Le désir enfermé
Prédication : le désir enfermé.
Introduction
Voilà. Nous venons de fêter Pâques. Une semaine après, qu’est-ce que ça nous a fait ? Dans quel état cela nous a-t-il mis ? Est-ce que cela a changé quelque chose pur nous ? L’évangile de Jean que nous lisons aujourd’hui vient donner chair à cette question.
Signe
Pour employer le langage de l’évangile de Jean (cf. Jn 20, 30 ), le texte que nous venons de lire est un signe , l’avant-dernier signe donné dans le texte de l’évangile de Jean. Un signe d’après la résurrection, un signe ouvert vers le futur. Vers un futur auquel nous appartenons.
Plan
Nous allons regarder de plus près l’histoire telle que l’évangile la raconte. Puis nous allons essayer de comprendre ce que dit Thomas, et enfin, nous essaierons de voir de quoi cela peut nourrir notre aujourd’hui.
Regardons de plus près l’histoire telle qu’elle nous est racontée
Cette histoire nous parle d’un lieu, et des personnages qui s’y trouvent.
Tout ce qu’on nous dit du lieu où se déroule l’histoire, c’est qu’il est fermé,
Plusieurs personnages :
Le groupe des apôtres,
L’apôtre Thomas, dont la figure se détache par rapport à celle des autres disciples
Et, à part, Jésus
Si on met l’accent sur le personnage de Thomas,
Le récit peut se lire en trois scènes successives :
Scène 1 : Les apôtres sans Thomas. Jésus vient les voir.
Scène 2 : Les apôtres avec Thomas. Ils lui racontent.
Premier discours de Thomas.
Scène 3 : Les apôtres avec Thomas. Jésus revient les voir.
Deuxième discours de Thomas.
Qu’est-ce que ce récit nous montre au sujet de Thomas ?
Ce qu’on nous montre, c’est son changement d’attitude entre la deuxième et la troisième scène. C’est un renversement d’attitude, c’est une rupture.
Une rupture.
Une rupture, c’est une façon particulière qu’a l’évangile de Jean d’attirer l’attention sur des moments cruciaux.
Ce que dit Thomas dans la deuxième scène
Voyons ce que dit Thomas :
Dans la deuxième scène, il rejoint ses condisciples, et eux, tout excités d’avoir vu Jésus, lui racontent sa visite.
Thomas hausse les épaules, et leur répond sèchement :
« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous,
si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous,
si je ne mets pas la main dans son côté,
Je refuse absolument de croire ! »
C’est-à-dire : « Je ne crois pas un mot de vos histoires » Lui, il veut du concret. Toucher du doigt. Toucher avec ses doigts le corps du Christ.
Leur histoire est trop belle pour être vraie. C’est une histoire, ce sont des paroles. Lui, ce qu’il lui faut, c’est quelque chose qu’on peut toucher avec ses mains, prendre dans ses mains. Si vous voulez, comme un petit enfant qui réclame son doudou.
On connaît le succès du St Suaire de Turin, de la sainte tunique d’Argenteuil, du St Sépulcre, des tombeaux des martyrs, etc. Ce sont tous des objets. C’est rassurant, les objets. On peut les prendre, on peut se les approprier, on peut en prendre soin. Ils peuvent nous servir de béquilles pour marcher sur le chemin où nous sommes appelés. Mais ce sont des objets sans vie, des objets morts.
Des cadavres. Thomas veut-il un cadavre ?
Mais est-ce vraiment ça qu’il veut ? Un doudou, est-ce vraiment ça qu’on désire, ou est-ce seulement quelque chose qui cache un désir plus profond ? Un désir plus profond, et pourtant trop maladroit et trop timide pour s’exposer au grand jour ? Un désir qui creuse lentement sa galerie dans le secret ?
Scène 3
Passons à la troisième scène. Thomas est dans la pièce, avec les autres disciples. Jésus entre. Thomas le voit. Jésus lui parle. Thomas s’écrie :
« Mon Seigneur et mon Dieu ! »
C’est son deuxième discours.
Entre le premier et le deuxième discours, Thomas a changé. Il s’est passé quelque chose pour lui, quelque chose de profond.
Ce n’est plus à ses collègues que Thomas parle, c’est à Jésus directement. A Jésus, présent devant lui.
Jésus vient de lui parler. Et Thomas a reconnu sa présence. Rien ne nous dit d’ailleurs qu’il l’ait touché, qu’il ait mis le doigt dans ses blessures. Ce n’était pas nécessaire, car il s’est passé autre chose.
La parole de Thomas est venue spontanément, comme une grande vague, comme une lame de fond, comme un raz de marée. Ce n’est pas une réponse, c’est un constat d’évidence, c’est une proclamation.
Et qu’est-ce que Thomas dit à Jésus ?
Mon
« Mon Seigneur et mon Dieu. »
La posture de Thomas a changé. Il y a eu une brèche. Le sujet n’est plus n’est plus : « Moi je… ».
C’est Jésus qui en prend la place.
Seigneur kurios
Relisons encore ce que dit Thomas.
« Mon Seigneur et mon Dieu »
Jésus est désigné de deux façons différentes. Mais ce n’est pas un effet de style. Au contraire, ça vient de loin, de très loin.
Et là, je vous propose une lecture de ce que dit Thomas. Il y en a d’autres possibles.
Le mot Seigneur se lit, dans le texte grec de l’évangile : kurios. Et le mot kurios, dans la traduction grecque de l’ancien testament, traduit l’hébreu adonaï. Vous me direz « Et alors ? ». Adonaï est le mot qu’utilisent les juifs lorsqu’ils lisent à haute voix le nom imprononçable de Dieu, ce nom que, dans les traductions bibliques les plus respectueuses, l’on dénote par les quatre lettres YHWH (en hébreu yod hé wav hé) ; ce nom que l’on peut voir en caractères hébreux sculpté sur l’une des tours de Saint Sulpice. Et ce nom imprononçable (on ne met pas le nom propre de Dieu dans sa bouche), c’est le nom de Dieu vivant, le nom de Dieu tel qu’il se désigne lui-même dans le buisson ardent, eié asher eié, je suis celui qui advient. Je serai qui je serai.
C’est le nom que se donne Jésus dans l’évangile de Jean chaque fois qu’il dit « Je suis » (en grec, « egô eimi »).
Donc, Thomas a reconnu Jésus, non pas un corps mort, mais Jésus vivant. La présence de Jésus vivant.
Comme s’il avait reconnu Jésus disant « Je suis » Ego eimi. C’est une épiphanie.
Donc, pour Thomas, il y a un avant et un après.
Dans l’histoire que raconte l’évangile à propos de Thomas, c’est arrivé une fois. Dans notre vie de tous les jours, où le quotidien reprend possession de nous et remet la main sur notre temps, cela peut arriver plusieurs fois, à différents moments, avec la même évidence. Quelque chose se passe pour nous, comme une brèche dans la continuité du quotidien. Jésus vivant au milieu de nous.
Porte fermée, lieu clos.
Et maintenant, revenons sur le lieu de l’histoire.
Narratif
Cette histoire se passe dans un lieu clos. Il y a irruption dans ce lieu clos. Irruption de la présence de Jésus.
Ostensiblement, il s’agit d’une chambre close pour se protéger des ennemis. Mais on peut se demander si cette chambre ne serait pas aussi une image de notre esprit, une image de notre cœur, replié sur ses propres habitudes, sur ses propres représentations, et fermé contre toute irruption extérieure de vie, de la vie, du Vivant.
Fermé par nous-mêmes, ou plutôt, aujourd’hui, fermé par un monde extérieur qui nous retient prisonniers de nous-mêmes ?
C’est là peut-être que cette histoire prend toute son actualité, dans le monde d’aujourd’hui.
Clôtures qui nous enferment ?
Car oui, nous aussi, comme les disciples, nous sommes enfermés. Mais pas de la même façon. Les disciples s’enfermaient dans une pièce pour se protéger contre un monde extérieur hostile. Nous, aujourd’hui, c’est le monde extérieur qui nous enferme et nous asservit à nous-mêmes.
Un monde extérieur qui déguise son hostilité, son mépris de nos personnes, et l’usage qu’il fait de nous comme matériaux, qui déguise tout cela sous le prétexte de nous aider, sous le prétexte de venir au-devant de nos désirs, mais qui, en fait, nous tend un miroir où ne se reflète que la surface de notre être, un miroir qui nous enferme dans nos désirs les plus immédiats, les plus élémentaires, les plus répétitifs. Et qui y répond en nous livrant des objets fabriqués, des paroles déjà dites, des choses sans vie, des cadavres. Et en faisant de nous des rouages de la machine à consommer, à épuiser les ressources terrestres, à transformer en esclaves les plus pauvres.
Un monde qui nous dit : « Avant même que vous ne soyez pleinement conscients de ce que vous désirez, je vous l’offre ! » Un monde qui ne laisse plus aucune place à la spontanéité, à l’authenticité et à la profondeur de nos désirs. Qui empêche notre désir le plus profond de se frayer un chemin en trébuchant pour sortir au grand jour et nous entraîner dans son mouvement.
Un monde qui remplit tout le temps de nos journées, un monde qui ne laisse plus de place au vide, au silence, au manque, à l’attente, à la prière.
Écouter, rencontrer
Où trouvons-nous du temps pour écouter, du temps pour faire silence, du temps pour rencontrer ? Pas pour rencontrer par l’intermédiaire d’un écouteur ou d’un écran, mais pour rencontrer un visage, pour rencontrer un corps ?
Dans notre récit, les disciples se rencontrent. Ils ont le temps de se rencontrer, de se retrouver.
Ils se retrouvent périodiquement (dans le récit, la seconde rencontre a lieu huit jours après la première, soit une semaine après, comme nous ici, nous nous retrouvons le dimanche), ils échangent des informations, ils se tiennent au courant des choses vraiment importantes, ils partagent les bonnes nouvelles, comme sans doute aussi les mauvaises. Ils sont solidaires, ils font communauté. Et ils s’inscrivent dans une histoire qui les a précédé et qui se prolonge jusqu’à nous.
Et, à travers cette présence des uns et des autres, dans la même pièce, respirant le même air, survient la présence de Jésus, lui aussi avec son corps. Avec son corps charnel meurtri, violenté, abîmé.
Non, le corps n’est pas uniquement un lieu de jouissance, un ensemble de capteurs pour collectionner les sensations de toute nature. C’est un lieu de vie, habité par notre vie, par notre santé et notre maladie, par l’activité menée et par les coups subis, par la vigueur de la jeunesse et par la faiblesse de la vieillesse. C’est notre lieu de vie, soumis aux aléas des épidémies, de la violence et des guerres, un lieu de vie prêt à être habité par la Présence.
Donc Jésus, avec son corps, rejoint les disciples dans ce lieu fermé, et se tient là, présent, au milieu d’eux, renvoyant peut-être à cette autre parole, dite en d’autres circonstances (Matth 18 , 20) :
« Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d'eux. »
Pour moi
Donc, Jésus est au milieu d’eux. Et Thomas le voit. C’est pour lui qu’est cette nouvelle visite de Jésus. Pour lui Thomas. « Mon Seigneur, et mon Dieu »
C’est pour moi que tu es Seigneur, c’est pour moi que tu es Dieu.
Maintenant, Thomas est debout sur les deux pieds de sa confiance, de sa confiance en Jésus vivant. Il n’a plus besoin de se cramponner à autre chose. Il sait que Jésus est là pour lui. Et que lui, Thomas, est important pour Jésus.
Important pour Jésus, donc libre.
Et donc, il peut accepter d’être envoyé par Jésus, il peut s’engager comme les autres disciples.
Récit au présent
Pour nous, ce récit peut se lire au présent.
C’est maintenant que ça arrive. C’est pour chacun de nous que cette présence de Jésus vivant vient se manifester comme une brèche dans la routine de nos vies. Soyons attentifs à la recevoir et à la reconnaître.
