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Entre le commencement et la fin du monde

Prédication du dimanche 31 mai 2026, par Bertrand Dicale

 

Entre le commencement et la fin du monde

Prédication du dimanche 31 mai 2026, par Bertrand Dicale

 

Lectures bibliques :

  • Genèse 1, versets 1 à 29
  • Matthieu 28, versets 16 à 20

 

Ce récit, on le connaît bien, on le connaît depuis toujours, et par conséquent on le connaît assez mal. Nous lui portons peu d'attention précisément parce que nous le fréquentons depuis l’enfance. Il est bien possible d'ailleurs que le plus gros travail intellectuel que nous lui appliquions, chacun d'entre nous, soit de nous débarbouiller mentalement de l'image à peine figurable d'un monsieur à barbe blanche façonnant de ses mains des animaux, des océans, des prodiges. Souvent, notre fougue exégétique s'arrête à ça : ne pas lire ce texte textuellement.

Car c'est sans doute le passage de la Bible qui attire le plus facilement les moqueries, les critiques, les accusations lancées aux Chrétiens – « alors tu crois vraiment que Dieu a créé le monde en 6 jours ? »

De fait, il y a une sorte de consensus parmi nous, protestants de notre dénomination, qui limite encore l’attrait que nous pourrions avoir pour ce texte. Nous sommes pour la plupart nés au 20e siècle et avons en tête que Genèse 1, c’est un récit symbolique.

La science nous dit depuis quelques générations que le monde n’est pas né en six jours calendaires. Demain matin, lundi 1er juin, la séparation de la lumière et des ténèbres et samedi prochain – à l'heure où nous serons à Jambville en train de chanter autour du feu avec les louveteaux et les éclaireurs – ce sera la création de l’homme et de la femme.

Nous savons que c'est scientifiquement absurde. Et par conséquent ce récit peut tracer une frontière entre certains christianismes et le nôtre, une séparation avec des frères qui nous navrent parce qu'ils sont certains que la théorie de l'évolution est une attaque contre l'autorité de la Bible c'est-à-dire contre Dieu. 

Alors, il se peut – pour moi en tout cas – que l’on n’ait guère, a priori, envie de s'attarder à ce récit forcément incomplet, puisque la connaissance sur la naissance de la vie sur Terre a totalement changé depuis le 8e ou le 7e siècle avant Jésus-Christ, lorsque l’on pense que ce récit a été écrit.

(ad lib) Nous préférons parfois nous contenter de goûter la poésie de ce texte, une poésie mouvante et généreuse sous la plume de ses traducteurs successifs. Par exemple au verset 24, ici dans la Nouvelle Bible Segond : « Que la terre produise des êtres vivants selon leurs espèces : bétail, bestioles, animaux sauvages. » La traduction Segond de 1910, parlait « du bétail, des reptiles et des animaux terrestres », la Bible de Darby disait au siècle précédent : « le bétail et tout ce qui rampe et les bêtes de la terre », la Bible du Semeur dit il y a quelques années « bestiaux, reptiles et insectes, animaux sauvages » et nous voici avec « bestioles », ce qui est bien joli.

 

Il est rare que l'on offre à notre méditation une telle quantité de texte : ce qui est reproduit sur notre feuille de culte, c'est à peu près 60 % du texte de l'Ancien testament. Et il y a peu de textes dans la Bible qui soient aussi longs et aussi difficiles à fragmenter. Il faut l’appréhender d’un seul tenant.

Et la manière dont je l’ai émondé, taillé, allégé n’est pas du tout hasardeuse. Je ne sais pas s’il est aussi nécessaire pour nous que pour des Hébreux d’il y a 2800 ans de disposer d’un récit de la création du monde.

Le récit de la naissance de l’univers, la science et l’école nous le dispensent depuis des générations, maintenant.

En revanche, nous pouvons trouver aujourd’hui une dimension irremplaçable dans ce long texte, et j’ai essayé qu’on la perçoive bien.

« Dieu dit : Qu'il y ait de la lumière ! Et il y eut de la lumière. Dieu vit que la lumière était bonne ». Puis : « Dieu dit : Que les eaux qui sont au-dessous du ciel s'amassent en un seul lieu, et que la terre ferme apparaisse ! Dieu vit que cela était bon. » Puis « Que la terre donne de la verdure, de l'herbe porteuse de semence, des arbres fruitiers (…) Il en fut ainsi. (…)  Dieu vit que cela était bon. » Le soleil et la lune : « Dieu vit que cela était bon. » Les êtres vivants dans l’eau, les oiseaux dans le ciel : « Dieu vit que cela était bon. » Le bétail, les animaux sauvages et les bestioles : « Dieu vit que cela était bon. » La création de l’homme et de la femme à qui sont donnés la domination sur la terre : « Dieu vit alors tout ce qu'il avait fait : c'était très bon. »

 

« Cela était bon », ce n’est pas une appréciation esthétique. Ce n’est pas une question de goût. Ce que l’on trouve à la création entière – je veux dire les végétaux et les animaux que nous entrevoyons en traversant le Jardin du Luxembourg comme tout ce que nous savons de l’infinité de l’univers tout entier –, ce que nous ressentons devant la création n’est pas de cet ordre.

Nous pouvons ne pas aimer voir des montagnes parce que nous les trouvons menaçantes, la mer peut nous angoisser irrésistiblement, nous pouvons détester les oiseaux qui gueulent et les fleurs qui puent.

Cela n’a rien à voir avec l’appréciation du Créateur lui-même sur sa Création : « Dieu vit que cela était bon ».

« Dieu vit que cela était bon », sept fois.

 

Ce qui rend si singulier ce récit des origines du monde dans la Bible, parmi tous ceux qui guident, enrichissent et font rêver l’humanité, c’est que tout procède de la parole. Une parole active, agissante, une parole définitive, d’une certaine manière : « Dieu dit : Qu'il y ait de la lumière ! Et il y eut de la lumière. »

La lumière vient du verbe ; la terre, les océans, les bestioles et les humains viennent du verbe. Évidemment, on pense aux premiers versets de l’évangile de Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. »

Toute la création est annoncée, dite, commandée, nommée par Dieu, et c’est cela qui nous fonde, nous Chrétiens qui croyons – nous l’avons répété tout à l’heure – que Dieu, le Père tout-puissant, est créateur du ciel et de la terre. 

Et, dans cette dimension-là, la question des six jours de la création, de la réalité cosmique de l’ordre de la création, de la « crédibilité » scientifique de ce récit s’évanouit. Ce que nous dit ce texte, « Dieu vit que cela était bon », c’est l’extraordinaire cohérence de toute la Création – la lumière, le jour, la nuit, la terre, la mer, les oiseaux, les bestioles, le règne végétal qui nourrit le règne animal – et nous, humains – tout fonctionne ensemble, tout est bon (et le mot hébreu, tov, ne désigne pas une dimension morale, la bonté, mais ce qui est bon, bien, ce qui fonctionne, ce qui concrètement agit bien, ce qui est exactement fonctionnel).

Ce récit de la création du monde, c’est surtout le récit du fonctionnement du monde, et d’un fonctionnement qui est bon. Et il est même plus que tov, il est hennah tov (hinè tov) – vraiment bien, bien de manière certaine, « très bon » dans notre traduction – en ce qui concerne le choix de Dieu pour l’homme et sa création : dominer les poissons, les oiseaux, les animaux terrestres, disposer des herbes porteuses de semence et des arbres fruitiers comme nourriture.

Dès le commencement, Dieu voit que cela est bon, vraiment bon.

 

Mais nous vivons dans ce monde. La Bible nous donne l’explication de sa création par Dieu, et les scientifiques nous donnent un éclairage sur le déroulement de ces événements dans un temps et un espace dont les dimensions nous donnent la migraine – et il est impossible de croire que ces explications s’opposent l’une, l’autre. Je n’ai rien – et vous non plus, je pense – contre l’idée que Dieu n’ait pas mis six jours calendaires à faire advenir sa création, mais quelques millions d’années. Et ça ne change rien au fait que cette Création soit bonne.

Mais si quelque chose a changé ces dernières années et dernières décennies, c’est que le monde créé nous apparait de plus en plus comme possiblement fini. Chacun d’entre nous – peut-être un peu plus ces derniers jours dans la canicule – se demande jusqu’où les pires prévisions se vérifierons – comme la possibilité de chaleurs rendant impossible la vie humaine dans des portions de plus en plus grandes de notre planète – gardons en tête par exemple le fait que les trois quarts du territoire de l’Espagne sont en cours de désertification – désertification a priori irréversible pour 40 % du pays.

J’ai été très frappé il y a quatre ou cinq ans par une chanson d’Emily Loizeau, une chanteuse qui fait carrière depuis une vingtaine d’années. Elle y parle de jeunes gens – autour de vingt ans – qui ont la certitude qu’ils n’atteindront pas l’âge de 50 ans.

La catastrophe climatique n’est pas la première terreur de l’humanité depuis que la Genèse a été écrite. La grand peur de l’an Mil, la fin des rois avec la Révolution française, le communisme, les guerres mondiales, le nucléaire – maintenant l’effondrement écologique…

J’ai déjà des souvenirs de fin du monde. C’était en 5e, je pense, un copain avait fait un exposé sur la bombe atomique et expliqué que les États-Unis et l’URSS disposaient d’assez de bombes pour détruire quatre fois l’intégralité des terres émergées à la surface de la terre. Un petit vertige métaphysique pour nous autres, enfants de la fin du baby boom.

Et on pourrait dire que le monde n’a pas été détruit, et qu’il ne s’est pas arrêté de tourner parce que Louis XVI a été guillotiné et que qu’on n’a pas trop à s’inquiéter – d’abord, il ne fait pas si chaud que ça ; ensuite, on va trouver une solution ; plus de climatisation ; et des frontières plus étanches.

 

Ce monde est un monde que Dieu voit comme bon. Et une bonne partie de la Bible parle pourtant de sa fin – une fin espérée, même, puisque la fin des temps doit survenir avec le retour du Christ et la nouvelle Jérusalem. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le titre du dernier livre du Nouveau Testament, l’Apocalypse, est devenu dans notre langage courant le synonyme d’un cataclysme absolu anéantissant l’humanité.

L’idée d’une fin des temps qui serait le début des temps nouveaux est pourtant fréquemment évoquée dans la Bible. Et, par exemple le Christ, au chapitre 24 de l’évangile selon Matthieu, énumère certains des signes catastrophiques qui annonceront son retour.

Et ce n’est donc pas un hasard si, avec le premier chapitre de la Genèse, le programme de lectures de notre église propose les derniers versets de l’évangile de Matthieu, que l’on a lus tout à l’heure.

Nous sommes le dimanche de Pâques ; on suit les femmes au tombeau, les discussions des gardes et leurs manœuvres avec les autorités religieuses. Et le Christ qui demande aux femmes d’envoyer les disciples en Galilée, où il les rencontrera.

C’est donc ce texte qui fait de l’évangile de Matthieu le seul s’achèvant sur des paroles du Christ, la première apparition de l’expression « pour le nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint », l’institution du baptême, l’annonce d’un ministère universel au-delà des fidèles du judaïsme… On oublie souvent, dans cette pluie de formules fortes, les derniers mots de cet évangile : « Quant à moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. »

« Jusqu’à la fin du monde », c’est l’extinction de ce monde dans lequel nous vivons. Autre traduction : « jusqu’à la fin des âges ». Les âges de la réalité tout entière, mais aussi l’âge de chacun. Autre traduction encore : « jusqu’à la consommation des siècles », c’est-à-dire la fin inimaginable du temps, qui est la seule mesure commune à tout le réel.

Cette promesse du Christ nous dit deux choses à la fois : sa fidélité et sa patience, d’une part, puisqu’il restera toujours à nos côtés ; et, d’autre part, la fermeté de l’annonce d’une fin des temps qui sera le royaume du père. Et les deux manières dont l’on peut prendre cette promesse nourrissent notre espérance – à la fois notre espérance d’une nouvelle Jérusalem dont ne savons guère les contours, et l’espérance surtout que le Christ ne nous quitte pas – ni dans notre vie sur terre à chacun, ni toute l’humanité et pour longtemps encore – jusqu’à la fin des temps.

Et c’est peut-être cela qui confirme, qui amplifie, qui déploie ce leitmotiv entendu dans Genèse 1 – « Dieu vit que cela était bon ». La création – c’est-à-dire des milliards d’étoiles et de planètes sur des milliards d’années –, la création n’est peut-être pas tout entière orientée vers le pacte de Dieu avec les humains. Mais ce pacte est là, ce pacte d’une planète dont Dieu nous propose les richesses, les bienfaits, et aussi une responsabilité immense.

((Une promesse de Dieu parmi d’autres – par exemple qu’un messie nous viendrait, qui ressusciterait et serait élevé à la droite de Dieu – et que rappelle ce beau texte des Actes des apôtres qui est aussi dans le programme officiel des lectures du jour et dont je vous ai mis un extrait sur la feuille de culte.))

 

Et nous l’avons répété – quand je dis nous, je parle des pasteurs et prédicateurs et de nombreux paroissiens de notre église, et en pensant évidemment au groupe de l’église verte – nous l’avons répété, dominer le monde, ce n’est pas l’exploiter sans limite de quantité et surtout sans limites morales. Être au cœur de la création, c’est entrer en empathie, en convergence, en compréhension avec elle – c’est entrer en amour avec l’œuvre du Père.

Et nous voici là, aujourd’hui, dans nos peurs et nos angoisses – et nos canicules –, interpellés par le commencement du monde tel que nous le raconte la Bible, c’est-à-dire la création d’un écrin pour l’humanité, un écrin dont son créateur nous dit qu’il est bon ; et assurés que, jusqu’à la fin de ce monde, le Christ restera auprès de nous.

Vivre entre le commencement et la fin du monde, c’est être dans la certitude d’une Création bonne et favorable, et renforcés dans l’espérance du Royaume pour l’humanité et pour chacun d’entre nous.

La Bible dessine ainsi le temps : l’immensité cosmique et l’infini de l’univers tracés en six « jours » rassurants ; et la finitude de nos vies terrestres, démesurément étendue par le temps infini de la grâce et de l’amour du Christ.

Et c’est là que nous sommes, assurés de la bienveillance de la création autant que certains de n’être jamais quittés, jamais abandonnés par le Christ.

Amen.