Une fondue ecclésiale
Une fondue ecclésiale
Prédication du dimanche 10 mai 2026, par la pasteure Sophie Ollier.
Lecture biblique : Philippiens 2, versets 1 à 18
J’aime ce texte de Philippiens, qui m’est venu pour notre Assemblée générale. Alors, pas tant pour le moment où Paul parle de tout faire « sans maugréer ni discuter », ça serait très inconvenant pour une Assemblée générale, mais dans ce texte la confession de foi « Jésus Christ est le Seigneur », qui est la première fois où nous voyons cette formule apparaitre tel quel dans la Bible, cette confession de foi est encadrée par deux choses essentielles : l’humilité et la lumière. Un texte adressé à l’Église de Philippe, au nord-est de la Grèce, environ en 61. Une Église bien réelle, vivante, engagée, traversée aussi par des fatigues, des désaccords, des sensibilités différentes. Bref… une Église profondément humaine. Et c’est important de le rappeler, parce que nous avons parfois tendance à idéaliser les premières communautés chrétiennes, comme si tout y était simple, évident, harmonieux. Pourtant, lorsque Paul écrit aux Philippiens, il écrit justement à des femmes et des hommes qui essayent de vivre ensemble l’Évangile, avec tout ce que cela comporte de beauté mais aussi de fragilité.
Et au cœur de cette lettre, Paul ne commence pas par parler d’organisation, de stratégie ou d’efficacité. Il ne commence pas non plus par parler de finances, de projets ou de fonctionnement. Il parle d’abord d’une manière d’être ensemble.
« Ne faites rien par ambition personnelle ni par vanité ; avec humilité, estimez les autres supérieurs à vous-mêmes. »
Franchement, ces paroles paraissent presque impossibles aujourd’hui. Elles sont même presque choquantes dans le monde dans lequel nous vivons. Parce que notre société nous apprend exactement l’inverse. Il faut avoir raison. Il faut défendre son opinion. Il faut montrer sa force. Il faut être visible. Il faut convaincre. Il faut gagner le débat. Même nos espaces de dialogue deviennent parfois des lieux d’affrontement. Même nos institutions, quelles qu’elles soient, sont traversées par des logiques d’ego, de pouvoir, de visibilité, parfois même de peur.
Et voilà que Paul ose écrire : « estimez les autres supérieurs à vous-mêmes ».
Non pas se mépriser. Non pas s’effacer complètement. Non pas penser que nous ne valons rien. Mais accepter que l’autre puisse avoir quelque chose à m’apprendre. Accepter que Dieu puisse encore me déplacer par quelqu’un que je n’attendais pas. Accepter surtout que la vérité ne m’appartienne jamais totalement.
Dietrich Bonhoeffer écrivait cette phrase magnifique : « Le Christ dans mon propre cœur est plus faible que le Christ dans la parole de mon frère. »
Autrement dit, parfois, Dieu vient encore me parler à travers quelqu’un d’autre. Et cela demande énormément d’humilité. Parce qu’il est toujours plus confortable de penser que nous savons, que nous maîtrisons, que nous comprenons. Mais Paul rappelle ici que la vie chrétienne est d’abord une vie de relation. Une vie où l’on accepte de se laisser déplacer par l’autre, où l’autre a de l’importance pour ma vie.
Et je crois que c’est exactement ce qu’il essaye de dire lorsqu’il parle d’un même amour, d’une même âme, d’une même pensée. Cela ne veut pas dire penser tous pareil, devenir uniformes, effacer nos différences ou faire disparaître les désaccords. Ce n’est pas une invitation à devenir une Église où tout le monde serait identique. C’est une invitation à avancer ensemble vers plus grand que nous.
Parce que l’Église n’est pas un regroupement de personnes qui pensent exactement la même chose. L’Église est un regroupement de personnes qui acceptent de chercher ensemble le Christ.
Et cela change profondément notre manière de vivre les choses. Parce qu’alors nos discussions, nos décisions, nos projets, nos débats même, ne servent plus simplement à faire fonctionner correctement une association ou une institution. Tout cela devient une manière de témoigner de l’Évangile.
Sinon, honnêtement… à quoi bon ?
Car la mission de l’Église n’est pas de préserver une institution. La mission de l’Église n’est pas simplement de maintenir des habitudes ou des traditions, aussi importantes puissent-elles être. La mission de l’Église n’est même pas de se préserver elle-même.
La mission de l’Église, c’est de rendre le Christ présent dans le monde.
Et cela, Paul le rappelle avec cette phrase magnifique : « Vous brillez comme des lumières dans le monde, en portant la parole de vie. »
Ça nous rappelle Jésus lorsqu’il dit « Vous êtes la lumière du monde ».
Le monde. Pas seulement nos murs. Pas seulement nos réunions. Pas seulement nos habitudes. Le monde.
Et peut-être que nous avons parfois tendance à oublier cela. Peut-être que nous pouvons croire, sans même nous en rendre compte, que l’essentiel se joue ici, entre nous, dans nos salles, dans nos organisations, dans nos projets internes. Pourtant Jésus n’a cessé d’envoyer ses disciples dehors. L’Évangile est toujours un mouvement. Toujours une rencontre. Toujours une sortie. « Va. »
Ce petit mot revient sans cesse dans les Évangiles. Pas « reste ». Pas « protège ». Pas « conserve ». Mais « va ».
Le monde n’est pas que ici. Le monde est aussi dehors. Dans les vies fatiguées. Dans les personnes isolées. Dans celles et ceux qui ont perdu confiance en eux, en l’Église, parfois même en Dieu. Dans celles et ceux qui pensent qu’ils n’auront jamais leur place ici. Dans celles et ceux qui n’oseront peut-être jamais pousser la porte d’un temple si nous attendons simplement qu’ils viennent.
Alors oui, ouvrir nos portes est important. Bien sûr que c’est important. Mais peut-être que l’Évangile nous appelle parfois à plus que cela. Non pas seulement dire : « Viens et fais comme nous », mais plutôt : « Viens… et découvrons ensemble là où dit nous emmène et nous appelle. »
Et cela demande encore de l’humilité. L’humilité de reconnaître que celui ou celle qui arrive peut transformer notre manière de croire. Que l’autre peut aussi nous évangéliser. Que celui ou celle que nous pensions accueillir devient parfois celui par qui Dieu vient nous déplacer.
L’Église grandit peut-être précisément à cet endroit-là. Non pas lorsqu’elle contrôle tout. Non pas lorsqu’elle maîtrise tout parfaitement. Mais lorsqu’elle ose faire confiance à l’Esprit. Lorsqu’elle accepte que Dieu soit déjà à l’œuvre chez l’autre avant même que nous ayons parlé.
Et finalement, c’est peut-être cela, rayonner.
Pas être parfaits. Pas être une Église idéale. Pas donner l’impression que tout va toujours bien. Mais être des femmes et des hommes à travers lesquels quelque chose de Dieu circule. Une parole, une présence, une espérance qui remet debout. Une manière d’être ensemble qui dit déjà quelque chose de l’Évangile.
Et au fond, cela me fait penser à… une fondue. Oui, je sais, avec le titre vous vous en doutiez un peu.
Mais il n’y a rien de plus convivial qu’une fondue. Chacun arrive avec son morceau de pain, chacun a son pic, chacun est différent, chacun a sa manière de faire… mais tout le monde plonge dans le même fromage fondu. Et lorsqu’on retire les morceaux, ils restent reliés les uns aux autres par ces fils qui s’étirent encore.
Eh bien je crois que l’Église ressemble un peu à cela. Nous ne sommes pas appelés à devenir identiques. Nous ne sommes pas appelés à penser exactement pareil, à avoir les mêmes sensibilités, les mêmes parcours ou les mêmes idées. Nous sommes appelés à rester reliés.
Reliés par quelque chose de plus grand que nous. Reliés par cette parole de vie. Reliés par ce Christ qui continue, malgré nos fragilités, malgré nos limites, malgré nos maladresses parfois, à passer par des humains pour rejoindre d’autres humains.
Et toutes les discussions que nous allons avoir aujourd’hui n’ont de sens qu’à cet endroit-là.
Comment annoncer davantage la vie ? Comment devenir davantage lumière ? Comment permettre à d’autres de découvrir qu’ils sont aimés de Dieu ? Comment faire de notre Église un lieu qui rayonne suffisamment pour que d’autres puissent y trouver de l’espérance ?
Alors oui, avançons avec humilité. Avec audace aussi. Avec ouverture. Acceptons peut-être parfois d’être déplacés, surpris, remis en mouvement. Acceptons surtout de ne pas croire que nous possédons déjà tout de Dieu, car l’Esprit souffle toujours plus loin que nos habitudes.
Et avançons avec joie. Parce qu’au fond, l’Évangile n’est pas un poids à porter, c’est une lumière à transmettre.
Amen.
