Gagner sa vie ou la vivre ? — Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg - Communion luthérienne et réformée

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
Menu
Navigation

Gagner sa vie ou la vivre ?

Prédication du dimanche 30 août 2026, par la pasteure Sophie Ollier.

 

Gagner sa vie ou la vivre ?

Prédication du dimanche 30 août 2026, par la pasteure Sophie Ollier.

 

Lecture biblique : Matthieu 16, versets 21 à 27

 

 

Il y a des dimanches où le texte biblique semble avoir été choisi exactement pour nous. Et puis il y a les autres !

Nous voici à la fin du mois d’août, au seuil d’une nouvelle rentrée et pour célébrer ces retrouvailles, l’Évangile nous offre donc cette parole formidablement encourageante : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix… Celui qui voudra sauver sa vie la perdra. »

Bonne rentrée à toutes et tous !

Il faut reconnaître qu’on aurait pu rêver mieux. Un joli texte sur la joie, l’espérance ou les commencements aurait sans doute été plus facile à vendre ! Mais peut-être que ce texte est finalement pile poil ce dont nous avons besoin. Car la rentrée est précisément le moment où reprend la course de nos existences : le travail, les études, les engagements, les horaires, les agendas… Après la respiration de l’été pour celles et ceux qui ont pu en profiter, nous allons très vite recommencer à courir pour faire tout ce que nous avons à faire.

Alors peut-être est-ce justement le bon moment pour entendre autrement une expression que nous employons tellement souvent que nous ne l’entendons même plus : gagner sa vie.

On demande à quelqu’un ce qu’il fait pour gagner sa vie, on dit d’un jeune qu’il va bientôt devoir gagner la sienne, on espère gagner correctement sa vie. Et tout cela nous paraît parfaitement normal.

Mais enfin, réfléchissons deux secondes à cette expression : gagner sa vie. Comme si la vie était un salaire. Comme si elle était quelque chose qu’il fallait mériter, conquérir, obtenir au terme d’un effort. Comme si nous commencions avec rien et qu’il fallait ensuite accumuler suffisamment de travail, de réussite ou de reconnaissance pour pouvoir dire : voilà, maintenant, j’ai gagné ma vie.

Et Jésus, dans le texte que nous venons d’entendre, emploie justement un vocabulaire qui ressemble étrangement à celui-là : « à quoi servira-t-il à un être humain de gagner le monde entier, s'il perd sa vie ? Ou bien, que donnera un être humain en échange de sa vie ? »

Gagner. Perdre. Donner en échange. Nous voilà presque dans une transaction commerciale. Jésus utilise le verbe grec kerdainô, gagner, tirer un profit, obtenir un avantage. Et face à ce gain, il place la psychè. Nos traductions ont longtemps rendu ce mot par « âme », ce qui a parfois conduit à entendre cette parole comme si Jésus opposait simplement les richesses matérielles de ce monde à une âme immatérielle qu’il faudrait préserver pour l’éternité. Mais psychè peut être entendu beaucoup plus largement : c’est la vie, l’existence, la personne vivante elle-même. Et c’est le même mot qui traverse le versets 25 : celui qui veut sauver sa psychè, la perdra ; celui qui la perd à cause du Christ la trouvera ; et à quoi sert-il de gagner le monde entier si l’on perd sa psychè ?

Jésus nous pose la : combien vaut votre vie ?

Et la réponse semble être : rien. Rien, non pas parce qu’elle ne vaudrait rien, évidemment, mais précisément parce qu’elle vaut tellement qu’aucun prix ne peut lui être attribué. Il n’existe aucune monnaie avec laquelle acheter une vie. Même le monde entier ne suffit pas.

Imaginons pourtant que nous l’ayons gagné, ce monde entier. Toutes les richesses, tous les honneurs, toutes les réussites, toute la reconnaissance que nous pourrions désirer. Nous avons gagné. Nous sommes arrivés premiers. Félicitations !

Et maintenant ?

Il ne s’agit évidemment pas de faire un procès simpliste du travail, de l’argent, de la réussite ou de l’ambition. L’Évangile n’est pas un éloge de l’échec ou de la pauvreté subie. Mais Jésus introduit une question autrement plus profonde : qu’est-ce que nous sommes prêts à perdre pour gagner ce que nous cherchons à gagner ? Parce qu’à force de vouloir gagner sa vie, il arrive peut-être que nous oubliions de la vivre. Et même, à vouloir gagner sa vie, on peut en oublier celle des autres. On ne le voit que trop dans notre monde.

Et cela dépasse largement l’argent. Nous pouvons passer notre existence à essayer de prouver que nous sommes à la hauteur, à vouloir gagner une place, une reconnaissance, l’estime des autres. Même notre foi peut entrer dans cette logique lorsqu’il faudrait devenir suffisamment croyant, suffisamment fidèle, suffisamment engagé pour avoir enfin le sentiment d’être à la hauteur de Dieu.

Et voilà que l’Évangile fait éclater cette comptabilité parce qu’il nous dit exactement l’inverse : la vie ne se gagne pas, elle se reçoit. Céline nous le rappelait d’ailleurs dimanche dernier, et voilà que notre texte nous y ramène par un tout autre chemin.

Nous sommes ici au cœur de quelque chose de profondément protestant. La grâce ne se mérite pas, le salut ne s’achète pas, l’amour de Dieu ne vient pas récompenser celles et ceux qui auraient réussi leur existence chrétienne. Nous sommes aimés avant même d’avoir pu présenter quoi que ce soit à Dieu. Devant lui, il n’y a rien à gagner parce que l’essentiel est déjà donné.

Et c’est peut-être à partir de là qu’il faut entendre cette autre phrase de Jésus, autrement plus redoutable : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. »

Parce que, soyons francs, sortie de son contexte, cette phrase peut être terrible. Nous avons parfois fait de ces quelques mots un programme chrétien de la souffrance, comme s’il fallait s’effacer, renoncer à soi-même, supporter en silence ce qui nous fait souffrir. Combien de personnes ont entendu : « C’est ta croix, il faut la porter », alors qu’elles vivaient une situation qu’elles auraient précisément dû pouvoir quitter ?

Or Jésus ne dit pas : cherchez une croix. La croix n’est jamais une souffrance recherchée pour elle-même. Et c’est ici que les versets précédents deviennent importants : Jésus vient d’annoncer qu’il va monter à Jérusalem, souffrir, être tué et ressusciter. Pierre refuse cette possibilité. Il voudrait, pourrait-on dire, un Messie qui gagne. Un Messie victorieux, puissant, incontestable. Jésus lui répond : « Passe derrière moi, Satan ! » Quand Pierre veut gagner, Jésus lui rappelle de vivre en le suivant.

Et le chemin qu’emprunte Jésus n’est pas celui de la recherche de la souffrance, mais celui d’une fidélité qui refuse de sacrifier ce qu’elle annonce. Sauver sa vie à tout prix aurait signifié devenir plus prudent, moins dérangeant, renoncer à certaines paroles ; autrement dit, cesser de vivre ce pour quoi il était venu.

Alors « se renier soi-même » prend peut-être une autre couleur. Jésus ne nous demande pas de nier notre personnalité, nos talents ou notre dignité. Le verbe grec aparneomai signifie nier, désavouer, renoncer à revendiquer quelque chose pour soi. Se renier soi-même, ce n’est pas se détester ni laisser les autres nous écraser. C’est peut-être renoncer à faire de moi la mesure de toute chose, renoncer à vouloir posséder ma vie comme un bien qu’il faudrait constamment protéger, justifier, réussir, gagner.

Il y a en effet une différence immense entre se perdre soi-même et cesser de vouloir se posséder soi-même.

Et cette parole résonne peut-être particulièrement dans une époque qui nous demande constamment de nous construire, de nous accomplir, de développer notre potentiel, de réussir notre parcours. Ces invitations peuvent être libératrices, bien sûr, mais elles deviennent aussi parfois une charge immense : si je suis responsable de construire ma vie, alors je suis aussi responsable de la réussir. Mais cela sous-entendrait aussi que si ta vie ne te satisfait pas, c’est donc que tu ne l’as pas suffisamment bien construite.  Et voilà que même notre existence devient une performance. Poussée à l’extrême, cette logique rejoint même celle de la théologie de la prospérité : faire de la réussite, de la richesse ou de la santé les signes visibles de la bénédiction de Dieu.

Jésus vient nous libérer de cette épuisante obligation d’avoir sans cesse à nous fabriquer. Ta vie n’est pas un examen à réussir ni une récompense à obtenir. Elle est un don. Et un don ne se gagne pas : il se reçoit, puis il se vit.

C’est alors que le verset 25 devient magnifique : « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera. »

Matthieu ne dit pas simplement qu’il la « sauvera ». Il dit qu’il la trouvera. Il la découvrira. Comme si la vie pouvait aussi nous arriver, nous surprendre, devenir plus vaste que ce que nous avions prévu pour elle.

Nous en avons probablement tous fait l’expérience. Certaines des rencontres ou des paroles qui ont profondément changé notre existence n’étaient pas programmées. Nous pensions savoir où nous allions et quelque chose, quelqu’un, est venu déplacer le chemin. Nous pensions construire notre vie et voilà que, tout à coup, nous la trouvons. Parfois dans la joie et parfois dans la douleur avec une croix à porter.

La foi chrétienne ne consiste pas à effacer toute souffrance, mais elle affirme qu’aucun événement, aucune défaite, aucune croix ne possède à elle seule le dernier mot sur notre vie. Même en portant des souffrances, nous pouvons avancer !

Et c’est précisément pour cela que la croix ne peut jamais être séparée de la résurrection. Le christianisme n’adore pas la croix ; il proclame que même la croix n’a pas réussi à empêcher Dieu de faire surgir la vie. Et donc, que nous sommes appelés à la vivre.

Mais là je vous vois venir ! Il y a ce fameux verset 27, qui, on pourrait croire, vient mettre à mal tout ce que nous venons de dire. Mais pas du tout ! Lorsque Jésus ajoute qu’il « rendra à chacun selon sa manière d’agir », il nous rappelle que si la vie ne se mérite pas, elle n’est pas pour autant sans conséquence. Bonhoeffer parlait d’une « grâce qui coûte » : non parce qu’il faudrait payer la grâce de Dieu, ce ne serait alors plus la grâce, mais parce que cette grâce reçue nous engage à vivre autrement. Nous ne gagnons pas notre vie par nos actes, mais nos actes disent ce que nous faisons de la vie reçue.

Alors la question de Jésus demeure : « Que donnera un être humain en échange de sa vie ? » Rien. Et peut-être est-ce précisément la Bonne Nouvelle. Nous n’avons rien à donner en échange de notre vie parce que Dieu ne nous la vend pas. Il nous la donne, il nous la confie, et il nous appelle à la vivre.

À la vivre avec les autres, à la laisser s’ouvrir, se déplacer, se transformer. À accepter aussi que certaines fidélités aient un prix, sans jamais croire que notre souffrance pourrait acheter l’amour de Dieu. À vivre sans avoir constamment à prouver que nous méritons d’être là.

Car finalement, Jésus ne nous apprend peut-être pas comment perdre notre vie. Il vient remettre en cause notre obsession de devoir la gagner.

Nous pensions qu’il fallait la conquérir ; il nous apprend à la recevoir. Nous pensions qu’il fallait la réussir ; il nous invite à lui faire confiance.

Alors, au seuil de cette nouvelle rentrée, il nous reste peut-être simplement cette question, pour chacun et chacune de nous individuellement, mais aussi pour notre vie d’Eglise : pendant que nous essayons de gagner notre vie… est-ce que nous la vivons ?

Amen.