Aujourd'hui, je décide de ne plus être fade — Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg - Communion luthérienne et réformée

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Aujourd'hui, je décide de ne plus être fade

Prédication du dimanche 8 février, par le pasteur Samuel Amédro, Président du Conseil régional de l'EPUdF Région parisienne.

 

Aujourd'hui, je décide de ne plus être fade

Prédication du dimanche 8 février, par le pasteur Samuel Amédro, Président du Conseil régional de l'EPUdF Région parisienne.

 

Lecture biblique : Matthieu 5, versets 13 à 16

 


« C'est vous qui êtes le sel du monde. Mais si le sel perd son goût, comment le rendre de nouveau salé ? Il n'est plus bon à rien ; on le jette dehors, et les gens le piétinent. C'est vous qui êtes la lumière du monde. Une ville construite sur une montagne ne peut pas être cachée. On n'allume pas une lampe pour la mettre sous un seau. Au contraire, on la place sur le porte-lampe, d'où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. C'est ainsi que votre lumière doit briller aux yeux de tous, afin que chacun voie le bien que vous faites et qu'ils louent votre Père qui est dans les cieux. »
Prédication

Jésus dit : vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde.

Du sel salé et une lumière qui éclaire. Que demander de plus ? Quand le sel est salé et que la lumière éclaire, tout semble à sa place. Et c’est un vœu que nous pouvons formuler pour notre Église comme pour nos vies : rayonner, ne pas devenir ternes, ne pas devenir fades. Quoi de pire qu’une vie sans saveur ? Mais une question me titille : est-ce qu’on peut choisir d’être lumineux et salés ? Est-ce une décision, un effort sur soi ? Peut-on dire : « À partir d’aujourd’hui je décide de ne plus être terne ! Je vais devenir brillant ! » Ou : « demain, c’est décidé, j’arrête d’être fade et de me faire marcher dessus, je redeviens du sel salé ? » J’imagine la création d’une ligue spéciale sur le modèle des alcooliques anonymes : « Bonjour, je m’appelle Samuel », et tout le monde répond : « Bonjour Samuel ». Alors je continue : « Ça fait un mois que j’ai décidé de ne plus être terne et d’arrêter d’être fade. J’ai bien eu une petite rechute la semaine dernière après une soirée passée à scroller… à me laisser happer par les buzz, les indignations express, les polémiques en rafale… mais je me suis repris en main : maintenant je tiens le coup ! » Chers amis, j’ai bien peur que cela ne se passe pas de la sorte ! Qu’est-ce qui fait que le sel est salé ou fade ? Qu’est-ce qui rend la lumière lumineuse ? Qu’est-ce qui va rendre notre vie et notre Église rayonnantes ? Voilà la question, si l’on veut sortir des vœux pieux.

En fait, quand Jésus dit : Vous êtes la lumière du monde, il ne nous demande pas de faire quelque chose. Il ne dit ni « Recevez la lumière de Dieu et transmettez-la », ni « Devenez la lumière du monde ». Il décrit ce que nous sommes dans notre être profond. Je vais même plus loin : cette lumière dont il est question ici, c’est notre lumière intérieure. Jésus ne dit pas : « Que la lumière de Dieu brille à travers vous ». Il dit : Que VOTRE lumière brille sur ceux qui vous entourent, pour embellir la vie. Souvenez-vous du Psaume 139,14 : Je te loue parce que je suis une créature si merveilleuse. Souvenez-vous du regard d’admiration de Dieu en Gn 1,31 : Dieu considéra tout ce qu’il avait créé : c’était très bon. C’est ce même regard d’émerveillement que Dieu pose sur chacun : « waooo… vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde. »

Cela nous est tous arrivé d’avoir été « lumière » pour quelqu’un d’autre : en rendant le sourire, en remettant sur pied, en éclairant un peu l’horizon, en ouvrant une porte vers la foi, en donnant la force de pardonner, en écoutant sans rien dire, ou tout simplement en aimant… À chaque fois, la vie a été embellie, et Dieu a été terriblement fier de nous. Le savez-vous ?

Et pourtant, nous n’avons pas tellement l’impression d’être indispensables au progrès de l’humanité ou à la beauté de l’univers. Le plus souvent, nous n’avons pas confiance en nos capacités, en notre lumière intérieure, et j’entends beaucoup de chrétiens dire du mal ou penser du mal d’eux-mêmes… C’est quand même étrange ce regard dépréciatif que nous posons sur nous-mêmes quand Dieu, lui-même, nous voit incroyablement savoureux et lumineux. Si nous n’avons pas confiance en nous-mêmes, si nous manquons de foi… Dieu, lui, nous fait confiance. Et par la voix de Jésus, il dit à chacun de nous, individuellement et collectivement, à ses disciples, à son Église ici rassemblée, ici appelée, ici envoyée : vous êtes, tu es, la lumière du monde. Il ne l’affirme pas pour nous flatter, nous consoler, nous remercier d’avoir bien agi, ou valoriser notre narcissisme, mais parce que c’est la réalité. Il y a en chaque personne une lumière intérieure absolument originale et unique, faite de foi (cette capacité à avoir et à faire confiance), d’espérance (ce choix de croire qu’un avenir est possible), et d’amour (faite d’envie d’aimer et d’être aimé). Personne d’autre ne pourrait apporter au monde ce que nous, individuellement, pouvons lui apporter.

Voilà donc qui nous sommes, voilà notre identité. Faire ce que l’on est, c’est correspondre à sa vocation, être en phase avec soi-même, avec son être profond, son identité. Vivre en adéquation avec soi-même est la condition pour être vrai, authentique et sincère. Quand Jésus dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14,6), il dit quelque chose de ce chemin vers la vérité de sa propre vie. To be or not to be, that is the question ! Quand on ne fait pas ce que l’on est, on se sent déchiré à l’intérieur ; au plus profond de soi, la vie est absurde. Ce n’est pas le burn-out (fruit d’une pression extérieure) ni le bore-out (fruit d’une lassitude intérieure) : c’est vraiment la dépression profonde de celui qui ne se reconnaît plus, celui dont la vie même n’a plus de raison d’être parce qu’elle a perdu sa lumière intérieure. Ce n’est pas dû à une agression extérieure, mais bien une incapacité à vivre de l’intérieur. « Ce n’est pas moi ça, je ne me reconnais plus. » Ma vie, mon existence n’a plus de sens ; elle est devenue inutile parce qu’elle n’est pas vraie. On se sent alors bon à rien, comme un « vaurien » qu’on jette dehors et que les gens piétinent… Paul Ricoeur nous aide. « Reconnaître », ce n’est pas seulement identifier (« je reconnais quelqu’un »), c’est aussi se reconnaître (« je redeviens moi-même »), et être reconnu (« ma dignité est confirmée »). Autrement dit : la reconnaissance est un acte à la fois spirituel et social. Jésus, quand il dit « Vous êtes », fait un acte de reconnaissance : il nous rend à notre vérité, il nous re-stitue à nous-mêmes, il nous relève.

Être sel de la terre et lumière du monde, c’est être quelqu’un en esprit et en vérité avec son être profond, sa lumière intérieure. C’est savoir que notre présence compte dans ce monde. C’est une reconnaissance de ce que nous sommes au plus profond de nous-mêmes ; c’est notre raison d’être. Quelque chose qui ne peut ni se cacher, ni être mis sous un seau.

Hartmut Rosa met des mots sur un mécanisme très actuel : l’accélération. Tout s’accélère : les inventions technologiques, le rythme de nos vies, les événements du monde. Et quand tout s’accélère, on peut perdre ce que Rosa appelle la « résonance », cette expérience où la vie répond, où le monde n’est plus muet, où une parole nous rejoint, où un visage nous touche, où une œuvre nous ouvre, où une prière nous rend à nous-même. Quand on ne vit plus de l’intérieur, la lumière se perd, et la vie devient absurde.

Cette parole de Jésus posée sur l’Église, aujourd’hui, ne nous donne donc pas un programme d’activité, mais bien une manière d’être en vérité. Nous ne sommes ni des gestionnaires de salles, ni une plateforme associative, ni des responsables marketing qui auraient un produit religieux à placer. Nous sommes au service du monde.

Et voici ce que cela signifie ici, dans une Église située dans un tissu urbain où l’on circule beaucoup - avec ses pieds, mais aussi avec sa tête, ses statuts, ses urgences. Une Église ainsi située ne peut pas être cachée : elle est exposée au flux des existences, à ce que les gens portent sans le dire, à ce mélange : réussite visible et fatigue invisible ; maîtrise du langage et solitude réelle ; abondance d’informations et pauvreté de sens. Mais si elle n’écoute pas les passants - leurs cris, leurs joies, leurs peurs, leurs questions - elle sera jugée sans saveur, bonne à rien, piétinée par l’indifférence. Écouter et se mettre au service commence sans doute par apprendre à nous taire. Qu’est-ce qui peut être utile, pour qu’ils retrouvent la saveur de leur existence et leur lumière intérieure ? Pour parler comme François Jullien, le christianisme est une ressource disponible. Il n’est ni une morale (ce qu’il faut faire), ni une idéologie (ce qu’il faut croire), ni une valeur (ce qui compte), ni une richesse (qu’on thésaurise), mais une ressource offerte : un lieu où l’on peut venir puiser ce dont on a besoin, et qui se partage sans s’épuiser.

Parce qu’il est bien question de cela, n’est-ce pas ? Quand Jésus dit : « Vous êtes le sel de la terre », il est question d’aider les gens à retrouver la saveur de leur existence. À celles et ceux qui se sentent dépréciés, humiliés, rabaissés, piétinés par les gens. Je pense ici à l’agressivité ambiante dans la société. Je pense à la violence symbolique - celle qui humilie sans frapper. Je pense à ces moments où la personne se sent réduite à une étiquette, à un statut, à un dossier, à un « profil ». Je pense aussi à ces zones où les humiliations se croisent et s’accumulent : quand une fragilité appelle une autre fragilité, et que l’on finit par se dire : « Je n’ai plus ma place. »

À ces gens qui ne s’aiment pas et se sentent humiliés, dépréciés, Dieu dit : « Tu as du prix à mes yeux, et je t’aime » (Es 43,4). À chacun, nous pouvons dire : tu comptes pour nous ; ton existence est importante à nos yeux, en offrant un mélange d’affection (aimer et se sentir aimé) et d’attention (ton nom est écrit sur la paume de ma main). C’est de l’amour en acte. Une foi en la résurrection qui nous pousse à remettre des gens debout et à leur offrir une place parmi nous. Folie de ce Dieu qui nous convoque non pas pour nous bâtir un abri à l’écart du monde, mais un parvis ; non pas un espace à part, mais un espace offert. Nous sommes comme le Samaritain de l’Évangile de Luc : nous ne voulons pas détourner le regard, changer de chemin, et laisser mourir celui qui a été agressé et blessé, laissé pour mort sur le bord de la route. Nous voulons et décidons de prendre soin de tous ceux que Dieu mettra sur notre route. Au service du premier venu et du dernier vaurien ; de la maman exténuée après sa journée de travail ; de celui qui n’en peut plus de chercher du boulot ; de ceux qui n’ont ni papier, ni ami, ni honneur, ni bonheur ; de celui qui cherche un sens et se pose des questions ; de celle qui fuit la violence de son conjoint ou de son patron et qui espère un peu de paix. Parce que la vie doit être plus forte que la mort : c’est ce que nous croyons.

Et quand Jésus dit : « Vous êtes la lumière du monde », il veut éclairer les temps sombres : faire la lumière sur ce qui est obscur, absurde, incompréhensible. Offrir, par notre parole et nos actes, un mélange d’intelligence (comprendre demande de connaître) et de vision (se projeter, décider, agir). Aider les gens à réfléchir et à se projeter, c’est leur faire confiance : parler à leur intelligence, cesser de penser à leur place, leur donner des moyens de choisir. Chez nous, on mise sur la liberté de conscience. Et c’est précisément là que Jacques Ellul est utile : le contraire de la liberté n’est pas seulement la censure brutale ; c’est aussi la propagande diffuse - opinion fabriquée, slogans, réflexes conditionnés, émotion instrumentalisée qui court-circuite le jugement. Dans un monde saturé de flux et de buzz, l’enjeu n’est pas de savoir plus, mais de discerner. La lumière, ce n’est pas « être au-dessus » : c’est rendre possible cette liberté. Et en même temps, nous croyons que l’humain a besoin de voir plus grand que lui-même, d’être relié au sacré. Tout n’est pas rationalisable. Tout n’est pas scientifiquement démontrable : le beau, le vrai, le bien, le juste, le sacré, le divin. Et nous voulons offrir l’occasion de se mettre en contact avec l’absolu, contempler l’infini, s’émerveiller.

Avec le sel, on parle à l’aspect sensitif de notre être profond : ce qui provoque un ressenti, une émotion créatrice, une intériorisation de ce qui est vrai, bien et bon pour moi. Le sel, c’est ce qui nous fait ressentir notre vie comme ayant de la saveur et de la valeur, ce qui nous fait sentir la joie d’exister parce que nous nous sentons utiles.

Avec la lumière, on touche à l’aspect analytique et rationnel de notre identité : ce qui génère une compréhension juste, un éclairage qui éveille notre intelligence et notre capacité à prendre distance et à nous projeter vers l’avenir. La lumière fait sens en révélant ce qui était caché et en dévoilant le potentiel qui s’ouvre devant nos pas.

Sel et lumière allient sens et raison, émotion et intelligence : ils permettent l’unité de soi, sans déchirure intérieure. Ainsi l’Église se met au service des besoins existentiels de celles et ceux qui passent devant sa porte : affection et lien communautaire ; attention et reconnaissance d’une vie digne ; compréhension et signification d’une vie qui a du sens ; vision et absolu d’une vie qui s’émerveille devant ce qui est plus grand qu’elle : le divin, le beau, le vrai, le bon.

En vérité, en vérité, je te le dis : Église de Jésus-Christ, ici, aujourd’hui, tu es sel de la terre, tu es lumière du monde. Parole de Dieu.