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Pour une Eglise sans gourou

Prédication du pasteur Samuel Amedro du dimanche 13 septembre 2026, soir - Culte d'installation de la pasteure Céline Rohmer.

 

Pour une Eglise sans gourou

Prédication du pasteur Samuel Amedro du dimanche 13 septembre 2026, soir - Culte d'installation de la pasteure Céline Rohmer.

Le pasteur Samuel Amedro est le Président du Conseil de la Région parisienne de l’EPUdF.

 

Lectures bibliques : 

  • 1 Corinthiens 3, versets 5 à 17
  • Nombres 11, versets 24 à 30 

 

Pour une Église sans gourou. Le jour où nous installons une nouvelle pasteure, le titre mérite quelques explications ! Je n’ai pas dit « pour une Église kangourou » même si, quand Céline a accepté son appel, le conseil presbytéral s’est dit : « Génial, l’affaire est dans le sac ! » Parce que oui, nous avons besoin de pasteurs, de serviteurs, de personnes qui acceptent une responsabilité. Nous avons besoin d’institutions pour travailler ensemble et tenir dans la durée.

La tentation est pourtant là, dans notre société et chez nous : choisir sans être engagé par son choix. Je prends ce qui me plaît, ce qui m’épanouit. Les contraintes collectives, très peu pour moi. Chacun sa route, chacun son chemin. Mais qui prend soin du chemin commun ? Nous sommes heureux de trouver une porte ouverte. Quelqu’un est venu l’ouvrir. Une communauté disponible ? Des femmes et des hommes y ont engagé une part de leur vie.

Paul connaît le prix de cet engagement : Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui faisait croître (1 Co 3,6). Il a fallu commencer, poursuivre, accompagner. Mouiller la chemise. Et quelle belle manière de parler des ministères : des serviteurs, des collaborateurs qui appartiennent à Dieu ! Notre temps, nos forces, notre intelligence participent à la missio Dei : la mission de Dieu. Chacun apporte ce qu’il a reçu. L’un enseigne, l’autre organise, visite, écoute, tient les comptes. L’institution permet à ces contributions de devenir une œuvre commune.

Moïse nous rappelle pourquoi c’est nécessaire. Il n’en peut plus : Je ne peux pas, à moi seul, porter tout ce peuple : il est trop lourd pour moi (Nb 11,14). Au bord du burn-out. Alors Dieu partage la charge et communique aux anciens le souffle qui repose sur lui. Écoutez bien : je retirerai un peu du souffle qui est sur toi et je le mettrai sur eux (Nb 11,17). Partager la charge, c’est déjà se déposséder. Sophie, depuis un an et demi, tu sais ce que porter veut dire. Avec un conseil presbytéral très engagé à tes côtés, tu as beaucoup donné, parfois jusqu’à frôler la surchauffe. Merci. Ton ministère a pris de la densité sans perdre ton sourire, ton humour, cette chaleur humaine communicative qui te caractérise.

Et toi, Céline, tu arrives avec l’enthousiasme de retrouver la paroisse et de travailler avec Sophie. Avec tout ce que l’enseignement du Nouveau Testament t’a permis de recevoir et de transmettre. Sophie et Céline, avec ce conseil presbytéral : vous êtes une voiture de course ! Prenez-en soin : elle doit tenir la distance. Paul a posé les fondations, un autre poursuit. L’œuvre traverse les générations grâce à leur fidélité. Ici, elle a des visages : Samuel Sahagian, Serge Oberkampf, Jean-Paul Morley, Simon Wiblé, Christian Baccuet… Pas une femme… jusqu’à Sophie. Et aujourd’hui Céline. Enfin ! Et tant de conseillers, de catéchètes, de visiteurs, de musiciens, de personnes qui ont donné sans faire de bruit. Tout n’a pas été rose. Mais quelle histoire ! Une institution rend ces fidélités disponibles pour ceux qui viennent après. Merci pour cette fidélité à une œuvre dont vous ne verrez pas vous-mêmes tous les fruits.

Mais Paul voit autre chose. Ce n’est pas une belle construction : c’est un sanctuaire que Dieu habite : l’Esprit de Dieu habite en vous (1 Co 3,16). À force de faire fonctionner l’Église, nous pourrions oublier de nous en émerveiller ! Et pourtant : Vous êtes la Tente de la Rencontre, le lieu où Dieu a promis d’être présent. Quand la confiance renaît, la foi s’affermit, une personne trouve sa place, une vocation se découvre, nous recevons une fécondité dont nous ne sommes pas la source mais que notre travail a permis. Dieu fait croître.

Parfois même ailleurs que là où nous avions préparé le terrain. Eldad et Médad sont restés dans le camp, mais le souffle repose aussi sur eux et ils se mettent à prophétiser en dehors de l’espace sacré. Mais la Tente ne retient pas le souffle : il va où il veut, quand il veut — et parfois hors les murs. J’y vois la surabondance de la grâce, cet excès de vie que nos plans n’avaient pas prévu. Quelle joie d’aimer ce qui grandit sans l’avoir nous-mêmes planté ! J’aime mon Église quand elle sait accueillir ce qu’elle n’a pas elle-même organisé parce qu’elle sait qu’elle n’est pas propriétaire de l’œuvre.

Et pourtant. À Corinthe, les possessifs ont changé de place. Les uns disent appartenir à Paul, d’autres à Apollos et d’autres encore à Céphas. Les collaborateurs se transforment (parfois malgré eux) en chefs de file. Insensiblement, l’œuvre commune se transforme en appartenances concurrentes.

Quand Josué demande à Moïse de faire taire Eldad et Médad, Moïse, lui, n’a rien demandé ! Josué défend son patron contre une concurrence qu’il ne semble pas ressentir. Mais Moïse l’arrête : Es-tu jaloux pour moi ? Si seulement tout le peuple du Seigneur était prophète ! (Nb 11,29). Voilà un chef qui refuse d’être un gourou. Il est vrai que le charisme joue toujours un rôle. Quelle chance, une personne qui sait parler, entraîner, donner envie ! Mais le charisme devient encombrant lorsqu’il dispense les autres de prendre leur place. Max Weber l’avait vu : l’autorité charismatique ne se transmet pas. Elle tient à une personne — et quand elle s’en va, tout vacille. À force de construire l’Église autour du pasteur, nous lui demandons de l’incarner tout entière. Avec notre Ferrari pastorale, nous pourrions être tentés de nous installer confortablement sur le siège passager.

Parfois, c’est l’ouvrier lui-même qui dérape, de serviteur, il se mue sans le vouloir en patron. On peut le comprendre ! Pendant dix ans, vingt ans, on porte la mission même dans les moments difficiles. On y met tout son temps, son cœur, son intelligence, son énergie, ses nuits parfois (son argent aussi mais bon on n’en gagne pas beaucoup). Sans mauvaise volonté, insensiblement, on change de place : à donner toute ma vie à une œuvre, cette œuvre devient mon œuvre. Mon Église. Mon ministère. Mes paroissiens. Ces possessifs disent un attachement. Comment distinguer encore ce qui lui arrive de ce qui m’arrive ? Sa réussite me fait exister ; ses difficultés me menacent. Je porte tellement que je finis par occuper toute la place. Et les autres me la laissent volontiers : c’est pratique, quelqu’un qui porte tout. Le problème commence quand une personne devient, pour les autres ou pour elle-même, indispensable à toute l’œuvre. Une confiance peut alors devenir une dépendance ; une responsabilité, une emprise. Et un pasteur un gourou…

Mais nous, protestants, nous nous croyons à l’abri de ces dérives. Pour éviter le cléricalisme, la Réforme a supprimé le clergé et affirmé avec force le sacerdoce universel. Et nous avons organisé démocratiquement l’exercice du pouvoir dans notre Église : des mandats électifs, temporaires et collégiaux. Personne ne décide seul. Alors ces garde-fous nous laissent croire que le problème est réglé. Le cléricalisme ? Chez les autres, certainement. Mais pas chez nous !

Et pourtant… c’est quand tu te crois à l’abri que tu es le plus fragile. Le pouvoir sait changer de forme. Il passe par la connaissance de celui qui sait. Par la séduction de celui qui plaît. Par l’identité et l’histoire de celui qui appartient par naissance au club privé des huguenots. Par l’argent de celui qui compte parce qu’il donne beaucoup. On peut ne rien imposer et peser très lourd. On peut laisser chacun s’exprimer et savoir d’avance quelles paroles compteront vraiment. Être élu et concentrer le pouvoir. Officiellement nous confessons le Christ seul, la Grâce seule, la Bible seule… mais dans la réalité le pouvoir peut être ailleurs. Pour Paul, le sanctuaire est en danger. Tout ce qui prend la place de Dieu fragilise l’Église, la fracture et abîme ceux qui la composent. Voilà le nœud : quelque chose ou quelqu’un a pris une place qui n’était pas la sienne. Celle du Christ.

Alors remettons le Christ au centre ! Très bien. Mais attention, Jésus nous prévient : Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : “Seigneur ! Seigneur !” qui entreront dans le royaume des cieux (Mt 7,21). On peut mettre du Jésus dans toutes ses phrases et continuer à prendre toute la place. Alors Paul met les points sur les i : Or nous, nous proclamons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs (1 Co 1,23). Parce que celui-là seul peut contester nos idées sur la puissance, la réussite, et jusqu’à nos idées sur Dieu. Alors, obéissants, nous avons bien conservé une petite place pour lui dans notre foi et notre théologie… Mais, dans le même temps, nous avons gardé juste à côté, bien intact, tout ce qui nous gouverne vraiment : notre conception du ministère, notre tradition, nos stratégies. Une belle construction horizontale. Chacun dans sa petite maison. Avec Jésus dans le quartier.

Or Paul, lui, nous demande de construire verticalement : la Croix doit être et rester le seul fondement et par là-même le critère de discernement de toutes nos doctrines et de toutes nos pratiques. Elle interroge la place que nous prenons, le pouvoir que nous exerçons, celui-là même que nous refusons de lâcher. Et pourtant, celui qui nous appelle à nous déprendre ne cherche pas à prendre notre place. Parce que lui-même a parcouru ce chemin de déprise qu’il nous propose : lui qui était vraiment divin, il ne s’est pas prévalu d’un rang d’égalité avec Dieu, mais il s’est vidé de lui-même […] il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à la mort – la mort sur la croix (Ph 2,6-8). Il se donne pour nous libérer. Voilà l’autorité à laquelle nous pouvons nous fier. Et Paul enfonce le clou : si l’œuvre de quelqu’un est brûlée, il en subira la perte ; lui, certes, il sera sauvé, mais comme au travers du feu (1 Co 3,15). Ton œuvre peut brûler : toi, tu es sauvé. Celui qui croit cela peut lâcher prise.

Ce chemin, nous pouvons déjà le reconnaître parmi nous. Céline, tu avais une place reconnue de professeure de Nouveau Testament à l’IPT. Tu remets cette place en mouvement avec joie : ton savoir, tes compétences, tu les engages autrement dans le ministère paroissial, avec Sophie et cette communauté. J’admire ce trajet-là. Vous aussi, Pentemont-Luxembourg, vous connaissez cette liberté. Vous apportez la plus grosse contribution financière de toute l’Église protestante unie de France. Vous pourriez trouver bien des usages à cet argent ici. Vous en confiez une part considérable à une œuvre commune qui dépasse votre paroisse et permet à d’autres de vivre, de servir, d’annoncer. Merci. Ce que vous faites, vous le faites pour tous.

Donner rend disponible pour d’autres ce qu’on ne garde plus pour soi. Mais on peut donner tout en retenant quelque chose : j’ai donné mon argent, mais ai-je lâché le droit de tout contrôler ? J’ai donné mon temps, mais est-ce que j’attends qu’on m’en rembourse en reconnaissance ? Le trésorier intérieur ne prend jamais sa retraite. Et moi, qu’est-ce que je retiens ? Qu’est-ce que j’ai du mal à lâcher ? Une place, une sécurité, une image de moi-même ? Le besoin d’être indispensable ? Je ne vous demande pas de répondre à voix haute. Juste de réfléchir maintenant dans votre cœur pour nommer la perle de grand prix que vous avez du mal à lâcher.

Mais soyons clairs. Si le Christ nous appelle à lâcher notre emprise sur les choses et sur les autres ; il ne nous autorise jamais à demander aux victimes d’abus de se laisser écraser. Je crois que notre Église devrait être une safe-place. Un refuge. Un lieu où l’on peut reconnaître sa fragilité sans devenir une proie. Un lieu où la parole du petit ne pèse pas moins lourd que la réputation du puissant. Où la victime n’est pas sommée d’affronter seule son agresseur. Où l’on ne protège pas l’unité en étouffant la parole qui dérange. Où le pardon ne sert jamais de prête-nom à l’impunité. Où celui qui révèle la blessure n’est pas accusé d’avoir créé le scandale. Pour que ce refuge existe, la déprise doit aussi prendre une forme collective : des responsabilités partagées, des pouvoirs contrôlés, une parole réellement écoutée. 

Une œuvre nous est confiée. Nous pouvons y engager toute notre vie sans nous sentir propriétaire. Planter, arroser, construire. Puis nous réjouir que d’autres poursuivent, inventent, fassent grandir ce que nous ne maîtrisons plus. Céline, c’est cette œuvre-là qui t’est confiée. Elle ne t’appartiendra pas. Tu la serviras — avec Sophie, avec ce conseil, avec cette communauté — et tu verras grandir ce que tu n’auras pas planté. C’est tout ce que je te souhaite. Dieu fait croître. Et nous avons le bonheur d’y prendre notre part. Amen !