Ramène ta fraise !!
Ramène ta fraise !!
Prédication du dimanche 4 octobre 2026, par la pasteure Sophie Ollier. Culte des récoltes et des confirmations.
Lectures bibliques :
- Matthieu 21, versets 33 à 43
- 2 Corinthiens 9, versets 6 à 11
Alors aujourd’hui, normalement, vous aviez une consigne : ramener votre fraise.
Ou votre courge. Votre pomme. Votre poireau. Votre pomme de terre. Enfin, ce que vous aviez sous la main et qui pousse à peu près en cette saison.
Parce qu’aujourd’hui, nous célébrons les moissons. Nous avons devant nous des fruits et des légumes, nous terminons ce mois consacré à la Création, nous entendons Jésus nous parler d’une vigne et de ses fruits, Paul nous parler de semailles et de récoltes… et tout cela le jour où Sarah et Kalliopé vont confirmer leur foi.
Autant dire que bibliquement, ça pousse de partout.
Et pourtant, la parabole que nous venons d’entendre n’a rien d’une charmante fête des récoltes. Un homme plante une vigne. Il l’entoure d’une clôture, y creuse un pressoir, construit une tour et la confie à des vignerons. Jusqu’ici, tout va bien. Mais quand vient le temps de recevoir les fruits, les vignerons frappent les serviteurs, en tuent certains, et finissent même par assassiner le fils du propriétaire.
Pour un culte des moissons, on aurait pu trouver plus bucolique.
Mais il y a quelque chose d’essentiel dans cette histoire, quelque chose qui se joue dès les premiers versets et qui pourrait presque passer inaperçu : les vignerons travaillent une vigne qui ne leur appartient pas. Et c’est là que tout commence.
Jésus raconte cette parabole à Jérusalem, quelques jours avant sa mort, dans un contexte de confrontation avec les responsables religieux. Et ceux qui l’entendent ne peuvent pas manquer l’allusion à un texte très connu du prophète Ésaïe. Au chapitre 5, Ésaïe raconte déjà l’histoire d’un homme qui plante une vigne, retourne la terre, enlève les pierres, bâtit une tour, creuse un pressoir et attend du raisin.
Mais entre Ésaïe et Matthieu, quelque chose a changé. Chez Ésaïe, le drame vient de la vigne : elle devait produire de beaux raisins, elle donne des fruits mauvais. Chez Matthieu, ce n’est plus le problème. La vigne produit. Les fruits sont là. Le conflit commence lorsque le propriétaire vient chercher ce qui lui revient.
Le problème n’est donc plus la stérilité de la vigne. Le problème, c’est l’appropriation. Les vignerons ont fini par confondre deux choses : ce qui leur est confié et ce qui leur appartient.
Et voilà un verbe important pour aujourd’hui : confier. Le propriétaire plante. Il prépare. Il équipe. Puis il confie. Les vignerons ont une véritable responsabilité et une véritable liberté, mais ils ne sont pas propriétaires.
Nous vivons dans un monde que nous n’avons pas créé. Nous sommes arrivés alors qu’il était déjà là : aucun d’entre nous n’a inventé la terre, l’eau, le soleil, les arbres, les fraises, les autres, ni même sa propre existence. Nous entrons dans une histoire commencée sans nous et qui continuera après nous.
La Bible commence d’ailleurs par ce déplacement. Dans la Genèse, l’être humain est placé dans le jardin pour le « cultiver et le garder ». Il reçoit un monde qui le précède. Il peut agir sur lui, le transformer, en vivre, mais jamais prétendre en être l’origine.
Et pourtant, nous avons une extraordinaire capacité à transformer ce qui nous est confié en ce qui nous appartient. C’est exactement ce qui arrive aux vignerons. À force d’habiter la vigne, de la travailler, de la connaître, ils finissent par oublier qu’ils l’ont reçue. Et lorsque quelqu’un vient le leur rappeler, leur réaction devient violente. Ils vont même jusqu’à tuer le fils en disant : « Voici l’héritier ; tuons-le et nous aurons son héritage. »
Et les premiers auditeurs de Jésus peuvent entendre davantage encore. Derrière les serviteurs envoyés les uns après les autres se dessine toute l’histoire des prophètes, ces voix que Dieu n’a cessé d’envoyer à son peuple et qui ont souvent rencontré le refus ou le rejet. Et derrière le fils, « l’héritier », difficile de ne pas entendre Jésus parler de lui-même. À quelques jours de sa mort, il raconte déjà ce qui va se jouer : après toutes les paroles envoyées, Dieu vient jusqu’à nous en son Fils, et lui aussi sera rejeté. Les vignerons finissent ne veulent plus recevoir la vigne, ils veulent la posséder, jusqu’à vouloir se débarrasser de celui qui leur rappelle qu’elle est un don.
Et notre fête des moissons devient alors un peu moins folklorique : savons-nous encore recevoir le monde sans nous comporter comme s’il nous appartenait ?
Pendant ce Mois pour la Création, nous avons été accompagnés par cette magnifique vision du prophète Ézéchiel. Il voit un torrent sortir du Temple et, partout où cette eau passe, la vie apparaît. Au bord du torrent poussent des arbres dont les feuilles ne flétrissent pas, dont les fruits ne s’épuisent pas : leurs fruits servent de nourriture et leurs feuilles de remède.
Dans cette vision, rien n’existe uniquement pour soi-même. L’eau coule, les arbres donnent, les fruits nourrissent, les feuilles guérissent. La Création n’est pas décrite comme un stock à posséder, mais comme une vie qui circule.
Et aujourd’hui, nous faisons exactement ce geste. Les fruits et les légumes que vous avez apportés ne sont pas là simplement pour faire joli devant nous. Ils vont repartir. Ils vont être donnés. Ils vont nourrir d’autres personnes. Nous les avons apportés précisément pour ne pas les garder.
Célébrer la Création commence aussi là : non pas seulement dans notre capacité à dire « comme c’est beau », mais dans notre capacité à reconnaître « ce n’est pas à moi ».
Cette terre et ses ressources ne sont pas à moi, pas plus que les personnes que j’aime, l’Église ou la foi. Et ma propre vie elle-même, bibliquement, est d’abord reçue avant d’être construite.
Et recevoir n’est pas posséder. Paul le dit autrement aux Corinthiens lorsqu’il parle des semailles et des récoltes. Paul parle d’un Dieu qui fournit la semence au semeur et le pain pour la nourriture. Même celui qui donne reste donc d’abord quelqu’un qui a reçu. Nous entrons dans une circulation qui nous précède : Dieu donne, nous recevons, nous donnons, d’autres rendent grâce.
L’abondance biblique n’est donc pas l’accumulation. C’est la circulation. Et c’est aussi une belle manière de regarder ce que nous allons vivre dans quelques instants avec Sarah et Kalliopé qui demandent la confirmation de leur baptême, mais qui concerne aussi chacun et chacune d’entre nous et nous parle de notre foi.
Confirmer sa foi, ce n’est pas devenir propriétaire de sa foi. Ce n’est pas recevoir aujourd’hui un petit tampon céleste : « chrétienne homologuée jusqu’en 2097 ». Ce n’est même pas déclarer : « Maintenant j’ai tout compris sur Dieu », ce qui serait ambitieux à quinze ou seize ans… et, rassurez-vous, assez ambitieux à cinquante, soixante-dix ou quatre-vingt-dix ans aussi.
Confirmer sa foi, c’est entrer librement et personnellement dans une histoire reçue, transmise, interrogée, parfois bousculée, commencée avant nous et dont personne ne possède le dernier mot.
Et aujourd’hui, Sarah et Kalliopé, nous avons aussi envie de vous dire merci.
Merci parce qu’une confirmation n’est pas seulement un jour où une communauté transmet quelque chose à deux jeunes. Vous nous donnez aussi quelque chose. Par votre présence, par votre parole, par ce que vous choisissez librement d’affirmer aujourd’hui, vous rappelez à toute cette assemblée que la foi n’est jamais simplement un héritage rangé dans une armoire familiale ou ecclésiale.
Merci pour ce que vous partagez avec nous aujourd’hui, et merci aussi pour ce que, sans même le savoir encore, vous allez semer en nous.
Merci aussi pour votre courage ! J’entends, et vous me les avez partagées, les angoisses de votre époque portées par votre génération. Oui, vous êtes courageuses aujourd’hui de dire que vous voulez changer le monde, le cultiver et le garder, et que l’amour de l’autre est au cœur de vos convictions et de vos combats ! Oui, vraiment, merci !
Et on en témoigne aujourd’hui, la foi circule aussi ainsi entre les générations : les uns racontent, les autres questionnent ; certains transmettent des mots, d’autres nous obligent à les entendre autrement. Et Dieu travaille au milieu de cette circulation-là.
C’est alors que notre titre du jour prend son deuxième sens. « Ramène ta fraise », en français, ce n’est pas seulement arriver avec un fruit rouge dans un panier. Ramener sa fraise, c’est se manifester, oser être là, prendre la parole, engager quelque chose de soi alors qu’on aurait pu rester tranquillement dans son coin. Comme l’ont fait les serviteurs de la parabole, aussi dur que cela puisse être.
Et notre monde a peut-être besoin de chrétiennes et de chrétiens qui acceptent de ramener un peu leur fraise. Pas pour imposer leur foi. Pas pour expliquer à tout le monde comment il faudrait vivre. Certainement pas pour devenir propriétaires de la vigne à la place des autres. Mais pour ne pas regarder le monde de loin.
Ramener notre fraise lorsque la dignité d’une personne est piétinée. Ramener notre fraise lorsqu’on nous explique que certaines vies valent moins que d’autres. Ramener notre fraise lorsque notre manière de vivre détruit cette Création que nous prétendons aimer. Ramener notre fraise pour créer de l’amitié là où grandit la méfiance, pour mettre de la fraternité là où l’on fabrique des frontières, pour offrir une place à celui ou celle qu’on laisse habituellement au bout de la table. Ramener notre fraise, parfois simplement pour dire à quelqu’un : « Tu comptes pour moi. Je suis là. »
Ramener sa fraise chrétiennement, ce n’est donc pas prendre possession de la vigne. C’est accepter d’y prendre place : non pas dire « ceci est à moi », mais « me voici », aux côtés d’autres qui ont eux aussi leur place et quelque chose à nous apprendre.
Personne ne possède le Royaume, l’Église ou Dieu. Aucun croyant ne peut planter un panneau à l’entrée de la vigne : « Propriété privée, Dieu compris. » Le Royaume reste le Royaume de Dieu.
Cette parabole ne nous demande pas d’abord d’en faire davantage, de produire davantage ou de devenir de « meilleurs croyants ». Elle nous invite à une autre manière d’habiter le monde : pleinement présents, pleinement engagés, mais les mains ouvertes.
Habiter la terre sans la posséder. Aimer sans posséder. Recevoir une tradition sans l’enfermer. Prendre notre place sans prendre celle des autres. Avoir des convictions assez fortes pour nous engager, mais assez humbles pour savoir que Dieu ne tient jamais tout entier dans ce que nous avons compris de lui.
Alors aujourd’hui, devant ces fruits que nous avons apportés pour les donner, devant cette Création que nous n’avons pas fabriquée, devant deux jeunes femmes qui vont prendre librement leur place dans une histoire commencée bien avant elles, la parabole nous pose finalement une question très simple :
Savons-nous encore recevoir sans posséder ?
Les légumes déposés ici vont nous échapper : ils vont nourrir d’autres personnes et entrer dans d’autres histoires. Les paroles que Sarah et Kalliopé vont partager vont elles aussi nous échapper et faire leur chemin en chacun et chacune. Et Dieu lui-même nous échappe toujours suffisamment pour rester Dieu.
Alors oui : ramène ta fraise. Mais surtout, ne plante pas ton drapeau dans la vigne.
Car le Royaume de Dieu ne nous appartient pas : il nous est confié. Et c’est lorsque nos mains cessent de vouloir le retenir qu’elles deviennent enfin assez libres pour l’accueillir.
Amen.
