fruit dans ce monde qui en a tant besoin !

Bonne nouvelle, le Christ rend nos vies fécondes !

 


Alors, mon frère, ma sœur, et toi Gaspard, et chacun de nous : « Que Dieu te rende comme Ephraïm et Manassé » ! Quelles que soient tes épreuves, que Dieu fasse fleurir ta vie!

Amen.

 

 

[1] Genève, Labor et Fides, p. 559.

[2] http://www.akadem.org/medias/documents/Vaye'hi-Horvilleur.pdf.

[3] http://s154905991.onlinehome.fr/page-des-rabbins/la-benediction-dun-grand-pere.html.

[4] Voir Genèse 35, 19. Voir aussi Michée 5, 1 : « Et toi, Béthléem Ephratah, déclare le Seigneur, tu es une localité peu importante parmi celles des familles de Juda. Mais de toi je veux faire sortir celui qui doit gouverner en mon nom le peuple d’Israël, et dont l’origine remonte aux temps les plus anciens ».