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L'ivraie aussi

Prédication du dimanche 19 juillet 2026, par la pasteure Dominique Imbert, Présidente de la Commission des Ministères de l'EPUdF.

 

L'ivraie aussi

Prédication du dimanche 19 juillet 2026, par la pasteure Dominique Imbert, Présidente de la Commission des Ministères de l'EPUdF.

 

Lecture biblique : Matthieu 13, versets 24 à 43

 

Ce qui est resté de la parabole du bon grain et de l’ivraie dans le patrimoine des expressions populaires issues de la Bible est stupéfiant. Vous connaissez certainement : séparer le bon grain de l’ivraie. Cela signifie qu’il importe voire qu’il faut trier le bon grain de l’ivraie, séparer les deux et ce n’est pas dans le but de conserver l’ivraie, au contraire ! Il s’agit de s’en débarrasser. Des siècles de culture de grains l’ont enseigné aux cultivateurs qui ont pratiqué, ce tri, cette séparation, cette élimination. Et cela avec une très bonne raison, c’est que l’ivraie est dangereuse : si la farine de grains contient de la farine d’ivraie, la consommation du pain peut provoquer délires, hallucinations, vertiges, comme une ivresse désignée par le nom latin de l’ivraie : ebriaca. L’ivraie est généralement infestée par un champignon qui provoque ces symptômes. Le nom grec de l’ivraie, présent dans la parabole est lui aussi très parlant : l’ivraie, c’est le zizanion. Le zizanion peut gâcher toute une récolte, ce pour quoi il importe de s’en débarrasser au plus vite avant qu’elle ne devienne trop envahissante et ne fasse trop de dégâts.

La sagesse populaire a donc retenu que la distinction entre le bon grain et l’ivraie est très importante, distinction entre du bon et du mauvais, entre le bon et le méchant.

Et vous aurez bien relevé qu’il s’agit là de l’inverse de ce que raconte cette parabole puisque le maître de la maison empêche ses serviteurs d’arracher l’ivraie, il le leur interdit. L’obsession des êtres humains pour le tri a été plus forte que la parabole. Comme si les serviteurs n’avaient pas écouté leur maître. L’histoire de l’Église le déploie impitoyablement, chaque parti en désignant d’autre comme ivraie, jusqu’à l’élimination d’hommes, de femmes, d’enfants jugés non conformes à leur interprétation de l’Évangile et à leurs propres dogmes.

 

Le chapitre 13 de l’évangile de Matthieu ne déroule pas moins de sept paraboles pour raconter le Royaume, le Règne des cieux. Chacune donne à comprendre un aspect de ce Règne, et dans la cascade des sept, deux seulement sont suivies d’une explication donnée par Jésus à ses disciples qui ne comprennent pas grand-chose, et d’autant moins quand la parabole va à rebours de ce qui semble tellement évident, logique, plein de bon sens. Par exemple, lorsque le maître de maison dit à ses serviteurs de laisser pousser l’ivraie aussi. Mais alors, ça sert à quoi d’être serviteurs s’il faut laisser pousser l’ivraie aussi ? Pourquoi n’est-ce pas un service de serviteur que d’arracher l’ivraie et de préserver la récolte du maître ?

Pour parler du Règne qui ne peut pas être décrit, Jésus de Nazareth raconte des paraboles. Ce n’est pas pour amuser ni pour ranimer l’attention des auditeurs, c’est pour faire comprendre quelque chose de ce Règne. Dans leur familiarité et leur excentricité, les paraboles peuvent entraîner, intriguer, transformer une intelligence en faisant comprendre qu’il y a autre chose que ce que nous voyons dans le monde et dans notre vie, parce que l’excentricité qu’elles mettent en scène, permet un autre point de vue. Par exemple celui du maître qui veut que ses serviteurs laissent pousser l’ivraie aussi.

C’est tellement ahurissant que les disciples finissent par interroger Jésus afin qu’il leur explique. Mais vous l’avez bien remarqué : les serviteurs sont absents de l’explication. Jésus procède avec une allégorie, c’est-à-dire qu’à chaque élément de la parabole correspond un élément d’explication (le champ c’est le monde, la moisson c’est la fin du monde…). Mais rien pour les serviteurs : de serviteurs empêchés, les voici serviteurs disparus. Nous comprenons par là qu’en ce qui concerne le Règne des cieux, la part des disciples n’est pas celle de responsables qualité.

L’explication de la parabole semble repousser le Règne à la fin du monde, mais lorsque Jésus parle de la fin des temps, souvent en paraboles, il s’adresse aux disciples pour leur présent. Au présent, pour notre présent, l’absence des serviteurs dans l’explication nous ramène à la parabole, à cette façon d’être serviteurs qui consiste à laisser pousser l’ivraie aussi.

 

Avec un peu de lucidité, nous savons bien que l’ivraie pousse aussi en nous. De même que la parabole du semeur, qui précède celle-ci, raconte que nous sommes constitués intérieurement de pierres, d’épines, de terrain trop tassé et de bonne terre, en chacun et chacune de nous poussent à la fois du blé et de l’ivraie.

Ce que nous croyons, ce n’est pas la vérité sur Dieu, sur le Christ, sur le Royaume. Il y a de l’ivraie dedans, pas seulement du bon grain germant en blé. Car ce qui nourrit notre foi, ce n’est pas seulement du bon grain, parfois nous avalons de la semence d’ivraie. Notre foi n’est pas pure, parfaite, véridique en tout. La parabole ne vise pas à ce qu’elle le devienne ! Bien sûr, nous pouvons faire œuvre de discernement pour nous-mêmes, pour ne pas nourrir notre foi n’importe comment. Sur cela, nous pouvons veiller : être vigilants, exercer notre esprit critique. Nous avons besoin de comprendre ce que nous croyons, besoin de’ dynamique, de cohérence, de partages avec d’autres. Mais notre foi n’est seulement un contenu, elle est d’abord relation vivante au Dieu de Jésus-Christ. C’est pourquoi la prière, quelle que soit sa forme, qui remet à Dieu ce que nous sommes et nous dispose à recevoir ce qu’il donne, notre prière laisse l’Esprit agir en nous, gémir en nous parfois, et gémir pour nous écrit l’apôtre Paul.

En matière de foi, les disciples n’ont pas à juger, à trier, à exclure, et encore moins à éliminer telle ou telle personne qui aurait une autre manière de croire, un autre contenu à leur foi. Et ce n’est pas une question de liberté de conscience, de libre arbitre, ou d’accueil de la diversité. La parabole vise au-delà de cela, un fondement sur lequel reposent la liberté de conscience et la diversité des convictions et manières de croire, qui sont alors, grâce à ce fondement, sont de bonnes choses à vivre et à partager.

Dans le langage imagé de la parabole et de son explication, le bon grain et l’ivraie, c’est une affaire entre Dieu et le diable (l’ennemi, le malin) et les disciples sont alors mis en garde : ne pas arracher l’ivraie, laisser pousser l’ivraie aussi. Parce que s’ils se mettaient à arracher l’ivraie avant la moisson, ils arracheraient aussi les bons épis avec et alors la moisson, qui n’est pas la tâche des disciples, en serait affectée. Et ce faisant, ils participeraient, sans le vouloir, sans le savoir, à l’œuvre diabolique.

Pour le dire autrement, les disciples sont avisés afin qu’ils évitent de se prendre pour Dieu.

 

Nous ne sommes pas toujours capables de distinguer le bon du mauvais. Dans bien des questions que nous nous posons et dans bien des situations dans lesquelles nous nous trouvons, les racines du blé et de l’ivraie, sous la terre, hors de la vue, sont plutôt enchevêtrées. Lors d’une conférence en 1994, la théologienne France Quéré, membre du Comité national d’éthique, disait : « Ceci est bien, ceci est mal : avec ce simplisme, inutile de se poser des questions, les solutions s’imposeraient à tout le monde et elles seraient identiques. Mais en réalité, les problèmes qui nous sont soumis sont des paquets diaboliques ou le bien et le mal sont enchâssés et où les décisions que l’on prend, fussent-elles dictées par d’excellentes intentions, doivent toujours se méfier des effets imprévisibles. »

Il ne s’agit pas de renoncer à lutter contre les effets du mal : injustices, violences, destructions ; et nous ne restons pas les bras croisés en attendant la fin du monde. Car dans le temps de l’histoire, le mal et ses effets ne cessent de se manifester et tout disciples que nous sommes, nous y participons aussi, nous le reconnaissons humblement.

Mais vouloir le supprimer dès à présent relèverait d’un grand orgueil même caché sous le masque du zèle pour Dieu. Ce serait devenir serviteur de l’ennemi, du malin, du diable. Et sous ce terme de diable, nous pouvons comprendre toutes les stratégies mises en œuvre par les humains pour ne pas se mettre en question, pour ne pas s’engager dans la liberté de l’Évangile, pour ne pas prendre leur juste place et leur juste responsabilité dans le monde. La juste place du disciple, ce n’est pas de faire le tri entre les vivants de la terre ni d’extirper ce qu’il considère être, en autrui, une mauvaise foi, une hérésie.

Certes, ce serait grandiose, et c’est très tentant pour les serviteurs de rendre à leur maître ce grand service. Mais ce n’est pas à cette grandeur-là que le Christ appelle ses disciples. Vous l’avez entendu, les deux paraboles associées à celles-ci, incluses entre la parabole et son explication sont deux paraboles de l’infime : la plus petite graine et le petit peu de levure. La petite graine devient un arbre pour tous les oiseaux du ciel et le peu de levure fait lever la pâte des trois mesures de farine (40 kg tout de même), mais cela n’est pas l’œuvre des disciples.

L’œuvre des disciples pour le Règne de Dieu, c’est de ne pas arracher l’ivraie car ce n’est pas leur affaire. Sinon, ce serait se prendre pour Dieu, du moins d’une certaine image très humaine de Dieu qui permettrait de disposer de la foi d’autrui et par là-même de le dominer.

Rendre témoignage au Royaume de Dieu, c’est se tenir en serviteur d’un maître laissant croître l’ivraie aussi. C’est tenir Dieu comme le seul Dieu, sans céder à la tentation des grandes et petites idoles que les humains, y compris les disciples, façonnent toujours. Ce n’est pas sans conséquences et l’une d’elles a été évoquée avec la confession de foi de ce culte, issue de la Déclaration de Barmen. Cette déclaration a été rédigée par des théologiens allemands en 1934 pour affirmer face au régime totalitaire nazi qu’il n'y a qu’un seul Seigneur de l’Église et du monde : Jésus-Christ. De même que tout à l’heure, nous prierons avec l’aide de l’Esprit : Ne nous laisse pas entrer en tentation. La tentation des idoles et la tentation de se prendre pour le Maître, même dans un domaine restreint, dans une circonstance particulière, vis-à-vis d’une personne, à l’occasion d’un choix, ou en considérant notre manière de vivre.

Jésus le Christ n’offre pas un savoir sur le règne des cieux, il invite à renoncer à se prendre pour Dieu. Et ce renoncement est à reprendre, encore et encore, de nombreuses fois au fil de nos vies. Jésus le Christ ne fait pas de nous des « sachants », des possesseurs de secrets ou de pouvoir, ni des maîtres, mais il nous invite à assumer d’être seulement humains,

humains avec ce que l’humanité comporte de vulnérabilité, de blé et d’ivraie,

mais des humains capables d’écouter, c’est à dire capables d’une autre manière de se comprendre, de penser, et d’agir.

Le Royaume des cieux est comme un homme qui laisse pousser l’ivraie aussi.

Amen