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Immersion dans l'eau vive

Prédication du dimanche 6 septembre 2026, par Annette Preyer

 

Immersion dans l’eau vive

Prédication du dimanche 6 septembre 2026, par Annette Preyer

 

Lectures bibliques :

  • Ezéchiel 47, versets 1 à 12
  • Apocalypse 22, versets 1 et 2 

 

 

Je pourrais commencer par vous demander comment vous avez vécu cet été à trois vagues de canicule, 53 jours exactement, l’été le plus chaud depuis les premières mesures en 1900, avec 120 000 hectares de forêts partis en fumée, avec au moins 7300 personnes décédées en raison de la chaleur, aux dizaines de milliers de volailles et des milliers de porcs morts dans les élevages industriels. Tout cela déjà éclipsé dans l’actualité par la coulée de boue meurtrière au Népal.

Je pourrais vous raconter les arbres calcinés qui m’ont effrayée près de Die dans la Drôme – et les petites pousses vertes sorties de terre en lisière 24 heures après des orages avec pluies diluviennes.

Mais, non, ni revue de presse, ni séance de photos de vacances. Ce matin, nous sommes avec Ezéchiel il y a 2600 ans.

Ezéchiel vit dans une région où, à l’inverse de la majorité des Français, les peuples sont conscients de l’importance de l’eau pour la vie, du Nil pour l’Egypte, de l’Euphrate et du Tigre pour la Mésopotamie, là où Ezéchiel a été déporté.

Qui est Ezéchiel ? On ne sait pas grand-chose sur lui. Né dans une famille de prêtres, il fait partie de la première vague de déportés à Babylone dès 597 avant notre ère. Il se trouve loin de sa terre natale, loin de son peuple et surtout loin du temple où il aurait dû commencer son service. Ce temple qui est rasé en 587 par Nabuchodonosor.

Il nous faut faire un effort pour imaginer ce que pouvait représenter le temple de Jérusalem pour le peuple d’Israël. La détresse face à Notre Dame de Paris dévorée par les flammes n’y est en rien comparable. A la suite d’un vigoureux effort de réforme religieuse qui s’était étalé sur plusieurs siècles, le temple était devenu l’unique lieu de pèlerinage et de sacrifices ; il était donc vraiment le centre de la vie cultuelle d’Israël. Le jour où il s’écroulait, tout le système du culte s’écroulait ; la foi allait-elle s’écrouler avec ? La vie a-t-elle encore un sens ? Où est Dieu ? A-t-il abandonné son peuple ? Est-ce la fin de l’histoire ?

Dans ce contexte de catastrophe nationale, politique, sociale et théologique, Ezéchiel est chargé par Dieu de devenir prophète. Son message se concentre d'abord sur le jugement de Dieu contre l'idolâtrie et l’ingratitude d'Israël, interprétant la chute de Jérusalem et la destruction du Temple comme un jugement divin exécuté par les armées babyloniennes. Mais le message d'Ézéchiel ne s'arrête pas au jugement : Dieu n'a pas abandonné son peuple. Ézéchiel proclame que la souveraineté de Dieu ne se limite pas au temple, que Dieu reste présent auprès des exilés et que la restauration est promise.

Dans les chapitres 40 à 46, le prophète décrit la construction d'un nouveau temple avec force détails et mesures, j’avoue que cela m’a ennuyée. Ce nouveau temple est impressionnant, mais vide et sans vie. Ce n'est qu'au chapitre 47, le nôtre, que la vie apparaît enfin.

Après nos versets et jusqu’à la fin du livre qui compte un chapitre de plus, la vision d’Ezéchiel annonce de nouvelles frontières pour le pays d’origine du peuple en exil, avec la description d’une nouvelle répartition de la terre, dans l’ordre et avec équité, une sorte de réforme agraire, où les résidents étrangers ont eux aussi droit à la terre. Le nom de la ville conclut le livre : YHWH Shamma, c'est-à-dire le Seigneur est là.

 

Notre passage a deux parties : la description du fleuve puis celle des bienfaits produits par ce fleuve, avec entre les deux la question « As-tu vu, fils d’homme ? »

Venons-en à l’eau, le fleuve à venir. Cela commence comme une fuite d’eau, un filet qui s’échappe de dessous d’une porte du temple. Pas n’importe quelle porte. Il s’agit de la porte d’Orient, la porte de l’est, qui est toujours fermée. C’est par cette porte que le Seigneur a quitté le temple quand le peuple a été déporté et c’est par cette porte que le Seigneur a réintégré le sanctuaire, avec – déjà – un bruit des grandes eaux.

1000 coudées ou 500 mètres plus loin, le filet est devenu un cours d’eau qui arrive aux chevilles du prophète. 500 mètres supplémentaires et le ruisseau lui arrive aux genoux. Encore 500 mètres et la rivière lui arrive aux reins. Enfin, après les derniers 500 mètres, Ezéchiel est face à un torrent infranchissable où il aurait fallu nager.

Il y a de quoi être impressionné et émerveillé. Quelques gouttes d’eau qui s’écoulent du sanctuaire pour devenir un fleuve profond au débit irrésistible !

 

La prophétie ne décrit pas seulement un fleuve. Elle invite Ezéchiel à y entrer, donc d’abord avec l’eau jusqu’aux chevilles, puis jusqu’aux genoux, puis jusqu’aux reins, avant d’atteindre un torrent qu’il ne peut plus traverser, car il faut désormais s’y abandonner. Celui ou celle qui accepte de descendre dans l’eau pourra expérimenter la grâce et en sera transformé.e.

Une image de la vie spirituelle. La plupart d’entre nous n’entre pas d’un seul coup dans la profondeur de Dieu. La rencontre avec le Seigneur est un chemin. Au commencement, nous avançons encore en gardant pied. Puis nous apprenons peu à peu à faire confiance. Enfin vient le moment où nous cessons de vouloir mesurer, contrôler ou posséder le mystère divin pour nous laisser porter par Lui.

La vie spirituelle n’est pas une conquête mais une dépossession. Ce n’est plus l’être humain qui tient le fleuve, c’est le fleuve qui le porte.

 

Nous arrivons à la seconde partie de la vision d’Ezéchiel. Le fleuve irrigue et assainit. « Il y aura de la vie partout où pénétrera le torrent. » Quelle merveille : « Il y aura de la vie partout où pénétrera le torrent. » Le fleuve restaure des écosystèmes entiers.

Le prophète voit au bord du torrent, de chaque côté, sur des terres autrefois stériles, des arbres en grand nombre. Puis cette eau descend dans la vallée du Jourdain, et se déverse dans la mer Morte, l'un des endroits les plus dépourvus de vie. L'eau de ce fleuve est si puissante que les eaux salées deviennent douces et regorgent de vie. Des êtres vivants y fourmillent et les poissons se multiplient. Comme dans le récit de la Genèse, la vie naît dans l’eau. La guérison de la mer est une recréation dans laquelle les poissons et les reptiles ont la première place.

 

Du coup, la pêche devient possible. Seuls les lagunes et les marais ne sont pas assainis – peut-être pour que ceux parmi les auditeurs de la prophétie qui gagnent leur vie en récoltant le sel ne craignent pas de perdre leurs ressources, peut-être parce que sur terre rien n’est jamais parfait à 100 % ou encore parce que la vie n’est jamais uniformité qui se referme sur elle-même – donc, il y a toujours du sel dont nous avons besoin, ne serait-ce que pour conserver les poissons. Il y a des arbres fruitiers pour nourrir les humains et leurs feuilles servent de remède. Le texte insiste : parce que le torrent sort du sanctuaire, les arbres donnent une récolte tous les mois – extraordinaire, douze fois par an – et leur feuillage ne se flétrira pas.

Cette eau qui jaillit du temple révèle que la vie ne trouve pas son origine en elle-même. La création n’est pas autosuffisante. Elle reçoit continuellement son existence et sa fécondité de Celui qui est la source de toute vie.

 

Au milieu des ruines et de la dévastation Ézéquiel rêve ainsi d’un paradis. Mais ce paradis n’est pas derrière lui, c’est un horizon qui s’ouvre, comme nous le retrouvons au dernier chapitre de l’Apocalypse, le dernier livre de la Bible :

1 Puis il me montra un fleuve d'eau vive, brillant comme du cristal,

qui jaillissait du trône de Dieu et de l'agneau.

2 Au milieu de la place de la cité et des deux bras du fleuve,

est un arbre de vie produisant douze récoltes.

Chaque mois il donne son fruit,

et son feuillage sert à la guérison des nations.

Le fleuve d’Ézéquiel se tient là, entre la création initiale et l’Apocalypse. A un moment où tout semble si désespéré, où ceux qui l’entendent se sentent si faibles devant les puissances destructrices, Ézéquiel leur offre le rêve d’une eau ruisselante et bénéfique qui est pour lui le symbole de la présence de Dieu dans sa création et de sa sollicitude pour cette création.

 

Ézéquiel voit au-delà d’une situation qui semble sans espoir, d’une époque minée par l’injustice, le pouvoir du plus fort. Il mise sur le pouvoir du rêve pour convaincre son peuple que les choses peuvent changer et vont changer à condition de passer à des actions concrètes, chercher la justice, abandonner les mauvaises habitudes. Le rêve reste un rêve, mais offre un horizon ouvert à nous, créatures de Dieu.

 

Entre les deux parties du texte, il y a l’invitation à s’arrêter et à observer de près. « As-tu vu, fils d’homme ? » As-tu perçu la cohérence et la puissance de l’action de Dieu à l’œuvre dans ce monde ? Tout est une question de regard. Prendre le temps de contempler, de s’émerveiller. Ce regard permet d’habiter différemment le monde à partir du petit espace qui est le nôtre. La prophétie contribue à façonner et à éduquer notre regard sur le monde.

 

Je vous propose d’aller un peu plus loin dans la question du regard. Quel est notre regard sur cette abondance incroyable ou plutôt notre façon de la comprendre ? Il y a abondance dans les mythes de création en Genèse 1 et Genèse 2. Dieu crée une abondance de vie dans laquelle l’humain a une place. De même, dans la description d’Ézéchiel : l’écosystème est harmonieux entre l’eau, les poissons en nombre et en variété, les arbres fruitiers à douze récoltes et les humains. Dieu est à la source de cette vie qui se déploie au pluriel. Cette abondance raconte Dieu.

Nous avons peut-être mal compris cette notion d’abondance. Puisqu’il y a abondance, cela veut-il dire que les ressources sont inépuisables, que le mot d’ordre est : allez-y, consommez, accumulez, exploitez, voire épuisez les ressources ? De toute façon, l’eau du temple, Dieu viendra tout recréer ? La puissance de la vie nous dégagerait de la responsabilité de faire attention au monde vivant ?

 

Le Psaume 42 propose une autre piste.

2 Comme une biche se tourne

vers les cours d'eau,

ainsi mon âme se tourne

vers toi, mon Dieu.

3 J'ai soif de Dieu,

du Dieu vivant :

Quand pourrai-je entrer

et paraître face à Dieu ?

 

C’est le cri du roi David, comblé de richesses, de puissance et de gloire. Ayant goûté à tout ce que le monde pouvait offrir, il découvre, qu’aucun bien créé ne peut apaiser son désir le plus profond. Au contraire, plus il boit aux sources terrestres, plus grandit en lui l’appel d’une autre eau.

Cette soif est une grâce et une vocation. Elle nous rappelle que l’être humain ne trouve son accomplissement ni dans la possession, ni dans la consommation, ni même dans l’accumulation des connaissances, mais dans la communion avec le Dieu vivant. Elle est le signe le plus profond de notre dignité. La création tout entière a été créée pour l’infini, et rien de fini ne peut satisfaire pleinement son cœur.

Ainsi dans le dialogue entre Jésus et la Samaritaine dans l’évangile selon Jean. De la soif d’eau puisée dans un puits, Jésus passe à la promesse d’eau vive, une source jaillissant en vie éternelle.

L’eau vive, la réponse de Dieu à l’attente inscrite au plus profond de la création et du cœur des humains.

 

Le symbole choisi cette année pour marquer le Temps pour la Création, l’immersion dans l’eau vive, prend ici tout son sens. Il ne s’agit plus simplement de contempler la création de l’extérieur ni même seulement de la protéger. Il s’agit d’entrer dans une relation renouvelée avec Dieu, avec les autres et avec le monde créé. L’être humain n’est pas placé face à la création comme un gestionnaire extérieur, il y est plongé en son sein comme un être de communion.

En s’immergeant dans l’eau vive de l’Esprit, l’être humain retrouve sa vocation première : celle d’être prêtre de la création, offrant le monde à Dieu dans l’action de grâce et recevant le monde comme un don à partager.

La crise écologique n’est pas seulement le résultat d’erreurs techniques ou économiques bien réelles. Elle révèle une crise spirituelle plus profonde : lorsque l’homme cesse de rendre grâce, il finit par consommer. Lorsqu’il cesse de contempler, il cherche à posséder. Lorsqu’il cesse de recevoir le monde comme un don, il le traite comme une ressource.

Face à cette tentation, l’Église propose un autre chemin : celui de l’action de grâce, de l’ascèse et de la communion. L’ascèse chrétienne n’est pas un refus du monde. Elle est l’apprentissage d’une relation juste avec lui. Elle nous enseigne que la véritable abondance ne naît pas de l’accumulation mais de la gratitude. Le soin de la création n’est donc pas seulement une responsabilité présente. Il est aussi un témoignage de l’espérance chrétienne. Chaque geste de protection, de respect et de partage devient déjà une participation à cette transfiguration promise. Nous sommes les ouvriers et ouvrières d’une moisson dont nous ne verrons pas tous les fruits, mais comme les prophètes d’avant le Christ, nous les apercevons de loin, avec les yeux de la foi, et nous nous réjouissons.

Ainsi, ce Temps pour la Création ne nous invite pas seulement à préserver un héritage menacé. Il nous invite à retrouver notre place dans le grand mouvement de la vie divine. Comme le cerf altéré cherche les eaux vives, notre monde assoiffé cherche souvent sans le savoir la source qui seule peut le désaltérer. Le fleuve qui sort du sanctuaire continue aujourd’hui de traverser l’histoire. Il traverse nos déserts, nos inquiétudes, nos blessures et nos espérances. Il nous est demandé non seulement de le contempler sur ses rives, mais d’y entrer. Car c’est seulement lorsque nous acceptons de nous laisser porter par cette eau vive que nous devenons, à notre tour, sources de vie pour les autres et témoins de la transfiguration de toute la création.

Amen