Questions pour un champion
Question pour un champion
Prédication du dimanche 25 octobre 2026, par Jean-Michel Ulmann
Lectures bibliques :
- Exode 22, versets 20 à 26
- Matthieu 22, versets 34 à 46
La Bible est un inépuisable questionnaire. Je n’ai pas compté les points d’interrogations mais leur nombre doit être considérable. Les textes de ce jour en sont un bon exemple.
La rencontre, le télescopage entre des textes écrits il y a plus de vingt siècles et les tourmentes naturelles ou politiques de ces jours-ci n’a pas fini de nous surprendre. Et de confirmer leur force. Ils n’ont pas pris une ride. Ils sont comme neuf. Pourquoi ? Peut-être parce qu’n’ont pas beaucoup servis.
La question qui nous retient donc ce matin/soir pourrait se résumer par la formule bien connue : « Comment mettre un peu de douceur dans ce monde de brutes ? » Vous me direz que l’entrée de Jésus dans le temple -« cette maison de prière »- n’est pas un modèle de douceur…Mais ceci une autre.
Ce matin -là Jésus est entré dans le temple. Il doit faire face à une série de questions, un duel questions-réponses face aux grands prêtres, le gratin de Jérusalem, des questions pas innocentes plutôt dans le style interrogatoire soupçonneux ou scolaire (contrôle des connaissances talmudiques): le tribu à César, la résurrection avec les Sadducéens, puis viendra une question que Jésus, à son tour, pose aux « autorités religieuses : « que pensez-vous du Christ, de qui est-il le fils ? ». Mais juste avant, la question qui nous occupe est : Quel est le plus grand commandement ?
Le mot « commandement » associé au verbe aimer, c’est le mariage de la carpe et du lapin. Le mariage forcé. Difficilement compatibles. Ce mot « commandement » met mal à l’aise quand il s’agit de le conjuguer avec le verbe aimer. Comment peut-on les accorder ? A mon commandement tu aimeras ! Nous pouvons l’entendre autrement.
A commandement je préfère le mot « paroles » ou enseignement. C’est permis. En hébreux biblique, le terme employé pour désigner les Commandements est davar, qui signifie littéralement « parole ». Et c’est déjà une lecture bien différente. Ce n’est plus une obéissance, une discipline mais une adhésion du coeur, un consentement, un consentement éclairé. Jamais d’ailleurs, Jésus ne donne des ordres. Avec lui, pas question d’entrer dans les ordres. Au contraire. Pas de règle mais un esprit saint. Jésus ne donne pas d’ordre. Il donne sa Parole. Il donne sa parole et il l’incarne. Intelligents comme nous sommes, il est important de comprendre ce qu’elle nous dit et plus encore ce qu’elle nous fait, et encore plus ce qu’elle nous fait faire ou ne pas faire… Ce qui est prescrit dans la première lecture de l’Exode.
Qu’est-ce donc que cet amour ?
Est-ce l’amour qui consume, qui dévore celui décrit par Lytta Basset dans son essai « Aimer sans dévorer » ? Certainement pas. C'est un amour inconditionnel, désintéressé et volontaire, si j’ose dire, un amour libre, qui cherche le bien de l'autre sans rien attendre en retour. C'est l'amour dont Dieu aime l'humanité, et celui que les croyants sont appelés à manifester. L’amour Agapè.
Jésus énonce de manière explicite, qu’aimer Dieu fait aussi appel à notre intelligence, à notre perspicacité.. Le chrétien est appelé à prier à méditer et à s’instruire, à réfléchir, à discerner. Et si besoin est à réformer. Pas crédules, crédibles. Tu aimeras ton seigneur…vient du Deutéronome (6 ;5), Comme toi-même du Lévitique (19 ;18). La nouveauté, la bonne nouvelle c’est qu’il les associe comme s’ils ne faisaient qu’un. Parce qu’ils ne font qu’un.
La nouveauté c’est de mettre sur le même pied aimer Dieu et aimer son prochain. Cet alliage, cette alliance constitue le puissant levier qui peut soulever des montagnes. En rapprochant ces versets Jésus fait surgir leur humanité. Il laïcise ces paroles sacrées. Jésus installe un va-et-vient, un ascenseur entre attraction céleste et attraction terrestre. Ces paroles ne tombent pas du ciel pour nous écraser sous de lourdes pierres. Elles nous redressent , elles nous relèvent. Elles nous soulèvent. Jésus ne nous fait pas rêver. Il nous réveille.
Bien sûr savoir que toutes les créatures sont aimées de Dieu, ne déclenche pas automatiquement un épanchement d’affection, mais c’est assez pour nous rendre plus attentifs, pour faire un pas vers la fraternité, vers le prochain. Cet amour-là, inconditionnel, je crois que c’est celui de l’amitié. « Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père ». (Jean 15 ; 15). Vous connaissez la définition d’un ami ? « C’est quelqu’un qui vous connait bien et qui, pourtant, vous aime ».
Si Dieu nous aime malgré nos imperfections, c’est qu’il y a en chacun de nous quelque chose à aimer. Cette révélation nous invite à nous aimer nous-même et à aimer les autres, à chercher la bonne part qui est en soi et en son prochain.
Ce n’est pas Narcisse admirant son image dans le courant d’une onde pure. C’est se mettre sous le regard de Dieu, sous le regard du Père aimant. Ce n’est pas l’apologie de l’égo. C’est ouvrir un dialogue avec Dieu, un dieu qui nous veut du bien, qui nous donne un amour inconditionnel jusqu’à donner son fils.
Jésus ouvre ainsi un passage à double sens, qui libère et encourage.
Ces paroles défient la colère et le désespoir. Elles se dressent face à la fatalité et à la haine. Par les temps qui courent ce sont des paroles de résistance.
Cet autre qui a quelque chose de moi et inversement, prend de la place. Il est à proximité, parfois promiscuité, nous voisinons ; il est un étranger, un lointain. C’est une question d’espace, de distance. Je vous propose d’entendre autrement ce « prochain ». Appelons-le le suivant. Au sens de « au prochain, au suivant. Il s’agit de celui qui viendra et dont nous devons préparer la venue. L’enfant, le successeur, l’héritier d’un monde dont nous sommes dépositaires et responsables. Le prochain ce n’est pas qu’une question d’espace c’est aussi de temps. L’aimer c’est préparer sa venue, c’est oser se projeter dans l’avenir. C’est une question de confiance et d’espérance. Une foi. C’est la promesse. C’est au cœur de l’actualité. Le prochain-suivant nous sort de l’urgence , de la tyrannie du présent pour emprunter le titre d’un livre de Pierre Rosenvallon, de l’impatience, de l’exigence de l’instantané. L’aimer c’est lui transmettre le message du Christ pour l’aider à entrer dans un futur pacifié et fraternel. C’est notre travail, à nous, les artisans de la paix.
En épigraphe de son nouvel essai, Sermons sous les décombres, la rabine Delphine Horvilleur dit écrire : « Pour ceux qui viendront ensuite et se demanderont à leur tour comment ramasser les morceaux d’une histoire brisée… » Je vous laisse méditer cette question.
Enfin, pour bien situer ce « prochain » dans la succession, il ne vous aura pas échappé que ces paroles sont au futur de l’indicatif. Ce futur, tu aimeras, nous projette dans l’avenir, nous demande confiance et persévérance et espérance. Ce suivant, c’est aussi celui venu il y a deux milles ans et qui nous attend.
Par sa résurrection, Christ ouvre une promesse, annonce un futur possible.
« Les Chrétiens, peut-on lire dans la première lettre de Pierre, ont à rendre compte de l’espérance qui est en eux »
Dans la Bible vous ne trouverez pas réponse à tout, mais surement des questions qui réveillent.
Amen
