Relève-toi et sors !
Relève-toi et sors !
Prédication du dimanche 22 mars 2026, par la pasteure Sophie Ollier
Lecture biblique : Jean 11, 1-45
Il y a des textes de la Bible qui nous impressionnent. Et puis il y a des textes qui nous déstabilisent un peu, parce qu’on ne sait pas très bien quoi en faire, par quel bout le prendre, ni comment les recevoir sans être mal à l’aise. Et je crois que le récit de Lazare fait partie de ceux-là.
Parce que, si nous sommes honnêtes, il y a dans ce texte quelque chose qui résiste. Nous avons tous fait l’expérience de la mort, de l’absence, du manque. Nous avons tous pleuré quelqu’un. Et pourtant, aucun de nous n’a vu quelqu’un sortir d’un tombeau quatre jours après sa mort. Alors forcément, une distance s’installe. Une distance presque nécessaire pour ne pas rejeter le texte d’emblée.
Et en même temps, ce récit est d’une proximité bouleversante. Il y a des larmes, il y a des reproches, de la colère, il y a cette parole qui revient deux fois avec Marthe et Marie, comme un cri : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. » Et cette phrase, qu’elle soit formulée ou non, nous la connaissons, pour nous ou pas les autres. Elle surgit dans nos existences, parfois de manière très discrète, parfois avec une violence inattendue : « Seigneur, si tu avais été là… » Si tu avais été là dans cette situation, dans cette maladie, dans cette guerre, dans cette relation qui s’est brisée.
Cela peut faire échos pour tellement d’entre nous ! Et en même temps, bien que je sois toujours touchée profondément par cette phrase, pour aujourd’hui je me suis posée une autre question qui me semble aussi essentielle : non pas comment ou pourquoi Lazare revient-il à la vie, mais d’où sort-il exactement ?
Lazare sort d’un tombeau. Et en grec, ce mot est chargé de sens. Le tombeau se dit mnēmeion, un mot qui vient de mnēmē, la mémoire. Autrement dit, Lazare sort non seulement d’un lieu de mort, mais aussi d’un lieu de mémoire. Ce qu’on appelle une sépulture. C’est sa définition, un lieu de mémoire.
Et cela vient immédiatement déplacer notre compréhension du texte. Parce que la mémoire, nous le savons bien, n’est pas seulement un souvenir. Elle est ce qui nous constitue, ce qui nous relie, ce qui nous permet de nous situer dans une histoire. Elle est précieuse, elle est nécessaire, elle est même vitale. Sans mémoire, nous serions déracinés, incapables de nous comprendre nous-mêmes. Et, normalement, nous apprenons de ce qui nous a précédé par la mémoire. La mémoire nous rappelle de ne pas mettre la main sur le feu parce que ça brûle et qu’on l’a déjà expérimenté.
Et en même temps, cette même mémoire peut devenir un lieu d’enfermement. Elle peut se transformer en espace clos, figé, où plus rien ne bouge. Il arrive que nous restions prisonniers de certaines paroles entendues autrefois, de certains événements, de certaines blessures, au point que notre présent se trouve entièrement occupé par ce passé qui ne passe pas. La mémoire cesse alors d’être un lieu de vie pour devenir un lieu de répétition, où l’on tourne en rond, un lieu qui empêche l’avenir d’advenir.
Et la mémoire ne concerne pas seulement nos histoires personnelles. Elle traverse aussi nos communautés, nos Églises, nos sociétés. Elle habite nos manières de vivre ensemble, nos décisions, nos engagements, parfois même nos peurs.
Il existe des mémoires collectives qui nourrissent, enracinent, donnent une identité et une force. Mais il en existe aussi qui enferment, figent, empêchent d’ouvrir. Certaines blessures collectives, certaines histoires non traversées, certaines peurs transmises de génération en génération peuvent devenir comme des tombeaux dans lesquels des peuples entiers restent enfermés. On a même des mémoires oubliées qui refont surface.
On peut penser à la manière dont la mémoire de la Saint Barthélémy a cloisonné une compréhension des catholiques au fil des générations, et combien cela est encore vrai pour certains.
Le philosophe Paul Ricœur, dans La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), a montré combien la mémoire peut devenir enfermante lorsqu’elle ne s’ouvre plus à l’interprétation et à l’avenir. Non pas parce qu’il faudrait oublier, mais parce qu’il devient vital de ne pas rester prisonnier de ce qui a été.
Et cela nous concerne aussi très concrètement aujourd’hui.
Parce qu’aujourd’hui, si ce n’est pas déjà fait, dans nos villes, dans nos villages, nous allons voter. Nous allons poser un geste simple, presque banal, et en même temps profondément engageant. Et ce geste, lui aussi, est traversé par des mémoires. Des mémoires de ce que nous avons vécu, de ce que nous avons entendu, de ce que nous craignons parfois, de ce que nous espérons aussi.
Et la question que ce texte nous pose pourrait alors devenir celle-ci : votons-nous à partir de nos tombeaux, de nos mémoires… ou à partir de la vie et de l’avenir ?
Votons-nous à partir de ce qui nous enferme, ou à partir de ce qui ouvre ?
Il ne s’agit pas ici de dire pour qui voter. L’Évangile ne donne jamais de consigne électorale. Mais il nous invite à regarder d’où nous agissons, d’où nous pensons, d’où nous décidons.
Parce que voter, au fond, ce n’est pas seulement glisser un papier dans une enveloppe, même si, soyons honnêtes, il y a toujours ce petit moment où l’on se demande si on a pris le bon bulletin, ou si on n’a pas oublié quelque chose en route…
Mais plus profondément, c’est poser un acte. Un acte qui dit quelque chose de la manière dont nous habitons le monde.
Et peut-être que, même dans ce geste-là, discret mais réel, résonne cet appel de Jésus à Lazare : « Lazare, sors. »
Sors de ce qui t’enferme dans des réflexes. Sors de ce qui te fait voir l’autre comme une menace. Sors de ce qui te replie sur toi-même. Pour oser habiter ce monde comme un espace de vie, et pas comme un tombeau à défendre.
Et c’est précisément là que le texte de Lazare prend toute sa force. Car il ne nous invite pas à sortir de la mémoire, mais à sortir d’une mémoire devenue tombeau. Il ne nous demande pas d’effacer le passé, mais de ne pas nous laisser enfermer en lui.
Gandalf, dans le Seigneur des Anneaux, par l’écriture des Tolkien, disait : « Les rois ont construit des tombes plus belles que les maisons des vivants, et chérissent le nom de leurs ancêtres plus que celui de leurs fils »
Lazare est dans ce mnēmeion. Il est dans ce lieu clos, fermé par une pierre, dans un espace où plus rien ne semble possible. Et ce qui est frappant, c’est que Jésus ne va pas le chercher. Il ne descend pas dans le tombeau. Il ne le prend pas par la main. Il ne le tire pas dehors. Il appelle. « Lazare, sors ! »
Cette parole est d’une radicalité étonnante. Elle s’adresse à quelqu’un qui ne peut plus répondre, qui est déjà du côté de la mort, à quelqu’un qui, en apparence, n’a plus aucune capacité de mouvement. Et pourtant, Jésus parle comme si une réponse était encore possible.
C’est ici que la résurrection, dans l’Évangile de Jean, prend une dimension profondément existentielle. Elle n’est pas d’abord un événement spectaculaire destiné à prouver quelque chose. Elle est une parole adressée, une parole qui ouvre une possibilité là où tout semble fermé.
La résurrection n’est pas simplement ce qui arrive à Lazare. Elle est ce qui advient lorsque cette parole est entendue. « Sors ! Viens dehors. »
C’est une parole qui met en mouvement, qui l’appelle à se lever, à se déplacer, à franchir un seuil. Il y a dans cette parole une confiance étonnante : celle que, même enfermé, même entravé, même plongé dans la mort, un être humain peut encore entendre un appel et y répondre.
Cela vient toucher profondément notre compréhension de la vie. Car bien souvent, nous attendons que tout change autour de nous pour pouvoir nous relever. Nous attendons que les conditions soient réunies, que les obstacles disparaissent. Or ici, l’appel précède tout cela. L’appel vient au cœur même de l’enfermement.
Et cet appel résonne encore aujourd’hui, dans nos existences très concrètes. Il vient rejoindre ces endroits en nous où quelque chose s’est arrêté, où quelque chose s’est figé, où la vie semble avoir perdu son mouvement. Il vient rejoindre ces espaces où nous nous définissons encore à partir de nos blessures, de nos échecs, de nos peurs, de nos culpabilités.
Entendre « sors », ce n’est pas nier tout cela. Ce n’est pas faire comme si rien ne s’était passé. C’est entendre qu’un déplacement est possible, qu’un passage peut s’ouvrir, qu’une autre manière d’habiter notre histoire devient envisageable.
Le théologien Karl Barth disait que la résurrection n’est pas un objet que l’on peut observer de l’extérieur, mais une réalité dans laquelle nous sommes saisis. Cela signifie que la résurrection n’est pas simplement à croire comme un fait, mais à vivre comme un mouvement. Elle n’est pas seulement derrière nous, dans un événement du passé, ni seulement devant nous, dans une espérance future, mais au cœur même de notre présent, comme une possibilité offerte.
Et le texte va encore plus loin. Car lorsque Lazare sort du tombeau, il n’est pas immédiatement libre. Il est encore lié, ses mains et ses pieds sont entravés, son visage est couvert. Autrement dit, il est sorti, mais il n’est pas encore pleinement vivant.
Alors Jésus dit : « Déliez-le, et laissez-le aller. » Et ici, quelque chose de décisif se joue. Parce que l’action ne repose plus seulement sur Jésus. Elle est confiée à ceux qui sont là, à la communauté, à ceux qui entourent Lazare.
Cela signifie que la résurrection pour nos vies a une dimension relationnelle. On peut être relevé, appelé à sortir, mais on ne devient pleinement libre qu’avec l’aide des autres. Il y a dans cette scène une responsabilité donnée à chacun et chacune : celle de ne pas maintenir l’autre dans ses liens, dans ses anciennes identités, dans ce qui l’entrave encore.
C’est une parole exigeante pour nos Églises, pour nos relations, pour nos manières d’être ensemble. Sommes-nous des lieux où l’on permet réellement à l’autre d’être libéré ? Sommes-nous capables d’accompagner des transformations, des déplacements, des renaissances ? Ou bien, préférons-nous que chacun reste à la place où nous l’avons connu ?
Et peut-être que cette parole nous est adressée doublement aujourd’hui. Elle nous est adressée personnellement, comme un appel à sortir de ce qui nous enferme. Mais elle nous est aussi adressée collectivement, comme un appel à délier, à libérer, à permettre à la vie de circuler autour de nous.
Et dans tout ça, Dieu n’est pas absent. Il est présent autrement. Il est présent dans les larmes de Jésus, dans sa colère, dans cette compassion qui ne nie rien de la souffrance. Il est présent dans cette parole qui appelle à sortir. Il est présent dans ce mouvement qui remet debout.
Et peut-être que, très simplement, Dieu se tient toujours du côté de ce qui relève, du côté de ce qui ouvre, du côté de ce qui remet en chemin.
Alors aujourd’hui, cette parole nous est donnée, à chacun et chacune, là où nous en sommes : Relève-toi. Même si tout semble figé, même si rien ne semble possible, même si tu as l’impression que ton histoire est déjà écrite.
Et sors. Sors de ce qui t’enferme, sors de ce qui te retient, sors de ce qui t’empêche d’être pleinement vivant. Parce que la résurrection n’est pas seulement une promesse pour après la mort, elle est une possibilité pour aujourd’hui.
Et peut-être que la foi, au fond, ce n’est pas croire que Lazare est sorti du tombeau. Mais croire que nous aussi, nous pouvons en sortir.
Amen.
