Pas de trêve à Noël !
Pas de trêve à Noël !
Prédication du dimanche 28 décembre 2025, par Claude Lopez
Lecture biblique : Matthieu 2, versets 11 à 21
Nous le savons, la Bible est un texte difficile à lire, elle est un texte difficile à lire pour deux raisons en particulier.
D’abord, c’est un texte difficile à lire, parce qu’un certain nombre d’événements sont racontés plus d’une fois et de façon différente.
Ainsi, il y a deux récits de la Création, deux versions de la Pentecôte… Et je pourrais évidemment prolonger la liste !
La plupart du temps, quand il y a pluralité des récits, nous avons une version de prédilection qui nous fait délaisser les autres.
Une autre raison majeure pour laquelle la Bible est difficile à lire, c’est la présence d’épisodes que je qualifierai de douloureux, c’est-à-dire des événements qui, parfois même, pourraient sembler peu compatibles avec l’idée d’un Dieu bienveillant et soucieux de ses créatures.
Ces épisodes douloureux ne sont évidemment pas ceux que nous lisons et relisons le plus volontiers !
Notre texte d’aujourd’hui cumule les deux difficultés.
Ce n’est pas le seul récit de Noël, et nous avons tendance à préférer la version que Luc donne de la naissance de Jésus. En effet, si, chez Luc, l’environnement est rustique, du moins les conditions sont paisibles et même joyeuses.
Et puis, le massacre des petits enfants de Bethléem n’est pas un épisode que l’on a envie de lire quand on ouvre sa Bible ! Qui plus est, c’est tellement contradictoire de notre vision de l’événement de Noël et de nos représentations de cette fête.
Mais, voilà, c’est Matthieu que nous méditons aujourd’hui, allons donc voir ce que son texte veut nous dire.
Notre texte commence avec l’arrivée des mages dans la maison où se trouvait l’enfant Jésus.
Ces mages en Orient avaient vu une étoile par laquelle ils avaient compris que le roi des Juifs était né. Ils étaient venus à Jérusalem, pour le voir et lui rendre hommage.
Hérode, ayant appris le but de leur visite, les avait envoyé à Bethléhem, que la prophétie désignait comme lieu de naissance du Messie. Il leur avait aussi demandé de revenir auprès de lui lorsqu’ils auraient trouvé le petit enfant, déclarant vouloir lui rendre hommage.
Et les mages, guidés par l’étoile, atteignirent l’endroit où se trouvait le petit enfant.
>>> L’adoration des mages à l’enfant est le premier temps de notre texte, et c’est le seul moment de joie !
Ici, pas de bergers, pas de mangeoire, rien qui évoque la pauvreté.
Au contraire, les mages offrent des cadeaux précieux. Des cadeaux carrément inadaptés pour un enfant, mais qui conviennent pour un roi (l’or), pour un Messie (l’encens), auxquels s’ajoute la myrrhe. La myrrhe qui annonce la Passion, la myrrhe que Nicodème apportera à Golgotha après la crucifixion.
Il est intéressant de noter l’ordre dans lequel les trois cadeaux sont offerts : l’or en premier, car initialement les mages s’attendaient à voir un roi, l’encens en second, car ce roi se révéla être un Messie, la myrrhe enfin, car les mages ont compris que ce roi-Messie était voué à une mort certaine.
Qui sont-ils, ces mages ? Des savants, bien sûr. Et des étrangers, venus de loin pour se prosterner devant un roi, et qui se prosternent devant un petit enfant. Ils sont les premiers témoins de l’Evangile, ils sont les premiers convertis à Christ… et ils sont des païens !
A Jérusalem, les chefs des prêtres et tous les gens bien informés savaient, par leur connaissance des Ecritures, où devait naître le Messie, mais aucun n’a su discerner, par une étoile ou à un quelconque signe, que le moment était venu.
Dès le début de sa vie ici-bas, Jésus fut méconnu parmi les siens.
A l’inverse, les mages étrangers, des païens, des Gentils au sens paulinien du terme, c’est-à-dire représentants des nations, ne connaissaient pas les Ecritures, mais ils ont vu le signe, ils ont vu l’étoile, et ils se sont mis en chemin, un chemin de conversion, un chemin de foi.
Pendant l’adoration des mages, un détail parfois échappe, c’est que le petit enfant était seul avec Marie. Et Joseph, très présent dans le reste de notre texte, était absent à ce moment-là. Est-ce une façon de suggérer aux mages que le père de l’enfant n’est pas visible ? C’est possible…
Leur visite terminée, les mages repartirent chez eux par un autre chemin, car ils avaient été avertis dans un rêve de ne pas retourner chez Hérode.
Dans le début de l’Evangile de Matthieu, le rêve est le moyen de communication par lequel Dieu transmet ses instructions, pour Joseph à plusieurs reprises, et ici pour les mages.
Les mages, fraîchement convertis, désobéissent au roi Hérode et obéissent à Dieu !
Un exemple de ce que l’on appellerait aujourd’hui désobéissance civile, et qui n’est pas sans rappeler la désobéissance des sages-femmes d’Egypte à Pharaon lorsqu’au début d’Exode, elles laissèrent vivre les enfants.
>>> La fuite en Egypte est le second temps de notre texte.
Cela commence par un rêve de Joseph… Encore un rêve ! Dans ce rêve, un ange ordonna à Joseph de fuir en Egypte avec l’enfant et sa mère et d’y rester jusqu’à nouvel ordre, car Hérode allait rechercher l’enfant pour le faire mourir.
Pour sauver son Fils, Dieu n’envoie pas des anges, mais il institue ses parents terrestres comme les « anges » qui vont le protéger.
Sur la fuite en Egypte, il est une légende que j’emprunte au pasteur Antoine NOUIS. Cette légende est belle comme un conte de Noël, et elle tranche agréablement avec l’atmosphère sombre de notre texte, je me dois donc de vous la raconter !
Selon cette légende, Joseph, avant de partir en Egypte, chercha à acheter une monture pour porter l’enfant et sa mère. Comme il était pauvre, il n’avait pas assez d’argent pour s’acheter un cheval ou chameau. Pour le peu d’argent qu’il avait, quelqu’un finalement lui vendit un âne, mais c’était un âne boiteux.
Joseph chargea l’enfant et sa mère sur l’âne boiteux et ils partirent vers l’Egypte.
Quand les soldats d’Hérode apprirent qu’une famille avec un enfant avait pris la fuite, ils se mirent à leur poursuite. Au bout d’un certain temps, ils virent une trace sur la piste. L’officier examina la trace et distingua les pas d’un homme, ceux d’une jeune fille qui traînait les pieds comme si elle était malade, et l’empreinte d’un âne qui boitait.
Il remonta à cheval et ordonna à ses hommes de rebrousser chemin : ils recherchaient quelqu’un qui menaçait le roi Hérode, pas un miséreux accompagné d’une jeune fille et d’un âne boiteux. N’est-ce pas qu’elle est belle, cette légende !
La fuite en Egypte, c’est, bien sûr, la voie du salut, et c’est aussi le préalable à un retour qui réalisera la prophétie contenue dans le livre d’Osée : « J’ai appelé mon fils à sortir d’Egypte ».
Et la réalisation de la prophétie d’Osée appelle évidemment un parallèle entre Jésus et Moïse, et entre le retour d’Egypte et la sortie d’Egypte.
J’ai évoqué, il y a peu, la désobéissance des sages-femmes d’Egypte ; le parallèle entre Jésus et Moïse est encore accentué par le fait que l’un et l’autre réchappent d’un massacre d’enfants.
Evidemment, la relation entre le peuple de Dieu et l’Egypte est ancienne… Ainsi, avant Moïse et l’Exode, c’est en Egypte que Jacob et sa famille échappèrent, non à un massacre, mais à la famine, grâce à un autre Joseph, qui commandait alors à tout le pays.
A la fin de notre texte, un ange apparut à Joseph, lui commandant de ramener l’enfant et sa mère en terre d’Israël, car, avec la mort d’Hérode, le danger avait disparu.
Comme à chaque fois qu’une instruction lui était donnée, Joseph s’exécuta, le retour d’Egypte s’accomplit, la prophétie d’Osée était réalisée.
>>> Le massacre des enfants de Bethléhem est le troisième temps de notre texte.
Hérode était un tyran cruel et sanguinaire, qui avait fait tuer beaucoup de monde, y compris certains de ses propres enfants. Pour mémoire, il était le père d’un autre Hérode, Antipas, qui fit mettre à mort Jean le Baptiste et devant qui Jésus comparut lors de son procès.
Hérode, voyant que les mages s’étaient joués de lui, fut fort en colère, et il ordonna de mettre à mort les petits enfants de Bethléhem.
Nous avons vu que la fuite en Egypte permit la réalisation de la prophétie du livre d’Osée.
Ici, Matthieu rattache le récit au livre de Jérémie, qui mentionne les cris de Rachel pleurant ses enfants.
Evidemment, Rachel, femme de Jacob, n’eut pas à pleurer ses deux enfants, puisqu’ils lui survécurent.
Chez Jérémie, Rachel vient représenter toutes les mères d’Israël dont les enfants étaient en exil à Babylone.
>>> C’est sur le massacre des enfants de Bethléhem que je souhaiterais m’attarder avec vous aujourd’hui.
Le massacre des enfants de Bethléhem, dans la tradition chrétienne, on le nomme « massacre des Innocents ».
Pour honorer ces martyrs, l’Eglise a établi la fête des Saints Innocents dès le 2ème siècle. La date de la fête, c’est le 28 décembre, c’est précisément aujourd’hui.
Le jour de cette fête, on chante aux Vêpres une hymne composée par le poète Prudence qui vivait aux 4ème - 5ème siècles :
« Salut, ô fleurs des martyrs, qu’au seuil même de la vie le persécuteur du Christ emporta comme la tempête les roses naissantes.
Vous êtes les premières victimes du Christ, tendre troupeau d’agneaux immolés. Sous l’autel, vous jouez innocemment avec vos palmes et vos couronnes. »
L’Eglise n’a pas oublié les petits enfants massacrés, et c’est très bien ainsi, l’Eglise fait mémoire de leur martyre, et c’est très bien ainsi… Il demeure que le massacre des Innocents est un de ces épisodes bibliques qui « passent mal »… au point que, souvent, on préfère esquiver et éviter le sujet.
Parmi ceux qui n’évitent pas le sujet, il y a Charles Péguy. Péguy l’inclassable, à la fois socialiste libertaire, défenseur acharné du capitaine Dreyfus, porteur de la mystique républicaine, philosémite, catholique, patriote.
Dans Le Mystère des saints Innocents, dont j’ai fait figurer un extrait dans la feuille de culte, c’est Péguy, le chrétien audacieux, qui écrit. Pourquoi audacieux ? Parce qu’il n’hésite pas à faire parler Dieu, tout simplement… comme dans cet autre extrait du Mystère des saints Innocents :
« Par une sorte d’équivalence, par une sorte de balancement,
ces innocents ont payé pour mon fils…
Ils furent pris pour lui. Ils furent massacrés pour lui.
En son lieu. A sa place.
Non seulement à cause de lui, mais pour lui, comptant pour lui ».
Péguy a raison d’assumer l’évidence, même si c’est difficile : les Innocents sont morts parce que Jésus est né, ils sont morts à cause de lui.
Cependant, une fois admis que les Innocents sont morts à cause de Jésus, certains, y compris parmi les chrétiens, font querelle à Dieu de n’avoir rien fait pour empêcher le massacre.
Leur argument, c’est que Dieu a sauvé son Fils, tandis qu’il n’est pas intervenu pour sauver les petits enfants, alors qu’il est tout-puissant.
Je le dis tout net, cet argument procède selon moi d’un grave contre-sens sur la nature de la relation entre Dieu et les humains !
Je m’explique.
Dieu nous a créés, homme et femme, à son image et à sa ressemblance.
Etre à l’image et à la ressemblance de Dieu, cela signifie que nous avons reçu de Dieu une faculté majeure, à savoir la liberté.
Ce don de la liberté que Dieu nous fait se manifeste dès le 2e chapitre de la Genèse :
« Tu te nourriras des fruits de n'importe quel arbre du jardin,
sauf de l'arbre qui donne la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais. »
Or, au jardin d’Eden, il n’y a pas de clôture électrifiée à fort voltage empêchant de s’approcher de l’arbre interdit !!!
Dès le commencement, Dieu nous laisse donc le choix, il nous laisse la liberté, y compris de lui désobéir, y compris de manger du fruit défendu.
Cette liberté que Dieu nous offre, cette capacité de faire un choix, on la retrouve tout au long de la Bible, notamment dans le verset célèbre en Deutéronome 30 :
« J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie. »
Cependant, la liberté de choisir la vie va de pair avec la liberté de choisir la mort !
Quant à la toute-puissance de Dieu, elle existe, certes, mais elle trouve sa limite dans l’exercice par l’être humain de la liberté que Dieu lui a donnée. Liberté de faire le bien, mais aussi liberté de faire le mal.
Par conséquent, il n’y a pas besoin de la naissance du Christ pour que le mal existe, que ce soit à grande échelle dans le monde, ou à petite échelle dans nos vies quotidiennes.
Et puis, la querelle injuste faite à Dieu sur sa prétendue inaction à propos du massacre des Innocents se heurte, selon moi, à une autre objection.
Dans l’enfant Jésus, Dieu vient jusqu’à nous en toute fragilité, en toute humilité, en toute proximité, en toute humanité.
De plus, nous l’avons vu, Dieu assure la protection de son Fils, non par le déferlement d’une armée céleste, mais par la seule abnégation de deux humains sans pouvoir, sans moyens, Joseph et Marie.
A ce moment de la relation entre Dieu et l’humanité, nous ne sommes plus au temps de Sodome…
L’heure n’est pas au déclenchement du feu du ciel sur le palais d’Hérode !
>>> Il y a, heureusement, une lecture plus intéressante et plus juste du massacre des Innocents… C’est que le mal et la mort n’ont jamais le dernier mot, et que Dieu ne s’éloigne jamais de nous.
Bien sûr, la venue de Jésus sur la terre annonce des perturbations considérables, des bouleversements immenses, et Satan, le prince de ce monde, à travers Hérode, son supplétif, entend bien empêcher cela…
Jamais Satan ne dort et toujours il est sur la brèche, c’est pourquoi j’ai intitulé cette prédication :
« PAS DE TREVE A NOEL ! »
Mais Satan toujours échoue, car il est irrémédiablement vaincu à Golgotha…
Dès après sa naissance, comme plus tard au moment de sa Passion, Jésus traverse la mort, Jésus est vainqueur de la mort.
Et nous qui sommes en Christ, rien de terrestre ne peut nous anéantir.
Ainsi que le dit Paul, dans Romains 8 :38-39 :
« J’ai l’assurance que ni la mort ni la vie, ni les anges ni les dominations, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur. »
Frères et sœurs, ce 28 décembre 2025, en plus d’être la fête des saints Innocents, marque le début des rencontres européennes de Taizé à Paris, rencontres pour lesquelles des paroisses parisiennes, comme la vôtre et comme la mienne, participent à l’accueil des jeunes venus de toute l’Europe.
Je terminerai donc sur une note oécuménique, en citant quelques phrases de la lettre envoyée par le Pape François aux évêques pour la fête des saints Innocents, en 2016 :
« Noël, malgré nous, est accompagné aussi de pleurs. Les évangélistes ne se sont pas permis de travestir la réalité pour la rendre plus crédible ou plus désirable. Ils ne se sont pas permis de faire un discours «beau» mais irréel. Pour eux, Noël n’était pas un refuge imaginaire où se cacher face aux défis et aux injustices de leur époque. Au contraire, ils nous annoncent aussi la naissance du Fils de Dieu enveloppée d’une tragédie de douleurs…
… La joie chrétienne n’est pas une joie qui se construit en marge de la réalité, en l’ignorant ou en faisant comme si elle n’existait pas. »
Fin de citation !
AMEN
