La fidélité
La fidélité
Prédication du dimanche 7 juin 2026, par Loup Cornut
Lectures bibliques :
- Osée 6, versets 1 à 6
- Romains 4, versets 18 à 22
Il y a quelques temps, il y avait une campagne de publicité, sur les bus de la RATP. C’était pour une société dont le slogan était « Par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité ». Peut-être l’aviez-vous vue aussi ? Il s’agit de Gleeden, une société qui propose une application de rencontre, à destination des femmes qui recherchent des relations extra-conjugales. L’application battait en brèche était le principe même de la fidélité : « par principe, nous ne proposons pas de carte de fidélité ». Pour Gleeden, la fidélité serait une notion à rejeter « par principe ».
La fidélité irait à l’encontre de l’épanouissement personnel. Pour le dire autrement, pour être heureux, il faudrait être infidèle. Et qui mieux qu’Osée pour nous parler des conséquences, pour ne pas dire des ravages de l’infidélité ?
Osée est l’un des « douze petits prophètes ». Ils sont qualifiés des « petits » non par parce qu’ils seraient d’intérêt mineur mais parce qu’ils ont donné leur nom à des textes assez courts. Quoi qu’Osée soit un grand parmi les petits. Osée a une particularité, et je vous invite à le lire si vous ne l’avez pas déjà fait – son livre est plein de magnifiques trouvailles ; il est par exemple le premier à parler de l’amour inconditionnel de Dieu. Osée, donc, est particulier en ceci qu’il vit dans sa chair sa vocation prophétique. Il ne se « contente » pas, comme on pourrait dire, de porter au peuple les paroles du Seigneur, il vit ce que le Seigneur veut dire à son peuple. L’exemple le plus flagrant est son mariage : à la demande d’YHWH, Osée a épousé une prostituée.
Alors, il faut préciser les choses : il ne s’agit pas d’une femme qui exerçait la profession de prostituée mais une femme qui se livrait, de temps à autres, à la prostitution sacrée. Osée vit à une époque où le culte juif est très largement influencé par la culture cananéenne et le culte du dieu Baal. Dans cette culture, il est fréquent que les femmes (par ailleurs des femmes n’étant pas le moins du monde stigmatisées dans la société) pratiquent, pendant quelques temps, la prostitution sacrée dans le temple. Il s’agit d’une pratique qui s’inscrit dans le culte de la fertilité (celle de la terre, et celles des hommes). Bref, YHWH ordonne à Osée d’épouser Gomer, qui se prostitue. Osée, en bon prophète, s’exécute et épouse Gomer. De cette union, naitront trois enfants ; ce qui fait dire aux commentateurs que Gomer a été fidèle pendant assez longtemps pour que trois enfants puissent naitre de son mariage (supposant qu’en raison de l’allaitement et du sevrage, il s’écoule au moins 3 ans entre deux grossesses).
Mais, nous le voyons, tout ne se passe pas simplement et Osée tient des propos très virulents. Il est dans la posture du mari trompé et jaloux qui exhorte son épouse de revenir. Dans ce texte, comme dans d’autres passages du livre d’Osée, il y a une complète identification d’Osée avec Dieu et de l’épouse avec le peuple d’Israël. Aussi, au premier verset que nous avons lu, il exhorte le peuple : « Allez, revenons au Seigneur ! » Il nous apprend que Dieu s’est fâché ; comme une bête féroce, il a déchiqueté son peuple. Mais Dieu aime plus que cela. Osée est le premier à affirmer l’amour inconditionnel de Dieu. Aussi, malgré ces écarts, Dieu acceptera que le peuple revienne à Lui. Il n’attend que ça. « Car il a déchiré mais il nous guérira ; il a frappé, il pansera nos plaies. Il nous rendra la vie dans deux jours ; le troisième jour, il nous relèvera et nous vivrons devant lui. »
Les mots d’Osée sont extrêmement puissants ! Et comment ne pas y voir une image de la résurrection ? « Le troisième jour, il nous relèvera et nous vivrons devant lui ». On peut passer par la mort, sous forme de rupture ou de séparation symbolique, mais la vie est toujours devant. La vie est devant, si elle est sous le regard de Dieu.
Dieu appelle son peuple à reprendre sa relation avec lui, la seule qui puisse lui garantir un avenir. A l’époque d’Osée, tous les signaux sont au rouge, comme on pourrait dire, pour le peuple hébreu. Le royaume est divisé en deux et les rois de succèdent. Pour le prophète, ce sont autant de signes que le peuple court à sa perte. C’est une sorte de fin des temps qui s’annonce. Mais ce n’est pas ce que Dieu veut pour son peuple. Il souhaite le voir vivre et, pour cela, il est prêt à lui pardonner ses infidélités.
On peut le dire ainsi : à l’époque d’Osée, Israël est infidèle. Et Dieu souffre de cette infidélité car, comment vivre une relation véritable et sincère si l’on sait que l’autre construit en parallèle une autre relation ? Comment Israël pourrait rester le peuple de son Dieu s’il adore d’autres dieux ?
Dieu attend que son peuple pose sa foi en lui. En latin, c’est la même racine : « fides » qui donne « foi » « confiance ». Aussi, se fiancer avec quelqu’un revient à poser sa foi en cette personne. C’est exactement ce que Dieu attend de son peuple.
Quand son peuple reviendra vers lui, alors ils pourront reprendre une route commune. Dieu agira à nouveau en faveur de son peuple parce que son peuple saura qu’il peut compter sur lui. C’est exactement comme dans une relation amoureuse et c’est pour cela que l’Ancien Testament nous donne l’exemple d’Osée. Osée souffre dans sa chair de l’infidélité de son épouse. Même s’ils ont des enfants ensemble, il ne peut pas envisager un avenir commun. Il ne dispose pas d’une base stable sur laquelle bâtir sa relation avec Gomer. Il a sans cesse peur qu’elle ne le quitte à nouveau pour pratiquer la prostitution. Les prénoms de leurs enfants révèlent cette absence d’avenir et cette relation en miroir entre Osée et Gomer et YHWH et son peuple. Pour pouvoir compter sur l’autre, il faut une certaine fidélité.
Et le peuple aurait tout à gagner à se retour vers Dieu. C’est ce qu’Osée annonce dans les versets suivants : « sa venue est aussi certaine que l’aurore. Il viendra pour nous comme une ondée, comme une pluie printanière qui arrose la terre. »
Nous avons là un subtil renversement des infidélités cultuelles qui sont reprochées au peuple hébreu. Le peuple a assimilé moults usages des cultes du dieu Baal, notamment les pratiques visant à favoriser la fertilité de la terre. C’est dans ce cadre que s’inscrit la prostitution sacrée pratiquée par la femme d’Osée. Or, que dit le prophète ? Que Dieu est prêt à revenir comme une pluie bénéfique pour son peuple. Comme l’eau indispensable à la croissance des semences. Pas besoin de prier un autre dieu, pas besoin d’avoir des pratiques cultuelles qui séparent. Dieu est prêt à donner à son peuple tout le nécessaire.
Mais, pour cela, le peuple doit placer sa confiance en Dieu.
Dieu attend que son peuple pose sa foi en lui.
Alors, on peut dire, comme Gleeden que, par principe, on rejette la fidélité. On peut aussi s’interroger sur les espaces dans lesquels s’exprime la fidélité aujourd’hui. La fidélité est plus souvent celle des cartes que nous utilisons quand nous faisons des achats. Au moment de payer, question rituelle de la vendeuse, du vendeur : « Avez-vous la carte de fidélité ? » Je dis « oui, bien sûr ! » toute contente de montrer que je fais partie de ceux qui fréquentent régulièrement la boutique. Et pourtant, quel sens cela a d’être fidèle à une marque ? Vous pourriez me dire : si, on est fidèle à une marque parce que l’on soutient ses valeurs, ses engagements : made in France, B-corp, Faire Trade… Mais est-ce vraiment cela la fidélité ? La marque est-elle fidèle envers moi ? N’est-ce pas moi qui m’enferme dans une relation consumériste espérant acquérir des faveurs supplémentaires de la part de la marque. Vous voyez que si l’on transpose ce fonctionnement sur une relation humaine, vous avez tout ce que l’on appelle aujourd’hui les « red flags » qui se dressent ! Les « reds flags » se sont les signaux d’alerte dans une relation qui doivent nous faire prendre conscience du potentiel toxique de la relation. Je donne sans cesse des preuves d’attachement, espérant obtenir une marque d’attachement de l’autre qui, en fait, n’en a pas grand-chose à faire du moi. Je ne suis qu’une cliente parmi d’autre.
Alors, à qui, à quoi suis-je fidèle ? Gleeden répondrait qu’ils sont « La 1ère app sans préjugés où vous pouvez enfin être fidèle à vous-même ! » C’est un de leurs slogans… A quel « moi » devrais-je être fidèle ? Celui qui ne compte que sur lui ? Celui qui pense que son existence se résume à ses envies ? Celui qui pense que sa vie est un « moi » figé et immuable ? Quel est ce « moi » brandi en étendard auquel je devrais être fidèle ? D’une certaine manière, on ne peut être fidèle qu’à deux.
Aussi, ne jouons-nous pas, nous aussi, un peu le jeu d’Israël ? Sommes-nous pleinement fidèles à Dieu ? Il ne s’agit pas de lui consacrer entièrement notre vie mais de préserver la relation exclusive qu’il nous offre. Dieu attend que nous répondions à son appel. C’est aussi cela, la fidélité, c’est tendre une corde à la personne que l’on aime et attendre qu’elle s’en saisisse à son tour. Alors, nous tenons ferme ensemble et nous pouvons faire route.
C’est ce que nous dit le texte de Paul que nous avons également écouté. Paul parle d’Abraham qui a espéré contre toute espérance. Je trouve cette expression magnifique. Elle ne dit pas un acharnement aveugle mais une confiance totale. Abraham avait fait le choix de placer sa foi en Dieu (comme les fiançailles que j’évoquais toute à l’heure) et, même s’il trouve que Dieu prend son temps pour accomplir sa promesse, il ne cesse pas de croire en la réalité de cette promesse. Il ne pense pas que s’il n’a toujours pas d’enfant malgré son grand âge et le grand âge de Sarah, c’est parce que Dieu l’a oublié. Non, il sait que le temps de Dieu n’est pas le nôtre et il tient bon dans l’espérance de cette promesse. Il fait confiance à Dieu car il le sait fidèle. Et Dieu accomplira sa promesse parce qu’Abraham lui aura également été fidèle. L’accomplissement ne peut se produire que dans une fidélité partagée.
Alors oui, Dieu attend aussi que nous lui soyons fidèle. Depuis notre premier instant, il s’est, d’une certaine manière, engagé vis-à-vis de nous, ou plutôt « avec nous ». Et il attend que nous répondions à cet appel. Comme Abraham, nous pourrions dire que nous avons l’impression qu’Il ne tient pas ses engagements, pas ses promesses, mais permettons-nous à l’espace nécessaire à cette relation entre Dieu et nous d’exister ? Ne saturons-nous pas nos vies de fausses fidélités : fidélité à la consommation ou pire, une fidélité à nous-même qui nous ferait tenir fermées bien des portes ? Une fidélité entêtée à ce que nous croyons être et qui ne laisserait plus aucune place à l’imprévu, au bouleversement, au basculement ? Parce que, oui, être fidèle à Dieu, c’est être disponible à la formidable puissance de vie qu’il veut pour nous. Être fidèle à Dieu c’est comme quand, dans une relation, la personne aimée nous regarde dans les yeux et nous dit : « c’est à tes côtés que je veux vieillir ». Oui, on peut être échaudé, craindre que cela ne soit qu’une vaine promesse, un vœu pieux. Mais, si on garde ces réticences, l’accomplissement ne pourra jamais advenir : on ne pourra pas vieillir ensemble si on n’accepte pas le risque de se reposer sur l’autre et de faire le pari de sa fidélité dans la relation. Il en est de même avec Dieu : Il nous propose d’être à nos côtés à chaque instant, jusqu’à la fin, que l’on puisse compter sur lui, sachant qu’Il sera toujours là pour nous. C’est aussi pour cela qu’Il nous a envoyé son fils. Nous l’avons entendu dimanche dernier, dans la lecture du dernier chapitre de l’évangile selon Matthieu. Jésus a dit : « jusqu’à la fin du monde, je serai avec vous ».
C’est à nous de répondre à cet appel, d’accepter cette présence dans notre vie et de lui faire une place. C’est l’alliance que Dieu propose de sceller avec chacun, chacune d’entre nous.
Amen.
