Tant qu'il fait jour
Tant qu'il fait jour
Prédication du dimanche 15 mars 2026, par Annette Preyer
Chers ami.e.s, chères sœurs, chers frères, nous voici au milieu du carême, trois semaines et trois jours après le mercredi des cendres et trois semaines avant Pâques. Pour aujourd'hui, nos églises nous proposent un chapitre entier de l’évangile selon Jean, une histoire complexe avec un grand luxe de détails. Le récit de la guérison et de la conversion d’un homme qui est né aveugle.
Cet homme ne demande rien. En le voyant, Jésus est saisi de compassion, lui applique sur les yeux de la boue, pétrie avec sa salive, – un geste qui rappelle la création des humains par Dieu à partir de la poussière – et l’envoie se laver à la piscine de Siloé. Au début, cet homme, qui peut voir désormais, sait seulement qu’un homme appelé Jésus l’a guéri. Ensuite il fait l’hypothèse qu’il s’agit d’un prophète. Soumis à l’interrogatoire par les pharisiens, il dit qu’il s’agit d’un homme de Dieu. Puis finalement, à nouveau en tête-à-tête avec Jésus, qui est allé à la rencontre de l’homme guéri, il reconnaît le Seigneur et se prosterne devant lui.
Toute la vie de cet homme est chamboulée. Physiquement : il voit, donc il peut marcher seul, courir, anticiper des obstacles, utiliser ses mains autrement que pour appréhender. Elle est chamboulée socialement : il est devenu autonome dans son quotidien, ses relations sont enrichies du regard. Normalement il devrait trouver une vraie place dans la communauté et la synagogue. Mais puisqu’il croit que son guérisseur est un prophète, un homme de dieu il est jeté hors de la synagogue, donc, de fait, à nouveau exclu de la communauté.
Quand Jésus apprend son exclusion, pour la seconde fois, il cherche la rencontre avec cet homme. C’est l’occasion pour qu’il précise et ancre sa conversion, son chamboulement spirituel. Il a été touché par Jésus, le fils de l’homme, il fait confiance au Seigneur, il croit et il confesse sa foi.
Alors « tout est bien qui finit bien » ? Non, il ne s’agit pas d’une fin, mais d’un commencement. Cet homme, qui a accepté de se mettre en mouvement quand Jésus l’a envoyé à la piscine de Siloé, doit tout réorganiser, inventer, dans sa vie de tous les jours et dans sa vision du monde, sa raison d’être. L’évangile ne nous livre pas la suite, ne nous donne pas de règles à suivre, mais nous ouvre des horizons, pour vivre notre foi, mettre la construction du Royaume au centre de notre vie. Le carême et la sobriété, qui va avec, nous le rappellent ces jours-ci avec insistance.
Qu’en est-il des autres personnages de cette histoire, les disciples, les parents, les voisins, les pharisiens ? A travers le récit de la guérison et la conversion de l’aveugle-né, Jean nous expose une discussion théologique sur le péché. Les disciples ont lancé le débat. Au lieu de se soucier du sort de l’homme aveugle ils ont demandé à Jésus si sa cécité était une punition pour un péché de ses parents ou une punition pour un péché commis par lui-même. Car, n’est-ce pas, nous sommes ainsi faits, que nous avons besoin de sens, d’explication, nous cherchons automatiquement à comprendre pourquoi le mal, maladie ou autre malheur arrivent. Le très commun « qu’ai-je fais au bon dieu pour mériter cela ? ». Comme si Dieu y était pour quelque chose ou que ce puisse être de notre faute. Jésus nous dit d’arrêter de croire que Dieu pourrait être à l’origine de quelque mal que ce soit, et d’arrêter de nous sentir coupable. Le sentiment de culpabilité est stérile et inutile.
La même question sur la punition pour un péché peut se poser pour des collectifs. Ainsi, dans l’évangile de Luc, à propos de 18 personnes tuées par une tour qui s’effondre à Jérusalem. Récemment, les 1000 habitants de Cheffes-sur-Sarthe ont dû évacuer leurs maisons englouties par l’eau, 7000 habitants de Chalonnes-sur-Loire ont été submergés par les flots, se sont-ils interrogés sur leur culpabilité ? Toutes les personnes victimes des inondations par la Charente, la Garonne, la Loire, la Sarthe et autres rivières en crue ont-elles péché ? Les champs et les vergers sous l’eau, les récoltes à venir perdues, les agriculteurs empêchés de travailler, sont-ils punis par Dieu ? Que dire des centaines de milliers voire millions de personnes déplacées, ruinées, affamées par les inondations en Asie du Sud-Est ? Ou des habitants de Tuvalu dont l’archipel aura disparu sous la montée du niveau de l’océan avant la fin du siècle ?
Répétons-le : pour l’individu, Jésus écarte d’emblée notre raisonnement très humain. Non, ni les parents de l’aveugle né, ni lui-même sont en cause. La cécité, l’obscurité ne sont pas l’œuvre de Dieu. Dieu n’est pas une machine à punir.
Pareil pour les 18 morts sous les décombres de la tour à Siloé, non elles n’étaient pas plus coupables que tous les autres habitants de Jérusalem.
Pourtant, et là ce n’est pas Jésus qui parle mais la science, nous savons que notre mode de vie est responsable de certaines maladies. Et surtout qu’il produit le réchauffement climatique et l’effondrement de la biodiversité.
Pour les inondations, la chaîne des causalités est connue. Le réchauffement climatique augmente la fréquence et l’intensité des phénomènes météorologiques. Qui s’abattent sur des sols abimés par l’agriculture industrielle : les phytosanitaires tuent les petites bêtes qui aèrent les sols, les grosses machines les tassent et l’eau ne peut plus s’infiltrer. Puis quand la chaleur sera de retour, ces sols qui ne peuvent plus retenir l’eau auront peut-être même besoin d’être irrigués …
Et donc ? Les inondations ne sont pas une punition divine. Elles sont le résultat de décisions individuelles et collectives sans nombre, guidées par des intérêts égoïstes et à court terme, et qui ensemble produisent un système qui ne respecte pas la Création.
Et vous et moi là-dedans ? Nous sommes au premier tour des élections municipales, allons voter. Mais cela relève de notre citoyenneté. En tant que chrétiens et chrétiennes, en tant qu’église qu’en faisons-nous ?
Les propos de Jésus continuent : « Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m'a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
Quand un mal est arrivé, peu importe les responsabilités, l’important est de trouver une issue et c’est là où l’œuvre de Dieu peut se manifester.
Jésus dit bien : il NOUS faut travailler aux œuvres de Dieu, nous, vous et moi. Les œuvres de Dieu ? Nous n’en avons pas de définition. Ce n’est pas obéir aux 613 commandements que les pharisiens font respecter avec rigueur.
Jésus nous a enseigné que c’est « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Et ton prochain comme toi-même. » (Mt 22, 37-39). Et « aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». (Jn 15, 12)
A nouveau, nous voici appelés à nous poser des questions et à prendre des décisions par nous-mêmes.
Nous sommes nombreux et nombreuses à œuvrer au sein de Pentemont-Luxembourg. Pour ne citer que quelques actions de ce matin : accueillir sur le seuil du temple, transmettre en vidéo, jouer de l’orgue, préparer le verre de l’amitié, le déjeuner, …
Hors du temple, je rêve que le cantique « Tous unis dans l’Esprit » ait raison. Le refrain dit « Et le monde saura que nous sommes chrétiens par l'amour dont nos actes sont empreints. »
A la fin de notre chapitre, Jésus s’explique davantage : « C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles. » Les pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent vous dites “nous voyons” : votre péché demeure. »
La formulation est brutale. Ce que j’en comprends, c’est que Jésus ouvre les yeux de tout le monde. Certains qui étaient aveugles acceptent de regarder. D’autres qui croyaient voir clair et de tout comprendre pourraient se rendre compte qu’ils étaient en fait aveugles et ouvrir les yeux – ou alors s’obstiner et s’enfoncer dans leur cécité, comme le font les pharisiens.
Jésus nous veut lucides. Pour 2026, je traduis par : lucides sur ce monde si beau, si merveilleux et si menacé. Lucides sur la destruction en cours de notre biosphère, condition de l’existence de l’humanité. Lucides sur les causes spirituelles de la crise : notre course au toujours plus, l’idolâtrie de l’argent et de la technologie, l’hybris de la toute-puissance humaine.
Toutes les données sont là. Alors quand nos yeux s’ouvrent nous pouvons être assaillis par la culpabilité. Pour ma part, je confesse que j’aurais pu lire le rapport du Club de Rome en 1972, que j’aurais pu me joindre aux mouvements contre les pluies acides – à l’époque j’étais en Allemagne – dans les années 1970/80. Rien du tout. Pour mon travail j’ai pris l’avion plus souvent qu’à mon tour, etc. Il a fallu que ma fille devienne végétarienne en 2014 pour que mes yeux se dessillent et que je me documente. Sans originalité, j’ai suivi les évolutions de la société : la COP 21 de 2015 se tenait à Paris, le pape François publiait Laudato Si, son encyclique pour l’écologie intégrale, c'est-à-dire une théologie qui tient ensemble les aspects écologiques et sociaux de la création.
Oui, j’ai contribué à la crise actuelle et j’ai beau être dans l’équipe Eglise verte, je continue à le faire. C’est très inconfortable.
Dans la confiance à Dieu, je peux vivre avec ce malaise, cette tristesse, les dépasser et assumer mes limites. Le Seigneur me libère, nous libère de la contrainte de la performance et de la réussite. Nous pouvons agir gratuitement, dans la joie, avec des sœurs et des frères, nous pouvons et devons faire de notre mieux, tout en sachant que tout est entre les mains de Dieu.
Notre Eglise protestante unie qui a adopté en 2021 une décision sur l’écologie veut et se doit d’agir dans cette question de vie et de mort pour nous et les générations à venir. Quand nous allons marcher dans le ravin de l’ombre et de la mort, comme dans le Psaume 23 « Le Seigneur est mon berger » qui nous est également proposé ce dimanche, le monde aura besoin de consolation et d’encouragement. Voilà notre trésor : annoncer la bonne nouvelle du pardon, de la résurrection et de l’espérance du salut.
Dans sa Charte pour une église de témoins, adoptée en 2022, notre Eglise protestante unie proclame – et je termine avec cette citation : « Le grand mouvement de l’amour de Dieu pour le monde (Jn 3,16), pleinement manifesté en Jésus-Christ et porté par l’Esprit Saint, est la source de notre émerveillement et de notre joie. Notre vocation de témoins est d’accueillir et partager cette bonne nouvelle pour la Création tout entière. […] Avec ses dons reçus de Dieu et dans la conscience de ses propres limites, chacun de nous peut prendre sa part de mission, aussi modeste soit-elle, et dire « je » en témoignant du Christ. […]
Être Église du Christ, c’est discerner, dénoncer et combattre les injustices, s’engager avec d’autres en faveur et avec les plus fragiles, et devant l’urgence de la situation écologique, se placer dans une attitude d’accompagnement et de responsabilité. Être Église du Christ, c’est chercher à vivre la fraternité universelle, au bénéfice de toute la Création. »
Amen
