L'ego a ses raisons que Jésus ignore !
L’ego a ses raisons que Jésus ignore
Prédication du dimanche 1er novembre 2026, par la pasteure Sophie Ollier.
Lecture biblique : Matthieu 23, versets 1 à 12
Il paraît que l'ego est indispensable pour vivre. Il nous permet de nous construire, d'affirmer qui nous sommes, de trouver notre place dans le monde. Et heureusement ! Parce que si nous passions notre vie à nous excuser d'exister, ce serait quand même un peu compliqué.
Mais il faut bien reconnaître que parfois, l’ego prend un peu trop de place. Il y a celles et ceux qui ont toujours raison, qui savent mieux que tout le monde, qui ont besoin que leur avis soit entendu en premier ou que leur présence soit remarquée.
Et puis il y a nous, bien sûr, qui ne sommes absolument jamais concernés par tout cela ! Enfin… presque jamais. Parce que soyons sincères : qui n'a jamais été un peu vexé de ne pas être remercié, consulté, reconnu ?
L'ego a ses raisons que la raison ignore, pourrait-on dire en détournant légèrement Pascal. Et voilà que Jésus, dans l'Évangile de Matthieu, vient mettre les pieds dans le plat.
Il parle de celles et ceux qui aiment les premières places, les titres honorifiques, les signes extérieurs de leur importance. Et surtout, de celles et ceux qui enseignent une chose, mais en vivent une autre : « Ils disent et ne font pas. » C'est court, direct, et ça fait mal.
Parce que Jésus ne dénonce pas simplement un ego surdimensionné. Il dénonce ce qui arrive lorsque notre besoin d'importance prend le dessus sur notre responsabilité envers les autres.
Dans ce chapitre 23, Jésus parle des scribes et des pharisiens. Et nous devons immédiatement faire attention à la manière dont nous lisons ce passage. Pendant des siècles, ces paroles ont été utilisées par des chrétiens pour caricaturer le judaïsme et présenter les pharisiens comme des hypocrites par nature.
Ce serait une grave erreur. Jésus est juif. Ses disciples sont juifs. Les pharisiens appartiennent à un mouvement profondément attaché à l'étude des Écritures et à leur mise en pratique débattant sur la manière de vivre fidèlement l'Alliance avec Dieu.
Et quand on comprend cela, on comprend que ce texte nous est adressé. À nous, à nos Églises, à nos institutions, à nos responsabilités, à celles et ceux qui, parlant de Dieu, mettent ou non en pratique leur parole.
Jésus commence par une distinction importante : « Faites donc et observez tout ce qu'ils vous disent, mais n'agissez pas selon leurs œuvres. »
Il ne rejette donc pas leur enseignement. Ce qu'il critique, c'est le décalage entre la parole et les actes. Le problème n'est pas la question de l'autorité, le problème est d'oublier à quoi elle sert.
Et Jésus donne alors une image particulièrement forte : « Ils lient des fardeaux pesants et les mettent sur les épaules des hommes, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt. »
Voilà peut-être le cœur de sa critique. Ceux qui devraient aider les autres à avancer leur rendent la marche plus difficile. Ceux qui devraient accompagner deviennent ceux qui jugent. Ceux qui devraient ouvrir des chemins les encombrent d’obligations.
Et ce mécanisme, nous le connaissons bien au-delà de la religion. Chaque fois que des responsables exigent des autres ce qu'ils ne sont pas prêts à faire eux-mêmes, chaque fois que l'on impose des efforts, des sacrifices sans se soucier de celles et ceux qui devront les porter. Chaque fois que ceux qui prennent des décisions ne supportent pas les conséquences de leurs décisions.
Nous connaissons ces discours qui demandent aux plus fragiles de faire davantage d'efforts, de la patience à celles et ceux qui attendent déjà depuis trop longtemps, qui parlent de solidarité tout en construisant des murs.
Et dans notre société, comme ailleurs, nous voyons combien la tentation est grande de confondre autorité et domination, puissance et légitimité, visibilité et vérité. Combien de fois avons-nous entendu des responsables affirmer qu'ils agissaient pour le bien de tous, alors que leurs décisions servaient d'abord à préserver leur propre place ?
Mais il serait trop facile de réserver cette critique à quelques personnalités politiques ou religieuses. Nous pouvons reproduire ces mécanismes dans nos familles, nos associations, nos communautés. Parler d'accueil sans faire de place à celui qui nous dérange. Défendre la fraternité en théorie et oublier de regarder celui qui se trouve juste à côté de nous. Jésus ne nous invite pas simplement à identifier les hypocrites autour de nous, il nous invite à interroger notre propre manière de vivre.
Il poursuit en dénonçant les signes extérieurs de prestige religieux : les phylactères élargis, les franges allongées, les places d'honneur, les titres.
Les phylactères sont de petites boîtes contenant des passages de la Torah, portées pendant la prière. Les franges rappellent elles aussi les commandements de Dieu. Ces pratiques ont un sens profond : se souvenir de l'Alliance et orienter son existence vers Dieu. Jésus ne condamne pas ces pratiques en elles-mêmes. Il critique ce qui se passe lorsque des signes destinés à rappeler Dieu deviennent des moyens de se faire admirer soi-même.
Et aujourd'hui, nous avons peut-être remplacé les phylactères par d'autres signes de reconnaissance : les titres, les distinctions, les demandes continues d’être en avant, le nombre d'abonnés, les apparitions médiatiques, les prises de parole qui font le buzz.
Nous vivons dans une société où être visible semble parfois plus important qu'être utile. Où l'on peut devenir célèbre pour avoir dit quelque chose de choquant, sans jamais avoir à répondre des conséquences de ses paroles.
Et dans cette course à la visibilité, une question devient presque secondaire : qu'est-ce que cela fait aux autres ? Qui est blessé par nos paroles ? Qui est rendu invisible par notre besoin d'occuper toute la place ? Parce qu'au fond, la question n'est pas seulement de savoir qui nous regarde. La question est de savoir qui nous ne regardons plus lorsque nous sommes trop occupés à être regardés.
Et voilà que Jésus va encore plus loin : « Ne vous faites pas appeler Rabbi… N'appelez personne sur la terre votre père… Ne vous faites pas appeler docteurs… » Faut-il donc supprimer tous les titres et toutes les fonctions ? Bien sûr que non. Jésus utilise des formules radicales pour dénoncer les titres qui deviennent des instruments de supériorité.
Car il ajoute une phrase essentielle : « Vous êtes tous frères. » Tous frères. Voilà le véritable bouleversement. Ce n'est pas simplement une invitation à être un peu plus modestes. C'est une remise en cause de la hiérarchie comme mesure de notre valeur.
Devant Dieu, aucune fonction, aucun titre, aucune réussite ne donne à une personne une dignité supérieure à celle d'une autre. Cela ne signifie pas que nous sommes identiques, que nous avons les mêmes compétences ou les mêmes responsabilités. Cette fraternité n'efface pas nos singularités. Elle empêche simplement que nos singularités deviennent des prétextes à la domination.
Et nous avons particulièrement besoin de l'entendre dans un monde où certaines vies semblent mériter davantage d'attention que d'autres. Où la souffrance des uns nous bouleverse tandis que celle des autres devient une statistique. Où l'on peine parfois à reconnaître l'humanité de celles et ceux qui ne pensent pas, ne vivent pas ou ne croient pas comme nous.
La fraternité n'est pas une récompense accordée à celles et ceux qui nous ressemblent, elle est un point de départ. Si l'autre est mon frère, ma sœur, alors je ne peux pas le réduire à une opinion, une origine, une religion ou un statut social. Je ne peux pas prétendre servir Dieu tout en méprisant celles et ceux que lui aime.
Et c'est là que nous arrivons à cette parole de Jésus : « Le plus grand parmi vous sera votre serviteur. » Diakonos, celui qui sert, qui prend soin, qui se met au service des autres. Un mot qui donnera notamment celui de « diacre ».
Jésus ne dit pas qu'il ne doit plus y avoir de grands parmi nous. Il transforme le sens même de la grandeur. Elle n'est plus définie par le nombre de personnes qui sont à notre service, mais par notre capacité à nous mettre au service des autres.
L'autorité véritable n'a pas besoin d'écraser pour exister, de rabaisser pour se grandir, d'imposer la peur pour être reconnue. Elle permet à l'autre de se tenir debout.
Alors, évidemment, à ce stade de la prédication, nous pourrions nous dire : très bien, nous avons compris. Il faut être humble. Attention tout de même à ne pas en faire une nouvelle compétition ! Parce qu'il existe aussi une manière très orgueilleuse d'être humble. Une manière de se croire supérieur précisément parce qu'on prétend ne pas l'être : « Je suis humble et j'en suis fier ! »
Et puis il y a un autre danger, plus grave : pendant des siècles, on a parfois utilisé l'humilité chrétienne pour demander aux femmes de se taire, aux pauvres d'accepter leur condition, aux victimes de supporter l'injustice.
Mais ce n'est pas ce que dit Jésus. Servir n'est pas se laisser écraser. Être humble n'est pas accepter l'humiliation. Aimer son prochain ne signifie pas renoncer à sa propre dignité.
Il ne s'agit pas de demander à celles et ceux qui n'ont déjà aucune place d'en prendre encore moins. Il s'agit de demander à celles et ceux qui occupent toute la place d'en libérer un peu.
Et cela change aussi notre manière de comprendre Dieu. Car ce texte nous révèle un Dieu dont la grandeur ne consiste pas à tenir l'humanité à distance, mais à venir à sa rencontre. En Jésus-Christ, nous découvrons celui qui enseigne mais se laisse aussi questionner, celui qui appelle à aimer et rejoint lui-même les exclus, celui qui parle d'autorité sans chercher à dominer.
Celui qui ira jusqu'à la croix, non parce que la souffrance serait une vertu, mais parce qu'il refuse de répondre à la violence par une domination plus grande encore.
Et la résurrection proclame que cette manière d'aimer, de servir, de refuser l'écrasement de l'autre, n'est pas une impasse, elle est un chemin de vie.
Alors peut-être pourrions-nous regarder autrement les responsabilités qui nous sont confiées. Non pas seulement nous demander : quelle place est-ce que j'occupe ? Mais : qu'est-ce que ma présence permet aux autres ? Est-ce qu'elle leur donne de l'espace ? Est-ce qu'elle les aide à grandir ?
Alors oui, l'ego a ses raisons que Jésus ignore. Ou plutôt, peut-être que Jésus les connaît parfaitement, ces raisons : notre besoin de reconnaissance, notre peur de ne pas compter, notre désir d'être aimés.
Mais il nous rappelle que nous n'avons pas besoin de nous élever au-dessus des autres pour avoir de la valeur. Nous n'avons pas besoin d'écraser pour être grands. Nous n'avons pas besoin d'être les premiers pour être pleinement vivants. Car devant Dieu, notre dignité n'est pas à conquérir, elle nous est donnée.
Et c'est précisément parce que nous n'avons plus à prouver notre grandeur que nous pouvons enfin nous mettre au service les uns des autres.
Non pour devenir plus grands.
Mais pour que personne ne soit condamné à rester petit.
Amen.
