En habits de fête
En habits de fête
Prédication du dimanche 11 octobre 2026, par Philippe Rivet de Sabatier
Lectures bibliques :
- Esaïe 25, versets 6 à 10a
- Matthieu 22, versets 1 à 14
Introduction
Par principe, et sauf raison particulière, je choisis toujours le « texte du jour », par esprit d’œcuménisme, et pour éviter de choisir un texte qui me plaît spécifiquement. Le texte d’aujourd’hui est particulièrement dur.
On va parler du texte de Matthieu, et, aujourd’hui, je vous propose de nous intéresser plus particulièrement à la fin du récit :
11Le roi entra pour voir les invités et il aperçut quelqu'un qui ne portait pas de vêtement de fête. 12Il lui demanda : “Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir un vêtement de fête ?” Mais l'homme ne répondit rien. 13Alors le roi dit aux serviteurs : “Liez-lui les pieds et les mains et jetez-le dans l'obscurité du dehors. C'est là qu'il pleurera et grincera des dents.” 14En effet, ajouta Jésus, beaucoup sont invités, mais peu sont admis. »
Je vais vous faire une confidence : la première fois que j’ai lu ce texte, il y a longtemps, j’ai été scandalisé. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Torturer quelqu’un parce qu’il n’a pas mis ses beaux habits. Autant me dire « Si tu ne vas pas au culte avec une cravate, tu iras rôtir en enfer ! »
Comme vous le voyez, j’ai mis une cravate aujourd’hui.
Si j’avais fait cette remarque il y a une trentaine d’années, j’aurais vu de nombreux hommes dans l’assemblée vérifier discrètement leurs nœuds de cravate.
Apparemment, ce n’est pas ce qui se passe aujourd’hui. Pourquoi ? Est-ce que nos relations à nos vêtements ont changé ?
Je vous laisse pour le moment sur cette question, et je vous invite d’abord à relire tranquillement le texte, et à en regarder quelques lectures traditionnelles. Puis nous reviendrons sur la question du vêtement, et, plus précisément, sur ce que peut être pour nous, aujourd’hui, un habit de fête.
D’abord, relire tranquillement le texte
Est-ce une histoire plausible ?
Plausibilité :
Regardons la fin du passage.
Est-ce que tous les invités, rassemblés au hasard de la rue, ont eu le temps de rentrer chez eux et de se changer pour mettre de beaux habits ?
Est-ce plausible, ce roi qui descend dans la foule pour voir chacun des gens rassemblés au hasard de la rue, des gens qui ne sont pas des notables ? Qui descend pour voir ses invités, mais pas pour dîner avec eux ?
Pas vraiment ! Etc.
C’est une parabole, c’est-à-dire qu’il faut le lire au-delà du texte, qu’il faut en recevoir le sens prophétique ou allégorique.
Une perspective prophétique ou allégorique
C’est la troisième d’une série de trois paraboles de Matthieu sur le Royaume. Dans la grande tradition parabolique juive, c’est une parabole violente, qui part dans des extrêmes, avec des réactions violentes et meurtrières.
Depuis les débuts du Christianisme, on a cherché à donner à ce texte une lecture symbolique, ou allégorique. Donnons quelques exemples :
On a cherché à savoir ce que représentaient les différents personnages. Par exemple, les notables représentent les autorités juives qui n’ont pas reconnu la messianité de Jésus. La destruction de la ville ferait référence à la destruction de Jérusalem en 70 (donc, bien après la mort du Christ. Mais le Christ avait annoncé la destruction de Jérusalem cf. Matthieu 24). Ceux que les serviteurs vont chercher à l’extérieur, ce sont nous tous qui allons constituer l’Église. Les bons et les mauvais, ce sont nous, et il ne suffit pas d’être invités ou baptisés pour être reçus. La foi seule compte, et ce sont là les habits de fête. De toute façon, c’est Dieu qui décide… Je vous laisse deviner tous les débats théologiques qui peuvent se lancer à ce propos.
Mais nous n’allons pas nous y lancer aujourd’hui. Nous allons essayer de rester au ras des pâquerettes.
Excuses
Commençons par nous interroger sur les excuses que donnent ceux qui ne peuvent (ou ne veulent) pas venir. Nous lisons au verset 5 :
Mais les invités ne s'en soucièrent pas et s'en allèrent à leurs affaires : l'un à son champ, l'autre à son commerce ;
Ce sont des choses qu’ils font ou qu’ils vont faire, en y allant avec leur corps ou leur personne entière.
Si l’on voulait donner une allure moderne au texte, l’on pourrait donner comme excuses :
« Désolé, je suis en train d’écrire un long mail pour clôturer un dossier. »
« Je suis en téléconf. »
« Je suis en plein dans un débat sur LinkedIn (ou sur Facebook ou sur…) »
« D’accord, j’arrive, mais donnez-moi une connexion WiFi, que je puisse continuer à participer à ma réunion en téléconf pendant le festin »
Aucune de ces excuses ne met en action le corps lui-même. Rien dans ces évènements n’est corporel, n’indique un face à face. Dans aucune de ces situations le vêtement n’a d’importance.
Et cela semble être le sens de l’histoire que nous sommes en train de vivre. Alors ? Pourquoi s’intéresser au vêtement aujourd’hui ?
Une présentation de soi aux autres,
D’ailleurs, quelle drôle d’idée de parler de vêtements après une saison où l’on faisait tout ce que l’on pouvait pour se couvrir le moins possible. Et si l’on se promenait dans la rue, jusqu’à la semaine dernière, on se rendait vite compte que montrer de larges étendues de peau n’est plus réservé à la plage et aux lieux de vacances. Et d’ailleurs, pourquoi montrer un vêtement plutôt que sa peau, son bronzage, ses tatouages, etc. ?
Quelqu’un me dira : « Oui, mais d’un autre côté, la semaine dernière, c’était la Fashion Week, un immense déballage de vêtements plus excentriques les uns que les autres, dans toutes sortes d’endroits prestigieux, avec des dépenses vertigineuses. »
Et un autre dira : « Nous sommes à une époque où l’on achète sur Internet un vêtement, on le porte trois fois, et on s’en débarrasse. Et ça fait des montagnes de vêtements usagés dans les déserts du Chili ou ailleurs, etc. Pauvre planète ! »
Autrement dit, dès qu’on parle de vêtements, ça part dans tous les sens.
C’est que le vêtement sert à se protéger, du froid ou du soleil. Mais il sert aussi de présentation de soi aux autres.
Petite mise en perspective biblique.
Et d’abord, le vêtement est une chose sérieuse pour la vie de tous les jours.
Regardons les livres de l’Exode et du Deutéronome :
Exode 22:26
Si tu prends en gage le vêtement de ton prochain, tu le lui rendras avant le coucher du soleil;
Deutéronome 24, 12
Si cet homme est pauvre, tu ne te coucheras point, en retenant son gage ; 13 tu le lui rendras au coucher du soleil, afin qu'il couche dans son vêtement et qu'il te bénisse ; et cela te sera imputé à justice devant l'Eternel, ton Dieu.
On parle d’une époque lointaine et d’un milieu où un homme avait son vêtement pour tout bien.
Mais ça me rappelle l’histoire de cet immigré que nous avons accueilli quelque temps chez nous. Il avait suivi à pied la côte dalmate, avait été arrêté et enfermé dans un camp. Puis il a été libéré, mais, au moment de sortir on lui a confisqué ses chaussures et ses vêtements. (rassurez-vous quand-même, il en a trouvé d’autres avant de poursuivre son chemin).
Ça c’est le vêtement dans la vie quotidienne.
De l’autre côté, devant Dieu
Mais devant Dieu ?
Au tout début de la Bible, dans le récit de la Création, on voit d’abord l’homme et la femme nus sans honte, puis, après la consommation du fruit, en Gen 3, 7
Alors leurs yeux à tous deux s'ouvrirent et ils se rendirent compte qu'ils étaient nus.
Ils attachent ensemble des feuilles d’arbre, et cela leur sert de pagne, après avoir entendu la voix du Seigneur qui se promenait dans le jardin (d’Éden).
Dans le livre de l’Exode, tout le chapitre 28 (43 longs versets) est consacré à la description des habits que doit porter le grand prêtre quand il officie devant l’autel. Des vêtements extrêmement élaborés et somptueux, qui incorporent beaucoup de travail de broderie, de couture, d’orfèvrerie.
Montrer aux autres, à l’Autre
Donc, on ne peut pas évacuer l’idée que le vêtement a un sens.
Pour soi, et face à l’autre.
Mon vêtement est une partie de moi. Et enfiler un vêtement (ou me coiffer, me raser, me maquiller, …), c’est une démarche que je fais pour me montrer à l’autre.
Car l’homme n’est pas seul, n’est pas isolé dans le monde. L’homme, la femme a besoin de l’autre pour être, pour exister.
Se faire beau, se faire belle pour les autres. C’est une façon de faire attention aux autres, de respecter les autres, de respecter en eux leur humanité,
de respecter en eux cette présence vivante qui est un don de Dieu.
Mais, dans l’autre sens, une partie de ce que je suis est ce que je suis face à l’autre, ce que je suis pour l’autre. Nous avons besoin d’être reconnus par l’autre pour exister vraiment, pour être pleinement vivants.
Et nous avons, au fond de nous, ce besoin profond, ce besoin intime d’être reconnus par Dieu.
Devant Dieu
Alors, est-ce qu’il faut s’habiller comme le Grand-Prêtre quand on vient célébrer Dieu,le louer, le prier ?
Est-ce qu’il faut enfiler des vêtements splendides pour fêter Dieu ? Pour se faire reconnaître par lui ?
Retournons au texte de Matthieu.
Le roi entre pour examiner les convives. Un par un, il les examine. Chacun. Il fait attention à la singularité de chacun. Au vêtement dont chacun est revêtu.
Dont chacun est revêtu pour participer à la fête, pour être présent à la table du festin. Dans sa présence physique.
Les invités de la parabole son présents physiquement. Mais nous ?
Nous aussi, nous sommes invités, nous sommes invités à venir mettre notre confiance en Dieu comme on se rend à une fête.
Nous savons que Dieu fait attention à chacun de nous, à chacun de nous dans ce qu’il a de spécial, dans tout son être, dans toute sa personne.
Et cette attention de Dieu pour nous, cette présence en nous lorsqu’elle surgit à l’occasion d’une rencontre, d’un regard, d’un geste, cette présence en nous est une fête, une rupture dans le quotidien de la vie, une brèche dans la routine. C’est un ailleurs présent.
Vivons-le comme une fête. Sortons d’ici le cœur joyeux et prêt à faire rayonner cette joie.
Habits de fête ?
Prêts à être habités par cette fête à laquelle nous sommes appelés, prêts à le vivre comme quelque chose qui, chaque fois, sort de l’ordinaire, nous cherchons à porter sur notre corps comme un signe de cette joie.
Cela peut être un geste particulier que nous faisons. A un moment particulier de notre existence.
Par exemple, se mettre à genoux, - hum, pas très courant chez les protestants.
Faire un signe de croix : Hum, plutôt mal vu chez les protestants. Et pourtant, d’une certaine façon, c’est se mettre sous la protection du Christ (« Revêtez le Christ »). Ce contre quoi s’insurgeaient les réformateurs, c’est que c’était devenu une superstition, un geste machinal, dont certains pensaient qu’il avait le pouvoir magique de vous protéger.
Mais si je fais sincèrement ce geste pour m’indiquer que je me mets sous la protection du Christ, pourquoi pas ?
Ou cela peut-être simplement un regard accueillant, un regard souriant, un regard confiant adressé à autrui.
Un regard adressé à autrui.
Retournons encore une fois dans le livre de la Genèse, au chapitre 33.
Après avoir volé son droit d’aînesse à Ésaü, après être parti pour une très longue absence, après avoir lutté toute la nuit avec l’ange, Jacob, inquiet, va à la rencontre d’Esaü au gué de Yabboq, le regarde et dit :
Gen 33, 10, … J’ai vu ta face comme on voit la face de Dieu…
Peut-être, ce jour-là, la face de l’autre est-elle vue comme la face de Dieu,
Peut-être ta face est-elle vue ce jour-là par un autre comme la face de Dieu, peut-être cette rencontre, ces mots que tu dis, peut-être qu’à ton insu ils sont porteurs d’un regard de Dieu, d’un appel de Dieu.
Peut-être, par ta présence, ce jour-là, ton visage, ta parole sont en habit de fête devant l’autre.
Soyez pour l’autre un visage, une écoute, une parole en habit de fête.
