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Vous avez dit "sage" ?

Prédication du dimanche 26 juillet 2026, par Loup Cornut

 

Vous avez dit "sage" ?

Prédication du dimanche 26 juillet 2026, par Loup Cornut

 

Lectures bibliques : 

  • Romains 8, versets 28 à 30
  • 1 Rois 3, versets 5 à 12

 

Lundi dernier, en mettant en place les nouvelles affiches rue Madame, j’ai vu ce panneau. Il traine parfois, de-ci, de-là, disparait quelques temps et fait une réapparition. Je vous le lis : « Mon Dieu, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne puis changer ; le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence ». Et bien, vous voyez, ce panneau, c’est ce que j’appelle un clin d’œil de l’Esprit saint. Oui, parce que j’avais commencé à réfléchir aux textes que nous allions partager aujourd’hui, et j’étais aux prises avec cette notion de sagesse. Et voilà le petit clin d’œil de l’esprit saint, qui me rappelle que, parmi les choses que l’on peut demander à Dieu pour gouverner notre vie, il y a la sagesse.

Et, il se trouve que dans les lectures proposées pour ce jour, il y a un texte sur le roi Salomon. Salomon est devenu, de façon presque légendaire, l’incarnation de la sagesse. Le texte que nous venons d’ailleurs de lire le dit bien : « Je te donnerai un cœur sage et intelligent, de telle sorte qu’il n’y aura jamais eu avant toi et qu’il ne se lèvera jamais plus après toi personne de semblable à toi. » Salomon est un roi dont la sagesse est exceptionnelle, pour ne pas dire exemplaire. De très nombreux commentaires existent que la justice et la sagesse de Salomon. Cette sagesse, il en hérite, pour ainsi dire, dans le passage sur lequel nous nous arrêtons ce matin. Et si nous prenons les choses en détail, nous allons voir que cette sagesse parait bien contestable…

Notre récit se passe au moment où Salomon accède au trône. Et cette accession même au trône pose problème. Elle pose problème pour plusieurs raisons :

Tout d’abord, Salomon accède au trône alors que le roi en place n’est pas encore mort. Le roi David est mourant, et les prétendants se bousculent déjà pour prendre le pouvoir. Nul n’attend que la question de la succession se pose véritablement, avec la mort du roi et personne n’a été adoubé par David. Bref, les prétendants cherchent à devenir roi alors que le roi est toujours là.

Mais qui sont ces prétendants ? Et c’est là le second problème : il s’agit d’Adonias, frère ainé de Salomon, puis, dans une deuxième intention, de Salomon lui-même. Il semblerait logique qu’Adonias, en tant qu’ainé et fils de l’épouse légitime de David accède au trône à la mort de son père. Il pratique d’ailleurs les rites lui conférant la royauté.

Bethsabée, la mère de Salomon l’apprend et manœuvre pour que ce soit son fils que devienne roi, en lieu et place de son frère. Malgré sa naissance entachée du crime que son père a commis vis-à-vis de sa mère, Salomon est un fils aimé et reconnu par David. Pour mémoire, David a enlevé Bethsabée, qui était mariée à Urie. De ce viol est né un enfant qui n’a pas vécu, puis, de cette union non consentie par Bethsabée, est né Salomon.

Alors, il est vrai, un enfant ne doit pas hériter de la faute de ses parents (Salomon ne peut en aucun cas être tenu pour responsable de l’attitude de son père) mais peut-il pour autant hériter de leur gloire ? Mis à part la logique patriarcale qui prévaut pour les successions royales, Salomon ne peut se considérer comme héritier (et possesseur) des qualités dont son père a fait preuve au cours de son règne.

Et Salomon s’en doute bien. Et lui aussi, force la main au destin. Aidé par sa mère qui a obtenu de David qu’il soit désigné comme son successeur, il n’attend pas la mort de son père pour pratiquer lui aussi les rites d’accession à la royauté.

Et, là aussi, les choses se corsent. Tout d’abord, le lieu choisit par Salomon pour pratiquer ces rites, n’est pas tout à fait neutre. Il s’agit d’un lieu établit et reconnu pour accomplir des rites, mais il porte surtout la mémoire d’une haute trahison. Des armées s’étant faites passer pour appartenant à une autre nation, afin d’être épargnées. Le lieu même où Salomon décide de recevoir les signes de la royauté est porteur de l’histoire d’une trahison.

Alors, il met les grands moyens : pour la cérémonie, il est entouré d’un prêtre et d’un prophète, le prophète Nathan. Mais avant cela, il a passé par le fil de l’épée tous ceux qui avaient mal agi envers son père. Avant de prendre le pouvoir, Salomon se fait le justicier d’un règne qui touche à sa fin et applique une implacable peine de mort aux ennemis désignés par son père. Pour la sagesse et la justice, on repassera…

 

Mais alors, qui est-il cet homme qui s’empare du pouvoir et auquel Dieu apparait en rêve ? Parce oui, dans le texte que nous lisons ce matin, le Seigneur est apparu en rêve à Salomon, juste après l’accomplissement des rites pour signifier sa royauté.

Salomon se présente comme un « enfant », un « jeune-homme » ; selon les textes, il n’aurait pas plus de 12 ans. 12 ans et déjà tant de morts à son actif… Mais, pourtant, il est dit que Salomon « aimait le Seigneur et suivait les prescriptions de David ».

Les tournures proposées dans nos traductions ne rendent pas fidèlement la manière de laquelle il se présente à Dieu. Il dit qu’il est un enfant qui ne sait rien faire. L’expression utilisée en hébreu dit « qui ne sait ni entrer ni sortir ». Cette expression appartient au vocabulaire militaire ; elle est utilisée pour parler d’une offensive pour à la fois aller attaquer le camp adverse puis s’en retirer. Nous voyons bien là l’ambivalence de Salomon. Il est en un enfant, justicier-tueur confirmé, et il utilise un vocabulaire martial pour se définir.

Il se pose comme un, au milieu du peuple. Il veut se faire passer pour un insignifiant petit grain de sable parmi la multitude du peuple que Dieu s’est choisi. Mais il appartient justement à ce peuple que Dieu s’est choisi et dont il connait toutes les têtes, a fortiori de la descendance de celui auquel Il en a confié la royauté.

C’est le paradoxe de Salomon : il commence son règne dans le sang, il s’efforcera de pacifier le royaume, notamment en épousant une princesse égyptienne, et finira sa vie dans un syncrétisme coupable, alimenté par les croyances de ses très nombreuses maitresses.

Mais la question que le Seigneur lui pose est étonnante aussi : « Demande ce que tu veux, je te le donnerai ». On se croirait avec la lampe magique des 1001 nuits ! Ou bien à l’âge où l’imagination le dispute encore au réel et où l’on peut se croire destiné à 1000 folles aventures, sans limites, sans contraintes.

Cette question de Dieu est-elle un piège ? Est-elle une façon de tester la droiture de Salomon ? Qui ne tomberai pas dans le panneau face à une telle proposition ? On comprendrait aisément que Salomon réclame plus de pouvoir, plus de richesses, plus de gloire…

Et pourtant, il formule une réponse tout en humilité : « donne-moi un cœur attentif pour gouverner ton peuple, pour discerner le bon du mauvais. » Salomon ne demande pas le pouvoir. En réalité, il l’a déjà : il est fils de roi, et devient roi à son tour. Le pouvoir, il le possède, nul besoin de le demander.

Il pourrait demander plus de richesses. Salomon est déjà infiniment riche et la suite du récit le prouvera. C’est lui qui mènera à bien la construction du temple pour le Seigneur voulue par son père, David. Cette formidable construction demandera des quantités phénoménales de matériaux, nécessitant d’investir des sommes colossales. L’archéologie tend à démontrer qu’à l’époque estimée de Salomon, le pays disposait de très riches mines de minerais qui rendaient son souverain exceptionnellement riche. Riche, donc, Salomon l’est déjà aussi.

Alors, on pourrait dire, le pouvoir, l’argent… il ne manquerait plus que les femmes ! mais Salomon est jeune, et cela viendra plus tard.

Non, pour le moment, il formule une demande qui, si on y regarde de plus près, est encore plus audacieuse. Il demande « un cœur attentif pour discerner le bon du mauvais ».

Discerner le bon du mauvais est une référence directe au récit de la Genèse. Salomon ose demander à bénéficier ce qui a justement valu à Adam et Eve d’être chassés du jardin d’Eden. Dans le jardin d’Eden, un arbre portait des fruits permettant de connaître la différence entre le bon et le mauvais. Il était interdit aux habitants du jardin, en l’occurrence Adam et Eve d’en manger, au risque de se prendre pour des égaux de Dieu. C’est dans cette maitrise de la connaissance du bon et du mauvais que s’opérait la distinction entre Dieu et les Hommes. Et c’est précisément cela que Salomon demande ! Est-ce vraiment si sage ?

Peut-être faudrait-il que nous nous arrêtions un instant sur cette notion de sagesse. Dans quel(s) contexte(s) l’employons-nous aujourd’hui ?

On attend d’un enfant qu’il soit « sage » et même, disait-on encore quand j’étais enfant, « sage comme une image ». Cette sagesse-là induit quelque-chose de statique. Une image est justement ce qui ne bouge pas. Si un enfant est considéré comme sage, c’est par ce qu’il ne bouge pas et ne fait pas de bruit. En quelque sorte, un enfant sage, serait un enfant qui sait se faire oublier. Mais est-ce là la vraie sagesse ? Se tenir coi, immobile, discret, transparent. Le sage serait-il celui dont on peut ne pas tenir compte ? celui qui reste totalement passif ?

La sagesse désirée par Salomon est justement une sagesse de tension, une sagesse de mouvement ; quelque-chose de dynamique. Il sait que, pour gouverner, il ne pourra s’appuyer sur des préceptes figés, inamovibles. Il est appelé à gouverner un peuple, et le propre d’un peuple et d’être vivant, c’est-à-dire en mouvement. Pour gouverner correctement, il devra s’adapter aux personnes, aux circonstances, et ne pas s’arque-bouter sur un prétendu savoir. Dans ce sens, distinguer le bon du mauvais n’est pas une connaissance absolue. Mais la nécessité de pouvoir osciller entre plusieurs frontières, plusieurs définitions par ce que le bon et le mauvais ne sont pas figés. Salomon n’aspire pas à une connaissance totale. Il ne demande pas à tout savoir sur tout, à tout connaître du monde. Salomon demande à Dieu d’être doté de la capacité à discerner. La sagesse se niche ici. Face à chaque nouvelle situation, il ne pourra pas utiliser des recettes toutes faites, des jugements préétablis, déjà usités et ayant éventuellement fait leurs preuves. Non, à chaque fois, il va devoir réinventer. Il va devoir comprendre le plus finement possible la situation pour en faire émerger une issue positive. C’est en ce sens que sa sagesse et sa justice sont souvent cités par d’éminents juristes pour mettre en évidence une forme de maïeutique de la justice. Salomon ne rend pas un jugement péremptoire ; par ses propos il permet aux éléments de différentes parties d’émerger. Ainsi la justice peut se faire jour.

Salomon est parfois comparé à Noé, un homme qui a su quoi faire dans une situation exceptionnelle. Noé a su construire l’arche ; il a réussi à y conduire un couple de chaque espèce ; il a tenu bon dans les flots immenses du déluge et a mené tout le monde à bon port.

La justice, la sagesse de Salomon pourrait s’apparenter à cette navigation. Il faut tenir compte des éléments : le vent, la pluie, du bateau, de ses capacités de navigation et de la destination visée. Salomon doit composer chaque jour avec son peuple, avec les affaires qui en opposent les membres, avec les peuples alentours avec lequel il cherche à établir des relations pacifiées. Il devra le faire de manière différente avec chacun. Mais, grâce à Dieu, il saura, par son cœur, distinguer le bon et le mauvais de chaque partie, de chaque protagoniste. Sa visée est une relation pacifiée entre tous, le maintien de la vie.

Alors, malgré toute l’ambivalence de cet homme, nous pouvons peut-être souhaiter être à son image. Il contient lui aussi, du bon et du mauvais, comme le bon grain et l’ivraie de dimanche dernier ; comme les différents sols dans lequel le semeur tente de faire pousser ses plantes du dimanche précédent. Il est comme nous, nous sommes comme lui. La voie qu’il nous ouvre est celle d’une relation au monde, aux autres, sans jugement hâtif. Nous sommes appelés à ouvrir notre cœur, afin qu’il soit « attentif ». C’est dans cette intelligente attention que se loge la sagesse. Si nous sommes véritablement attentifs aux uns et aux autres, aux situations, nous en discernerons mieux toute la complexité. En prenant la mesure de cette complexité, nous pourrons faire preuve de sagesse. Laissons le Seigneur habiter notre cœur pour que nous soyons capables de discernement, de sagesse et de justice.

Amen.