Que tombent les étiquettes !
Que tombent les étiquettes
Prédication du jeudi 25 décembre 2025 - culte de Noël, par la pasteure Sophie Ollier.
Lectures bibliques :
Jean 1, versets 1 à 9 et 14
Exode 3, versets 13 à 17
Vous connaissez les pubs de Krys l’opticien qui disent « mais ça, c’était avant » ?! Et ben c’est exactement ce dont on va parler aujourd’hui ! Très évident à la vue des textes que nous avons lus, je le sais !
Ce matin nous fêtons Noël, même s’il est passé depuis 2000 ans, que c’est en mémoire, quelque chose demeure. Le matin de Noël a ceci de particulier qu’il nous place à un seuil : entre ce qui a été célébré hier soir et ce qui reste encore à vivre aujourd’hui.
Hier soir, à la veillée de Noël, une histoire nous a été racontée. L’histoire d’un petit personnage de bois sur lequel les autres collaient des gommettes, des étiquettes, des jugements qui finissaient par dire qui il était censé être. Et, pour celles et ceux qui étaient là, peut-être avons-nous reconnu quelque chose de nous-mêmes dans ce personnage. Car nous aussi, tout au long de nos vies, nous recevons des étiquettes. Certaines sont flatteuses, d’autres blessantes. Certaines viennent des autres, et d’autres de nous-mêmes.
Il y a les étiquettes de jugement extérieur — compétent, nul, croyant, pas assez croyant — et puis celles que l’on garde bien au chaud à l’intérieur, celles que personne ne voit mais qui collent très fort. Et parfois, à force de les porter, on finit par croire qu’elles disent toute la vérité sur nous. Comme si notre identité pouvait tenir sur une gommette.
Alors peut-être que vous êtes en train de vous demander pourquoi pour ce matin de Noël je vous parle de gommettes, d’étiquettes ! Ce qui serait justifié comme question ! Et bien, parce que Noël vient bousculer tout ce que je viens de dire. Noël vient nous rappeler que notre identité ne se réduit jamais à ce que les autres disent de nous, ni même à ce que nous pensons de nous-mêmes. Noël nous invite à lever les yeux, à déplacer notre regard, pour découvrir une autre parole sur nos vies, une parole qui ne colle pas, qui ne fige pas, mais qui ouvre.
C’est peut-être pour cela que Noël ne commence pas par une définition de l’être humain, mais par une révélation de Dieu. Avant de dire qui nous sommes, l’Évangile nous dit qui est Dieu. Avant de parler de notre identité, il nous parle de la sienne. Et c’est dans cette identité-là, dans cette manière d’être de Dieu, que quelque chose de notre propre vie va se refléter, s’éclairer, se libérer.
Les textes que nous avons entendus ce matin, celui de l’Exode et celui de l’Évangile de Jean, ne sont pas les textes classiques d’un enfant, d’une mangeoire, de Marie et Jospeh dans une étable, mais ces textes nous placent précisément au cœur de la révélation de Dieu, de son nom, de sa manière d’être présent dans le monde, en nous et par nous. Si nous parlons de la venue de Dieu dans le monde en la personne de Jésus, pourquoi ne pas entendre quelle est cette incarnation ?! C’est à partir de cette révélation que tout le reste va pouvoir se comprendre, y compris cette invitation à laisser tomber les étiquettes qui enferment, pour entrer dans une identité ouverte, vivante, en devenir.
Je voudrais pour cela vous présenter deux mots hébreux : YHWH יהוה et EYEH אֶהְיֶ. L’un est le nom de Dieu, le tétragramme imprononçable, et l’autre est la manière dont Dieu se révèle à Moïse au buisson ardent. Vous remarquez sans doute la proximité entre ces deux mots. Et c’est précisément ce EYEH que j’aimerais approfondir avec vous aujourd’hui.
Dans le livre de l’Exode, lorsque Moïse demande à Dieu quel est son nom, Dieu lui répond : « EYEH ASHER EYEH », que l’on traduit souvent par « Je suis celui qui est », ou « Je suis celui qui sera ». Mais cette traduction ne dit pas toute la richesse de ce mot. Ce EYEH peut se traduire de deux manières différentes, vous l’avez entendu, sans changer de forme : je suis ou je serai. Nous pourrions même extrapoler à j’étais. Un seul mot pour dire le passé, le présent et l’avenir.
Cela exprime quelque chose de fondamental sur Dieu : Dieu est de toute éternité. Il a toujours été, il est aujourd’hui, et il sera. Et le nom YHWH, le nom imprononçable de Dieu, est directement dérivé de ce verbe-là. Autrement dit, le nom même de Dieu porte en lui cette dynamique du temps, cette traversée de l’histoire, de notre histoire.
Alors pourquoi vous raconter tout cela à Noël ? Vous n’êtes sans doute pas venus pour suivre un cours d’hébreu. Mais si je vous parle de ce mot, c’est parce qu’il résume Noël, il résume la résurrection, et il résume aussi nos propres vies, tout en disant quelque chose de profond sur qui est Dieu, ce Dieu qui s’incarne dans un enfant au matin de Noël.
La venue de Dieu dans ce monde n’est pas un événement anodin. Elle s’inscrit dans une longue histoire, une histoire humaine traversée par l’attente, la souffrance, l’espérance et le désir d’entendre Dieu parler. Lorsque Dieu vient dans ce monde en Jésus-Christ, cette venue est réelle, concrète, incarnée. Dieu est là, en chair et en os, au milieu des humains. Mais cette présence ne s’arrête pas à la crèche ou à un moment du passé. Elle est encore réelle aujourd’hui, présente en chaque être vivant, en chaque existence humaine.
Et cette venue de Dieu dans le monde a changé la suite de l’histoire. Elle a ouvert un avenir nouveau. Elle a eu un impact décisif.
Nous pourrions d’ailleurs tenir exactement le même discours à propos de la résurrection. La résurrection surgit du lieu même de la mort. Elle devient lumière pour le monde, et elle est, aujourd’hui encore, la plus grande source d’espérance pour celles et ceux qui croient.
Jean, dans le prologue de son Évangile, nous donne toutes les clés pour comprendre cela. « Au commencement était la Parole, la Parole était auprès de Dieu, et la Parole était Dieu. Cette Parole est la vraie Lumière, celle qui éclaire tout être humain, et tout est venu à l’existence par elle ». Sans relire tout le passage, nous entendons très clairement résonner ce EYEH – j’étais, je suis, je serai – qui se rend présent par la Parole faite chair, par la Lumière incarnée. Et qui d’autre que le Christ est cette Parole de Dieu incarnée pour le monde ?
Ainsi, le Christ, Parole incarnée et Lumière du monde, porte en lui le passage du passé vers l’avenir, en traversant le présent. Tout cela est finalement très cohérent.
Et c’est ici que cela nous rejoint directement. Car, que nous le voulions ou non, nous aussi, nous avons été, nous sommes et nous serons. Ce qualificatif que Dieu utilise pour se dire concerne aussi nos vies. Si nous sommes ici aujourd’hui, c’est parce que notre passé a façonné ce que nous sommes, parfois en profondeur. Et nous serons autre chose demain, dans quelques heures, dans quelques jours, dans quelques années. Même en sortant de ce temple vous serez quelqu’un d’autre.
Cet avenir ne tombe pas du ciel. Il est mis en mouvement par ce que nous acceptons de recevoir aujourd’hui, par ce que nous laissons Dieu transformer en nous, si nous acceptons de faire de la place à son inattendu.
Qui n’a jamais fait l’expérience de cette mise en mouvement ?
C’est comme la vie de couple : j’étais seule, je suis aujourd’hui avec quelqu’un, et parce que je suis, je construirai, je serai.
C’est comme un gâteau : j’étais des ingrédients, je suis une pâte pas encore cuite, je serai un mets délicieux.
C’est comme une douche – chacun choisit son exemple – : j’étais sale, je suis en train de me laver, je serai propre.
C’est comme la foi : j’étais sans foi, je suis conscient d’être enfant de Dieu, je serai témoin dans ce monde.
Comme quoi, Dieu se révèle aussi bien dans l’hébreu biblique que dans la salle de bain.
Il y a toujours un moment où ce que nous étions conduit à ce que nous sommes, et où ce que nous sommes ouvre vers ce que nous serons. Mais cela suppose d’accueillir le présent, d’oser le processus, de mettre le gâteau au four, d’utiliser du savon, et surtout de nous laisser rejoindre par la Parole de Dieu faite chair.
Alors oui, ce EYEH dit tout à la fois la venue de Dieu dans le monde à Noël, la résurrection qui donne la vie, et ce Dieu qui nous porte par sa lumière. Tout cela, c’est Noël.
Nous avons été, nous sommes et nous serons, parce que Dieu lui-même ouvre devant nous un avenir inattendu, un avenir traversé par l’espérance et la Bonne Nouvelle du Christ, et parce qu’il nous appelle à en être témoins.
Que ce soit avec Moïse au buisson ardent, lorsque Dieu l’envoie libérer son peuple en lui disant : « Tu diras : Je Suis m’a envoyé vers vous », ou avec Jean qui rend témoignage à la Lumière, nous sommes invités, nous aussi, à laisser surgir dans le monde ce EYEH lumineux.
Notre monde en a profondément besoin aujourd’hui. Il a été d’une certaine manière, et ce passé a laissé des traces. Il est aujourd’hui traversé par les cris, la peur, la méfiance, la fatigue. Mais il sera. Il peut se relever. Ce que nous vivons aujourd’hui construit ce qui viendra demain. À nous d’y mettre de la lumière et de la vie.
Et peut-être est-ce là que tombent nos étiquettes. Celles que nous collons sur les autres, et celles que nous collons sur nous-mêmes. Il y a parfois, dans nos vies, des mots qui enferment, qui figent, qui réduisent à ce que nous étions, sans laisser de place à ce que nous sommes en train de devenir ou à ce que Dieu voit déjà de nous.
Hier soir, à la veillée de Noël, l’histoire qui nous a été racontée c’est celle d’un petit personnage de bois couvert de gommettes, d’étiquettes collées par les autres, qui finissent par se décoller le jour où il découvre le regard de son créateur. Ce regard qui ne nie pas le passé, mais qui embrasse le tout : ce qui a été, ce qui est et ce qui sera. Et peut-être est-ce exactement cela que Dieu fait avec chacun de nous.
En Jésus-Christ, la Parole s’est faite chair. Dieu est venu habiter notre humanité pour nous dire que nous sommes plus que ce que les étiquettes disent de nous. Que notre identité ne se résume pas à ce que nous avons été, ni même à ce que nous sommes aujourd’hui, mais qu’elle est ouverte par ce que Dieu promet encore de faire en nous. Et en vrai, ce que nous sommes déjà aujourd’hui, Dieu l’aime ! Oui, Dieu t’aime ! Peut-être que tu ne l’as jamais entendu, peut-être que tu l’as entendu autrement. Mais donc je te le dis : tu es aimé.e.
Et si nous devions entendre cette incarnation de la Parole de Dieu d’une manière très simple, très directe, presque déconcertante dans sa simplicité, elle pourrait se dire ainsi : Pour moi tu es précieux, pour moi tu es précieuse !
En Jésus-Christ, Dieu ne vient pas seulement nous révéler qui il est, il vient nous dire quelque chose de nous. Il vient poser sur nos vies une Parole qui ne juge pas, qui ne classe pas, qui ne réduit pas, mais qui embrasse le tout de ce que nous sommes : Pour moi tu es précieux, pour moi tu es précieuse.
C’est ce qui a été dit à Punchinello dans le conte d’hier soir ! C’est ce qui t’est dit à toi ce matin !
Voilà ce qui s’incarne en Jésus-Christ. Voilà ce qui prend chair à Noël. Voilà ce que Dieu vient dire à l’humanité entière.
Alors oui, laissons tomber les étiquettes. Accueillons ce EYEH de Dieu, en ce matin de Noël, comme une lumière pour nos vies, qui a été, qui est, et qui sera. Et peut-être qu’en sortant d’ici, en regardant notre histoire, notre monde et nous-mêmes, nous pourrons dire, avec confiance : « Mais ça, c’était avant, parce qu’aujourd’hui, pour Un tout autre, Je suis précieux, et toi aussi. »
Amen.
