Prier, respirer, témoigner
Prier, respirer, témoigner
Prédication du dimanche 3 mai 2026, par Dorothée Gallois-Cochet
Lecture biblique : Actes 6, versets 1 à 7
Qui, parmi vous, a déjà eu l’occasion de témoigner personnellement de sa foi ?
Je ne parle pas d’un témoignage en nous. Du type « Nous les protestants »…, par exemple « nous les protestants on a des pasteures femmes », ou encore « nous à Pentemont-Luxembourg »…. Non, je parle d’un témoignage en « je ». L’occasion de dire à quelqu’un « je crois en Dieu et voilà ce que ça change dans ma vie ». C’est à ce témoignage que le texte biblique de ce dimanche nous invite.
Le récit se situe peu de temps après la mort et la résurrection du Christ, son Ascension et la venue de l’Esprit Saint lors de la Pentecôte ; il décrit un épisode de vie de la première communauté chrétienne, qui s’est formée à Jérusalem autour des 12 apôtres.
On est bien avant la conversion de Paul et ses voyages missionnaires qui ont permis l’expansion de l’Eglise dans tout l’empire romain.
Comme toujours dans la bible, le texte est très riche et offre plusieurs axes de lecture. On pourrait par exemple mettre l’accent sur l’institution des premiers diacres et parler de l’importance de la solidarité à l’égard des plus pauvres, dans la communauté et en dehors. Ou encore s’émouvoir de la liturgie de reconnaissance des ministères décrite ici, qui a traversé les siècles. Mais prêcher c’est choisir, et j’ai choisi de vous parler de ce qui me touche particulièrement dans ce texte : la clairvoyance des apôtres quant à leur vocation.
1. Face à une situation de crise, les apôtres ont une vision très claire de ce qu’ils doivent faire : « Quant à nous », disent-ils au verset 4, « nous nous consacrerons assidûment à la prière et au service de la Parole ». Rien ne doit les détourner de ce ministère. La parole, logos dans le texte grec, cela peut renvoyer à l’enseignement ou à la prédication, mais ça peut aussi avoir un sens plus large, tout simplement le fait de parler. Dans un contexte chrétien, on peut le comprendre comme le témoignage.
Les apôtres expriment que rien ne doit les détourner de la prière et du témoignage, pas même le problème des veuves négligées dans le service quotidien.
Pourtant, ce problème n’a rien d’anecdotique. C’est un problème extrêmement sérieux dans la vie de la communauté, qui est même vital pour les veuves concernées.
Pour mieux le comprendre, il faut se souvenir que cette première communauté chrétienne a pour principe de vie la mise en commun des biens et leur redistribution. On le voit juste avant notre passage, au chapitre 2 des Actes, versets 44 à 46 : « toux ceux qui croyaient étaient ensemble et avaient tout en commun ; ils vendaient leurs propriétés et leurs biens, et ils en partageaient le produit entre tous, en fonction des besoins ; chaque jour ils se retrouvaient dans les maisons et prenaient leur nourriture avec joie et simplicité de cœur». Cette redistribution quotidienne en fonction des besoins de chacun est redite au chapitre 4, versets 32 à 35.
Pourtant, des veuves sont oubliées. Comment cela est-il concrètement possible? ce n’est pas très clair, mais comprendre la rationalité de cette situation n’est sans doute pas l’essentiel.
Ce qui est sûr, c’est que les veuves, à cette époque, représentent les membres les plus fragiles de la communauté. Dans une société où les femmes ne pouvaient ni être propriétaires de biens, ni travailler pour subvenir à leurs besoins, les veuves étaient dépendantes de la charité pour survivre. Deuxième certitude, ce ne sont pas toutes les veuves qui subissent ce traitement inéquitable, mais seulement celles de langue grecque. Le texte met ainsi en évidence que, dès l’origine, la communauté chrétienne n’est pas homogène : elle rassemble des juifs nés en Palestine, qui parlent hébreux et des juifs originaires d’autres régions du bassin de la méditerranée, venus en pèlerinage à Jérusalem, qui ont été touchés par la prédication de Jésus et qui sont restés. Eux parlent grec. Cette première communauté n’arrive pas à prendre soin des veuves non natives de la localité, ces veuves étrangères qui symbolisent la catégorie de personnes la plus vulnérable parmi les vulnérables. La défaillance dans la vie communautaire porte sur la distribution des repas, c’est-à-dire sur la nourriture, indispensable à la vie. C’est donc la vie même des plus fragiles qui est menacée, ce qui est un échec profond par rapport aux principes et valeurs de cette communauté naissante. Tout cela pour nous montrer, je crois, que le problème auquel les apôtres sont confrontés est un problème fondamental pour la communauté et pas un simple problème matériel d’organisation.
Un problème dont les apôtres auraient donc pu décider de s’occuper personnellement ; qui aurait pu légitimement détourner leur attention et leur temps. Ils auraient pu imaginer une solution de compromis : par exemple, s’occuper des repas les jours pairs et prier et témoigner les jours impairs. Mais non, les apôtres ont la ferme certitude qu’ils doivent se consacrer entièrement à la prière et au ministère de la Parole. Ils disent au verset 2 : « Il ne convient pas que nous délaissions la parole de Dieu pour servir aux tables ». Le mot qui est traduit par délaisser signifie abandonner quelque chose en cessant d’en prendre soin. Les apôtres reconnaissent la nécessité du service aux tables, mais ils savent que s’ils s’en occupent, ils ne pourront plus prendre le même soin de la parole de Dieu. Et ils ne cèdent pas à la tentation de délaisser la Parole, qui est le fondement de l’assemblée des croyants.
2. La question qui vient alors - et c’est le deuxième point que je voudrais aborder, c’est : Qu’est-ce qui fait que les apôtres ont cette conviction de devoir se consacrer entièrement à la prière et à la Parole ? La réponse est simple : ils sont remplis de l’Esprit Saint.
Je l’ai dit tout à l’heure, notre passage se situe peu de temps après la Pentecôte, lorsque l’Esprit Saint descend sur les premiers croyants. C’est déjà l’Esprit Saint qui inspire le témoignage de l’apôtre Pierre dans le récit du jour de la Pentecôte au chapitre 2 des Actes ; et dans les récits qui suivent, c’est de nouveau l’Esprit Saint qui inspire les témoignages des croyants, que ce soit lors de la guérison du boiteux ou lors de l’arrestation de Pierre et Jean. On comprend en lisant ces récits que l’assurance dans le témoignage est un don de l’Esprit Saint : verset 13 du chapitre 4 dit « lorsque les chefs du peuple et les anciens virent l’assurance de Pierre et de Jean, ils furent étonnés, car ils savaient que c’étaient des hommes du peuple sans instruction ». Et au verset 31, lorsque Pierre et Jean eurent prié avec leurs disciples, « ils furent tous remplis du Saint Esprit et ils annonçaient la parole de Dieu avec assurance ».
C’est cette même parole de Dieu dont il est question dans notre texte lorsque les apôtres disent vouloir se consacrer au service de la Parole, c’est l’usage de la parole en considération de l’Esprit Saint, c’est une parole qui vient de Dieu. Cela nous éclaire, du coup, sur le lien entre la prière et le témoignage dans le ministère des apôtres : les apôtres prient pour être remplis de l’Esprit Saint, afin que l’Esprit Saint inspire leur témoignage.
C’est la raison pour laquelle ce passage nous invite à réfléchir à la place que nous consacrons dans nos vies à la prière et au témoignage.
A titre individuel, d’abord. Sommes-nous capables de la même clairvoyance que les apôtres ? Ou bien nous laissons-nous détourner de la prière et du témoignage par des problèmes auxquels nous sommes confrontés dans nos vies professionnelles ou familiales, des problèmes aussi sérieux que celui des veuves oubliées, qui accaparent notre attention ?
Collectivement, ensuite, en tant que communauté de croyants. Avons-nous, comme les apôtres, une conscience aiguë de ce que la prière et le témoignage sont un impératif absolu de notre vie d’Eglise ? Ou bien nous laissons-nous happer par bien d’autres occupations ou préoccupations ? organisation d’évènements culturels ou festifs, entretien de nos bâtiments, tout cela sollicite une énergie considérable. Quelle place laissons-nous à la prière communautaire et au témoignage ?
Cela m’évoque une expérience que j’ai vécue à Londres dans le cadre du projet Zacharie. La paroisse St Barnabas qui nous a reçus organise des marches de prière. Ils partent en petit groupe, pour une marche d’une heure dans le quartier. Ils ne sont pas démonstratifs, ils marchent et prient en silence ; ils peuvent, à l’occasion, s’arrêter et prier à voix basse pour des personnes ou des communautés qu’ils croisent sur leur chemin. Et ils se tiennent prêts à témoigner si, par l’opération du Saint Esprit, un passant venait à les interroger. Comme le dit Jean-Mathieu dans la vidéo témoignage sur le voyage à Londres, que je vous invite à visionner sur notre site Youtube, « à St Barnabas, toutes les occasions sont saisies pour prier, on prie comme on respire, c’est naturel, c’est spontané ». Et Jean-Mathieu de nous inviter à prier, respirer, prier, respirer … Merci Jean-Mathieu pour cette invitation qui a inspiré le titre de ma prédication.
Evidemment, lorsqu’il est question de témoignage, on peut vite se sentir démuni, incompétent, illégitime. Mais il faut se souvenir que c’est l’Esprit Saint qui inspire les croyants prenant la parole. Comme Jésus l’a dit aux apôtres lorsqu’il était encore avec eux : « le Saint Esprit vous enseignera à l’heure même ce qu’il faut dire » (Luc, chapitre 12, verset 12).
Les Apôtres qui ont eu la chance de vivre personnellement l’évènement de la Pentecôte ont éprouvé le besoin de prier sans cesse pour demeurer dans l’Esprit Saint. Combien, à plus forte raison, nous qui vivons 2000 ans après, avons-nous besoin de placer la prière au cœur de notre vie d’Eglise !
3. L’attitude des Apôtres dans ce passage des Actes nous dit aussi que la chose la plus importante pour les croyants que nous sommes, c’est d’être remplis de l’Esprit Saint. C’est le dernier point sur lequel je voudrais m’arrêter quelques instants.
Lorsqu’ils proposent de désigner sept hommes pour le service aux tables, les Apôtres réunissent l’ensemble de la communauté et précisent les critères qui doivent présider au discernement des sept. On pourrait imaginer, s’agissant de recruter pour s’occuper des repas, que les apôtres cherchent de bons cuisiniers pour régaler la foule des disciples, ou des hommes forts, pour porter de grosses marmites, sans oublier un ou deux intendants compétents qui sauront optimiser les stocks de pains. Un peu comme l’on fait lorsque l’on rédige des annonces d’appels à service pour la paroisse…
Mais non, rien de tout cela. Les apôtres cherchent des hommes « de qui l’on rende un bon témoignage, remplis d’Esprit Saint et de sagesse ». Et cette proposition plaît à toute l’assemblée. Or, ces hommes remplis d’Esprit Saint discernés pour s’occuper des repas, on les retrouve aussitôt en train de prier et de témoigner. Dès le verset 8, juste après notre passage, il est question d’Etienne qui est plein de foi et de puissance ; les membres de la synagogue qui discutent avec lui ne peuvent pas résister à la Sagesse et à l’Esprit qui inspirent ses paroles. Autrement dit, à peine installé pour servir aux tables, Etienne est déjà en train de témoigner, soutenu par l’Esprit Saint. Et plus loin, au chapitre 21, verset 8, c’est Philippe, l’un des 7, qui est présenté comme Philippe l’évangéliste.
On comprend donc que les apôtres n’instaurent nullement une hiérarchie entre le service aux tables et le service de la Parole. Ils cherchent simplement à étendre le nombre de ceux qui sont au service.
D’ailleurs, les mêmes mots sont employés pour désigner les deux services : au verset 2, servir aux tables, c’est Diakonéo, verbe qui désigne l’action de servir, un mot du registre du geste concret. Et au verset 4, le service de la parole, c’est diakonia, le nom commun qui désigne la fonction de service, une réalité plus structurée, mais toujours la même notion de service.
Si l’on ajoute que 7 est le nombre qui symbolise la perfection, la complétude, on peut imaginer que les 7 ne sont pas seulement les hommes qui ont été chargés par cette première communauté du service aux tables, mais qu’ils symbolisent la foule des disciples mobilisés à travers les âges pour le service de l’Eglise, quel que soit leur ministère.
C’est pourquoi je retiens de ce texte que chacun chacune de nous, en tant que disciple du Christ, est appelé à prendre la parole pour témoigner en ayant confiance dans l’assurance que donne l’Esprit Saint. C’est une exigence universelle.
Pour conclure, on peut observer les conséquences qui se produisent lorsque la vie d’une communauté est ancrée dans la prière et le témoignage. C’est la croissance du nombre des disciples, dont il est question au début du texte, verset 1 et à la fin, verset 7. L’indication expresse de la croissance exponentielle du nombre de disciples émaille tout le récit des actes. Au lendemain de l’Ascension, ceux qui entendent et qui croient sont 120 (Actes 1, 15) ; leur nombre augmente de 3000 le jour de la Pentecôte (Actes 2, 41) ; ils sont 5000 après que Pierre et Jean ont guéri l’homme boiteux (Actes 4, 4). Notre récit, enserré entre deux versets qui redisent cette croissance du peuple des croyants, souligne que la clairvoyance des Apôtres permet que ce mouvement ne connaisse pas de cassure. A une époque où les chiffres posent de manière crue la question de la décroissance de l’Eglise protestante unie de France, ce texte des Actes nous dit qu’une communauté se multiplie naturellement lorsqu’elle est ancrée dans la prière et le témoignage.
Chers Frères et sœurs, mettons, nous aussi, la prière et le témoignage au cœur de notre vie de croyant et de notre vie d’Eglise ; et n’oublions pas de respirer entre les deux pour laisser l’Esprit Saint inspirer nos paroles !
Prier et témoigner, comme nous respirons. Prier…, respirer…, témoigner…. Que l’Esprit Saint nous soit en aide. Amen
