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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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"Que sacrifie vraiment Abraham ?", par Bertrand Dicale

Abraham sacrifiant Isaac

Prédication du dimanche 25 février 2018

Lectures : 

  • Genèse 22, 1-18
  • Romains 8, 31-34
  • Marc 9, 2-10

 

Les trois textes proposés à la méditation pour aujourd’hui sont des textes puissants, des textes importants, des textes difficiles, même – mais aussi des textes extrêmement célèbres. Je vais surtout parler du premier de ces trois textes – le sacrifice d’Abraham –, mais les deux autres ne sont pas des anecdotes.

Le court passage de l’épitre de Paul aux Romains est un élément d’une grande importance théologique, puisque ce sont les versets qui concluent un des passages exposant le salut par la grâce. Et nous avons lu dans l’évangile de Marc le récit de la Transfiguration dans lequel le Christ annonce sa future résurrection.

Trois textes qui parlent du fils, trois textes qui parlent de la victoire de la foi sur la mort, trois textes qui parlent de la confiance de la foi.

Mais, si vous le voulez bien, nous allons faire porter notre méditation sur le premier de ces textes, au chapitre 22 de la Genèse, le récit du sacrifice d’Abraham.

C’est un épisode qui n’est pas évident pour tous. Certes, il est présent dans toute culture biblique de base, l’enchaînement des faits est facilement intelligible.

Mais nous avons un peu tendance – et moi le premier – à considérer ce récit comme une de ces images plutôt exotiques pour une sensibilité de notre siècle. Cet épisode de la Genèse se situe 1900 ans avant la naissance du Christ, c'est-à-dire très loin de nous. Nous sommes dans les prémisses de la naissance biblique du judaïsme, quelque part où il est difficile d’être absolument convaincu de l’exacte historicité des événements.

 

Surtout, cet épisode nous scandalise. Nous sommes horrifiés par cette vision d’un homme levant son couteau pour égorger son fils. Même il y a quarante siècle.

Pourtant, Abraham n’est pas n’importe quel patriarche. Dans l’histoire des religions, il est à la fois le patriarche décisif pour le judaïsme, le christianisme et l’islam. Pour les Juifs contemporains, cet épisode est appelé la ligature d’Isaac ou le sacrifice d’Isaac. Nous autres chrétiens parlons aussi du sacrifice d’Isaac ou du sacrifice d’Abraham. Les musulmans connaissent aussi cet épisode mais substituent Ismaël – l’aîné d’Abraham – à Isaac dans une histoire qui fonde l’Aïd el Kébir, un rite extrêmement important dans leur calendrier.

En même temps, les savants nous apprennent que ce récit est peut-être le remploi d’une histoire issue d’une tradition païenne, ou alors un texte militant pour appuyer l’interdiction des sacrifices humains dans le judaïsme des 6e et 5e siècles avant-JC.

Lorsque survient cet épisode, Abraham a conclu son alliance avec l’Éternel – sa deuxième alliance. Car il y a eu une première alliance, avant la naissance d’Ismaël, puis, treize ans plus tard, une nouvelle alliance annonçant la naissance d’Isaac, qui sera le premier nouveau-né circoncis à l’âge de huit jours – ce n’est pas présenté ainsi dans la bible mais il s’agit d’une étape décisive de la construction du judaïsme.

A la naissance d’Isaac, Abraham a cent ans. L’épisode qui nous intéresse se déroule, selon des sources antiques non bibliques, alors qu’Isaac aurait vingt-cinq ou trente-sept ans. Il ne s’agit pas d’un petit enfant ni même d’un adolescent, mais bien d’un homme, même si Isaac n’est pas encore marié. Peu importe l’âge exact : Isaac est manifestement en mesure de résister physiquement à son père. Il pourrait se défendre – même si Abraham a 125 ou 137 ans.

 

Le tempo de cette histoire a aussi son importance. Abraham a le temps de la détermination méthodique, réfléchie. Il n’obéit pas par réflexe, sur l’impulsion immédiate de l’appel de l’Éternel. Il a toute la nuit pour réfléchir et, au matin, Abraham convoque deux serviteurs, prépare du bois, bâte son âne, avant d’accomplir plus d’une journée de marche avant d'approcher de la montagne dans le pays de Moria – tout cela avec le projet de sacrifier son fils unique.

Quelque chose nous gêne forcément dans ce récit, nous qui expliquons à nos enfants qu'il faut dire la vérité, nous qui vivons dans une époque historique où la transparence est devenue une vertu majeure dans l'action politique, dans le monde économique et jusque dans nos familles : Abraham dissimule, Abraham trompe, Abraham ment. Aux serviteurs d'abord : il leur dit qu’il reviendra avec Isaac, alors qu’il est venu avec l’intention de le sacrifier ; à son fils ensuite, il répond en biaisant : « Où est l’agneau pour le sacrifice ? – Mon fils, Dieu veillera lui-même à procurer l’agneau. » - ce n’est pas mentir, mais cela y ressemble.

Au passage, vous notez qu'il fait porter à son fils le bois sur lequel il doit être sacrifié – c'est à dire un bûcher auquel il sera attaché avant d'être égorgé puis brûlé.

Ce n’est pas un détail. Quand le Christ est crucifié, chacun connaît cette histoire. Certes, dans la foule qui voit passer Jésus, portant sa croix sur le chemin du Golgotha, tous ne sont pas juifs, lettrés, savants. Mais comment imaginer qu’ils sachent pas que se rejoue la montée d’Isaac vers la montagne, presque deux mille ans plus tôt ?

Et les exégètes chrétiens ont beaucoup réfléchi et débattu pour savoir si la montagne de Moria où Abraham emmène son fils n’est pas tout simplement le mont du Calvaire, à Jérusalem, là où le Christ a été crucifié. Et alors Jésus accomplit le rite auquel a échappé Isaac.

 

Dans les trois traditions monothéistes, on lit le sacrifice d’Abraham comme une exaltation de l’obéissance. Il se soumet à l’ordre de l’Éternel, ce qui fait de lui le premier musulman, selon la tradition de l’Islam – Islam signifiant littéralement « soumission ».

Le texte biblique – le nôtre – est explicite puisque l’ange qui retient le bras d’Abraham dit : « Ne porte pas la main sur l'enfant, ne lui fais aucun mal. Je sais maintenant que tu respectes l'autorité de Dieu, puisque tu ne lui as pas refusé ton fils, ton fils unique. »

« Tu respectes l'autorité de Dieu ».

Bien sûr, on peut décaler un peu l’axe et ne pas voir dans ce texte uniquement l’obéissance d’Abraham mais plutôt sa confiance. Il y a une abondante exégèse juive, mais aussi chrétienne, sur le fait qu’Abraham n’hésite pas à ligoter son fils et à lever le couteau du sacrifice puisqu’il sait que l’Éternel jamais ne permettra qu’il meurt – c’est ce que dit Paul dans l’épitre aux Hébreux (11, 17 à 19) : « C’est par la foi qu’Abraham offrit Isaac, lorsqu’il fut mis à l’épreuve, et qu’il offrit son fils unique, lui qui avait reçu les promesses, et à qui il avait été dit : En Isaac sera nommée pour toi une postérité. Il pensait que Dieu est puissant, même pour ressusciter les morts ; aussi le recouvra-t-il par une sorte de résurrection. ».

Cela nous renvoie à nos autres textes du jour, à Marc et à l’épitre aux Romains.

On peut discuter longuement du relativisme de toutes les valeurs, mais ce texte dans Genèse 22 établit une tension entre l’amour paternel et l’obéissance à Dieu, tension qui met aussi en jeu un certain nombre d’autres valeurs, et qui sont précisément celles sur lesquelles nous – nous chrétiens occidentaux en ce siècle – nous avons des difficultés : l’absolutisme du patriarcat, le droit de vie et de mort sur d’autres humains – a fortiori son propre enfant –, une hiérarchie sociale d’une absolue verticalité…

Et c’est d’ailleurs pour cela que ce sacrifice peut apparaitre comme un résidu du très vieux monde – comme une trace difficilement intelligible d’une autre civilisation.

En 1969, le chanteur Leonard Cohen enregistre Story of Isaac, c'est-à-dire le sacrifice vu par le sacrifié, Isaac. Nous sommes en pleine guerre du Vietnam et si Leonard Cohen est juif et croyant, il voit aussi autre chose dans le geste d’Abraham. Il voit l’ambiguïté foncière des plans, des visions, des philosophies qui mettent en jeu la vie des autres.

Et si vous connaissez cette chanson, vous vous souvenez du dernier couplet, dans lequel il dit « I will kill you if I must / I will help you if I can ». Dans la traduction française, cela donne : « Quand tout retombera en poussière / Je te tuerai si je le dois / Je t’aiderai si je le peux / Quant tout retombera en poussière / Je t’aiderai si je le dois / Je te tuerai si je le peux ». Et le dernier vers de Story of Isaac sonne avec une franche violence morale : « the peacock spreads his fan » - le paon fait sa roue.

Il s’en prend à la fierté d’Abraham, à une relation verticale avec Dieu dans laquelle la soumission est un orgueil, dans laquelle l’obéissance est une vanité.

 

Quelques années plus tard, chez nous, Noël Colombier – prêtre catholique et chansonnier de Dieu – écrit Abraham Dieu t’appelle (cantique 767 dans le recueil Arc en Ciel, 55-01 dans les recueils Alléluia) qui nous rappelle le chemin d’errance d’Abraham tout au long de sa vie et de la construction de son alliance avec l’Éternel : « Abraham Dieu t’appelle, Abraham il faut partir, il faut prendre la route pour avancer dans la foi ». Cet Abraham ne fait pas halte sur la montagne pour sacrifier son fils. C’est un Abraham qui nous est proche, c’est l’Abraham dont les moniteurs du jardin biblique et de l’école biblique parlent à nos enfants, c’est l’Abraham qui ne nous pose pas de problème.

Parce que le fils sacrifié, nous le connaissons. Ce n’est pas celui que son père a attaché au bois du bûcher, c’est celui que les hommes ont cloué sur la croix. Ce n’est pas un objet à la disposition d’un père dans une civilisation archaïque, c’est le fils unique du Père créateur.

Au fond, ce texte nous parle de l'évolution de l'alliance, de cette histoire qui se joue à travers les siècles et à travers la Bible entre les hommes et Dieu. Le sacrifice demandé à Abraham, c'est celui auquel va, plus tard, consentir le Père – notre père. Notre père qui sacrifie son fils, Jésus, pour sauver toute sa descendance – l'humanité.

Le sublime et décisif sacrifice de Dieu le père en lieu et place du sacrifice du patriarche.

Car ce texte vénérable de l’ancien testament nous rappelle aussi à quoi nous invite le Christ ici et maintenant, dans ce siècle et tels que nous sommes.

 

Je vous rappelle la question provocatrice que le théologien Karl Barth posait à ses élèves : « Quel est le contraire de la foi ? » Il les laissait lancer des réponses abruptes mais hésitantes – l’athéisme ? l’incrédulité ? le matérialisme ? Et il répondait : le contraire de la foi, c’est la religion. La foi croit ; la religion est incrédulité et la preuve en est qu’elle a besoin de signes, de rites et même de sacrifices.

Et c’est précisément ce que nous montre le sacrifice d’Abraham. C’est pour cela que nous pouvons parler à nos enfants de ce chapitre 22 de la Genèse sans craindre que l’Éternel de l’Ancien testament ne les terrifie.

Le paradoxe est qu’Abraham montre la foi au moins autant que l’obéissance. Certes l’obéissance. Abraham fait le geste qui lui a été commandé. Précautionneusement, scrupuleusement. Il ment un peu au passage, mais c’est pour accomplir le rite commandé – il subordonne donc sa morale au rite.

Et l’ange qui suspend son geste annonce aussi que ce geste est désormais inutile. Le sacrifice n’a plus de sens.

Il faudra encore le reste de l’Ancien Testament – une vingtaine de siècles – et la mort du Christ pour annoncer la nouvelle alliance, celle sous laquelle nous vivons, celle de la croix. Mais nous pouvons lire le sacrifice d’Abraham aussi comme cette annonce-là : le seul sacrifice qui vaille est celui accompli, une seule fois et à jamais, sur la croix ; la religion des sacrifices et des observances n’entre pas nécessairement dans le plan de Dieu ; le commandement n’est pas de sacrifier des vies – et surtout la vie des autres.

Ce que sacrifie Abraham – non pas il y a 3900 ans, évidemment, mais aujourd’hui, dans ce que nous lisons de ce texte –, ce que sacrifie Abraham, c’est l’obéissance aveugle, le rite pour le rite. Il sacrifie peut-être le religieux au profit d’une alliance de foi. Il ne le sait pas. Il faut toute l’épopée du peuple hébreux et le sacrifice du Christ pour le comprendre.

Puisque ce récit est dans notre bible, nous pouvons le lire ainsi : il montre une humanité religieuse et il préfigure une humanité mise en mouvement par la foi.

L’ange qui arrête le geste d’Abraham annonce le renversement de la perspective : l’Alliance passe de l’obéissance à la foi ; de l’impitoyable rectitude patriarcale au consentement de Jésus face à la croix ; on passe d’une alliance fondée sur l’appartenance à une lignée, à un peuple, à un sang, à la nouvelle alliance, qui est celle de l’Esprit saint, sans frontière, sans limite et sans condition.

Amen.

 

 

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