Je ne crois que ce que je vois !
Je ne crois que ce que je vois
Prédication du dimanche 11 janvier 2026, par la pasteure Sophie Ollier.
Lectures bibliques :
- Jean 1, versets 19 à 34
- Ephésiens 1, versets 15 à19
Comme chaque début d’année il nous est proposé, sur l’un des trois premiers dimanches de janvier, le texte du baptême de Jésus, dans l’un des 4 Evangiles. Matthieu nous était proposé pour cette année mais j’ai fait le choix de Jean car, il n’y a pas longtemps j’ai réentendu une phrase qui me marque à chaque fois : « Je ne crois que ce que je vois. » Et Jean est particulièrement éclairant concernant cette phrase.
C’est une phrase que nous entendons souvent, une phrase que nous avons peut-être déjà prononcée nous-mêmes, comme si elle venait dire quelque chose de notre besoin de certitude dans un monde instable, parfois inquiétant, déconcertant, difficile à habiter.
Nous vivons dans un monde où nous sommes sollicités en permanence par des images, des informations, des chiffres, des graphiques, des écrans, des statistiques, par des opinions, des récits contradictoires, si bien que nous cherchons désespérément quelque chose de solide, quelque chose de fiable, quelque chose sur quoi nous appuyer : cela, au moins, je le vois, donc je peux y croire.
Un scientifique croit que son vaccin fonctionne lorsqu’il voit des cellules guérir et des corps retrouver la santé. Un historien croit qu’un événement s’est produit lorsqu’il en voit les traces, les archives, les documents, les témoignages. Un boulanger croit que son pain est cuit lorsqu’il voit la croûte dorer lentement dans le four.
Nous croyons à partir de ce que nous voyons. Nous croyons à partir de ce qui nous est donné à constater, à observer, à mesurer. Et en même temps, à l’air de l’intelligence artificielle qui est capable de créer des discours cohérents et des images d’une réalité troublante, notre vision peut nous jouer des tours !
Mais lorsque nous parlons de foi, lorsque nous parlons de Dieu, lorsque nous parlons de sens, de vie, d’espérance, que voulons-nous dire exactement lorsque nous parlons de « voir » ? Et que voulons-nous dire exactement lorsque nous parlons de « croire » ?
Car il ne s’agit pas seulement ici d’un regard physique, pas seulement de ce que nos yeux perçoivent, pas seulement de ce qui est objectivement visible, mesurable, constatable.
Et c’est précisément cela que met en scène le texte de Jean que nous avons entendu.
Jean-Baptiste donne trois témoignages, trois paroles, trois manières de dire ce qu’il voit :
« Voici l’Agneau de Dieu. »
« C’est lui qui baptise dans l’Esprit Saint. »
« Celui-ci est le Fils de Dieu. »
Trois affirmations théologiques fortes, mais surtout trois manières différentes de voir, trois manières différentes de regarder, trois manières différentes de reconnaître ce qui se donne à voir.
Et ce n’est pas un hasard si, dans ce texte, le verbe « voir » est omniprésent. Ce n’est pas un hasard si Jean choisit soigneusement ses mots, et si, en grec, il utilise plusieurs verbes différents pour dire ce que nous traduisons en français par un seul mot : voir.
Il y a blepein, qui signifie voir, regarder, porter son attention sur quelque chose.
Il y a theomaï, qui signifie regarder avec étonnement, contempler, s’émerveiller, se laisser interroger.
Il y a horaô, qui signifie voir au sens de reconnaître intérieurement, de comprendre, de saisir le sens profond.
Et ces 3 formes sont présentes dans ce texte.
Autrement dit, voir n’est pas simplement une fonction de l’œil.
Mais prenons les choses dans l’ordre : « Il voit Jésus venir à lui et dit : Voici l'agneau de Dieu » v.29.
Et là c’est blepein : Jean voit, regarde, porte son attention sur ce Jésus Agneau de Dieu.
Pourquoi un agneau ?
Pourquoi pas un lion, symbole de force, de domination, de victoire ?
Pourquoi pas un aigle, symbole de hauteur, de puissance, de majesté ?
Pourquoi pas un animal impressionnant, redoutable, imposant ?
Un agneau est fragile, vulnérable, sans défense, sans protection. Il n’a ni griffes pour attaquer, ni crocs pour se défendre, ni carapace pour se protéger, ni vitesse pour fuir.
Et c’est précisément cela qui dit quelque chose de fondamental sur Dieu : Dieu ne se donne pas d’abord à voir dans la force qui écrase, mais dans la douceur qui s’expose ; non pas dans la domination, mais dans la vulnérabilité ; non pas dans la violence, mais dans la paix offerte. Oh combien certains auraient besoin d’entendre ça aujourd’hui !
Voir l’Agneau, c’est apprendre à déplacer notre regard, à le détourner de ce qui brille, de ce qui impressionne, de ce qui s’impose, pour le poser sur ce qui est discret, fragile, silencieux, presque invisible, mais pourtant profondément porteur de vie.
C’est apprendre à voir que les lieux où Dieu agit ne sont pas toujours les lieux que nous regardons spontanément. Cela nous oblige à reconnaître que Dieu ne correspond pas toujours à nos attentes de puissance, de contrôle, de réussite, de victoire visible.
Jean voit ensuite : « J'ai vu l'Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui » v.32. Jean ne se contente pas de constater : il theomaï, il s’étonne, il contemple, il se laisse déplacer, il se laisse interroger.
La foi biblique n’est jamais une certitude figée ; elle est toujours un chemin vivant de transformation.
Être baptisé dans l’Esprit, ce n’est pas recevoir un savoir, mais recevoir une sensibilité nouvelle ; ce n’est pas recevoir des réponses, mais recevoir une capacité à ne pas s’habituer ; à ne pas s’habituer à l’injustice, à la souffrance, à la destruction, à ne pas s’habituer à la dureté du monde.
C’est recevoir une capacité à rester touchable, à rester concerné et humain.
Et c’est peut-être là que cela rejoint le plus fortement notre monde d’aujourd’hui, notre monde saturé d’images mais parfois appauvri en regard, notre monde saturé d’informations mais parfois anesthésié dans sa capacité à être touché, à questionner. Dans un monde de choix constants, la radicalité d’une réponse semble séduisante. Mais alors on ne « théomaï » plus, on ne questionne plus et on ne s’émerveille plus devant l’Esprit.
Enfin, Jean voit, horao, il comprend, il discerne, il saisit le sens, il témoigne que « Celui-ci est le Fils de Dieu » v.34.
Après avoir regardé et questionné, Jean voit au sens de comprendre. « Ha oui, je vois ! ».
Cela ne signifie pas seulement quelque chose sur Jésus comme Fils de Dieu, mais aussi quelque chose sur nous : cela signifie que la foi est avant tout relation, confiance, orientation de la vie, manière d’habiter le monde autrement. Reconnaître Jésus comme Fils de Dieu, où plus loin il dira que nous sommes ses frères et ses sœurs, c’est comprendre aussi notre filiation à Dieu.
Lorsque nous voyons, blepein, que nous considérons un événement, nous nous référons alors à l’Agneau de Dieu, ce Jésus mort pour nous, pour que nous soyons désormais des prédicateurs de paix et d’espérance.
Lorsque nous questionnons, theomaï, et que nous regardons avec étonnement un événement, nous nous référons alors à Jésus comme baptiseur dans l’Esprit Saint, celui qui nous pousse à changer ce monde et nos vies.
Et lorsque nous constatons, horaô, et que nous comprenons ce qui se passe en nous, alors nous nous référons à Jésus comme Fils de Dieu, celui qui nous soutient et nous permet de dire Je Crois.
C’est là que résonne le texte d’Éphésiens : « Que Dieu illumine les yeux de votre cœur » v.18.
Non pas seulement les yeux de la tête, mais les yeux du cœur, les yeux intérieurs, ceux qui perçoivent le sens, ceux qui perçoivent la vie, ceux qui perçoivent la présence.
Alors, finalement, qu’est-ce qui vient en premier ? Voir pour croire ? Croire pour voir ?
Peut-être que parfois nous voyons, et cela nous fait croire. Peut-être que parfois nous croyons, et cela nous apprend à voir justement. Lorsque nous avons besoin de voir pour croire il suffit parfois d’un élan de confiance de notre part pour ensuite reconnaître la présence de Dieu déjà présente. Et lorsque nous avons besoin de croire pour voir il suffit parfois déjà d’ouvrir les yeux sur ce qui nous entoure.
Souvent, ce ne sont pas les grands événements spectaculaires qui nourrissent la foi, mais les petites choses : une présence fidèle dans un moment difficile, une parole juste au bon moment, une main tendue quand on ne l’attendait plus, une paix inattendue au cœur d’une situation troublée.
Souvent, ce que nous voyons ne nous donne pas immédiatement envie de croire : les violences du monde, les guerres, les catastrophes, les colères, les injustices, les souffrances semblent parfois tellement envahissantes que la foi paraît fragile.
Et pourtant, au cœur même de cela, il y a aussi autre chose à voir : des gestes de résistance, des engagements pour la paix, des choix de solidarité, des fidélités silencieuses, des amours qui tiennent bon, des vies qui se donnent, des résistances face à l’obscurantisme qui se répand.
Et ces choses-là, quand on accepte de les voir vraiment, quand on accepte de s’y arrêter, quand on accepte de ne pas seulement les constater mais de les accueillir, elles nous font croire et nous mettent en route, témoins de ce que nous avons reçu.
Et c’est là que ce que nous célébrons aujourd’hui dans cette reconnaissance liturgique des prédicateurs et prédicatrices prend tout son sens.
Car Jean-Baptiste n’est pas seulement celui qui voit. Il est aussi celui qui rend témoignage à la lumière, comme le dit l’évangile quelques versets plus tôt : il n’est pas la lumière, mais il vient pour rendre témoignage à la lumière.
Autrement dit, Jean n’est pas au centre, Jean ne parle pas de lui-même, Jean ne se donne pas comme objet de foi ; il est simplement celui qui se tient assez proche pour voir, assez attentif pour reconnaître, assez libre pour dire ce qu’il a vu.
Et c’est exactement dans cette posture que s’inscrit le ministère de celles et ceux qui sont aujourd’hui reconnus comme prédicateurs et prédicatrices dans notre paroisse.
Et c’est exactement cette posture que nous sommes toutes et tous invités à prendre !
Blepein / REGARDER – Theomaï / S’ETONNER – Horaô / DISCERNER !!!
Comme Jean, nous sommes appelés à ces trois manières de voir.
Voir d’abord avec attention, regarder le monde tel qu’il est, les vies telles qu’elles sont, les joies, les blessures, sans les fuir, sans les masquer, sans les simplifier.
Voir ensuite avec étonnement, avec cette capacité à ne pas s’habituer, à ne pas se résigner, à ne pas considérer la violence, l’injustice, la souffrance, la solitude comme normales, mais à continuer à les regarder avec les yeux de l’Esprit, avec une sensibilité ouverte, avec un cœur touchable.
Et enfin voir au sens de reconnaître, de discerner, de comprendre, non pas tout comprendre, mais discerner où la vie se donne, où la paix se fraie un chemin, où la fraternité surgit, où la grâce est à l’œuvre, parfois discrètement, parfois silencieusement, mais réellement.
C’est ce regard-là que vous êtes appelés à cultiver, à habiter, à exercer, pour ensuite le partager, le transmettre, l’offrir, non pas comme une vérité imposée, mais comme une invitation à voir autrement.
Ainsi, vous aidez chacun et chacune non pas simplement à entendre, mais à voir, non pas seulement à comprendre avec la tête, mais à percevoir avec le cœur, non pas seulement à savoir, mais à reconnaître la présence de Dieu au milieu de la vie.
Voilà ce à quoi nous sommes appelés ! Voilà votre ministère de prédicateur et prédicatrice ! Voilà notre responsabilité à tous !
Blepein / REGARDER – Theomaï / S’ETONNER – Horaô / DISCERNER !!!
Maintenant, vois… et crois.
Crois… et, crois-moi, tu verras.
Amen.
