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Dieu parle-t-il français ?

Prédication du dimanche 24 mai 2026, culte multilingue de Pentecôte, par la pasteure Sophie Ollier.

 

Dieu parle-t-il français ?

Prédication du dimanche 24 mai 2026, culte multilingue de Pentecôte, par la pasteure Sophie Ollier.

 

Lectures bibliques :

  • Actes 2, versets 1 à 11
  • Deutéronome 6, versets 4 à 9

 

 

Ce matin, pendant ce culte, il y a probablement eu des moments où vous vous êtes sentis un peu perdus. Des moments où vous avez entendu une langue sans la comprendre. Des moments où vous avez reconnu quelques mots sans réussir à saisir l’ensemble. Peut-être même des moments où vous vous êtes dit : « Bon… là je décroche un peu. »

Et pourtant… quelque chose passait quand même.

Une émotion. Une musicalité. Une intention. Une présence. Comme si, parfois, comprendre ne passait pas uniquement par les mots. Et je crois que c’est exactement ce que raconte Pentecôte.

Alors la question de ce matin pourrait sembler un peu étrange, un peu provocatrice aussi : Dieu parle-t-il français ?

Parce qu’on imagine souvent le miracle de Pentecôte comme une sorte de Google Traduction géant tombé du ciel. Chacun parle, chacun comprend, problème réglé. Mais le texte dit quelque chose de bien plus profond que cela.

Pentecôte c’est ce grand mouvement entre le ciel et la terre. Dimanche dernier nous célébrions l’Ascension, cette montée du Christ vers le Père. Et aujourd’hui, nous célébrons exactement l’inverse : la descente de l’Esprit sur les humains. Comme si Dieu refusait qu’on reste bloqués soit en haut, soit en bas. Comme si la foi chrétienne était toujours un aller-retour. Monter vers Dieu… pour redescendre vers le monde. Être élevés… pour être envoyés.

Et je crois que parfois nous aimerions rester en haut. Rester entre nous. Rester dans ce qui nous ressemble. Rester dans ce qui nous rassure. Après tout, au début du texte, c’est exactement ce que font les disciples. Ils sont ensemble. Entre eux. Portes fermées. Ils attendent.

Et honnêtement, on les comprend. Le Christ est mort. Ressuscité. Puis monté vers le Père. Et eux restent là, un peu perdus, à attendre quelque chose sans trop savoir quoi. Il y a dans ce texte quelque chose de très humain : ils vivent dans l’entre-deux. Entre fatigue et espérance. Entre peur et désir de vivre. Entre envie de sortir… et envie de rester cachés.

Et ce n’est pas si éloigné de nous finalement. Nous aussi nous avons nos portes fermées. Pas forcément des portes en bois avec des serrures, mais des portes intérieures. Des espaces où nous nous protégeons. Nos habitudes. Nos cercles. Nos certitudes parfois. Nous savons très bien rester entre gens qui pensent comme nous. Et notre époque accentue cela en permanence. Alors forcément, l’autre devient étrange. Inquiétant parfois. Fatigant même.

Et soudain, au cœur de cet enfermement, quelque chose explose, un souffle, du bruit, du mouvement, des langues de feu, par l’Esprit Saint.

Le grec utilise ici un mot magnifique : pneuma. Le souffle, le vent, l’air. Ce n’est pas quelque chose de théorique ou d’intellectuel. Le Saint-Esprit n’est pas une idée abstraite qu’on pourrait ranger dans un traité de théologie. C’est une force qui traverse les êtres humains. Une respiration nouvelle. Quelque chose qui vous déplace intérieurement. Quelque chose qui vous pousse dehors alors même que vous auriez préféré rester tranquille.

Et ce qui est magnifique, c’est que l’Esprit ne transforme pas les disciples en clones spirituels. Au contraire. Il les différencie. « Des langues comme de feu se posèrent sur chacun d’eux. » Sur chacun.

Pas sur le groupe en général. Pas seulement sur Pierre, pas sur les plus compétents, pas sur les plus convaincants. Sur chacun, et chacun parle différemment. Sur chacun et chacune de nous aussi l’Esprit descend !

C’est ça qui est extraordinaire dans ce texte. Le miracle de Pentecôte, ce n’est pas que tout le monde parle enfin la même langue. Le miracle, c’est que chacun reste différent… et pourtant quelque chose devient possible entre eux.

Dieu ne supprime pas les différences, les cultures, les sensibilités. Il les traverse.

Et je crois que c’est extrêmement important aujourd’hui. Parce que notre monde rêve souvent d’uniformité. Même algorithmes. Même réactions. Même manières de penser. Nous parlons énormément aujourd’hui. Tout le monde parle. En permanence. Réseaux sociaux, chaînes d’information continue, vidéos, podcasts, commentaires, notifications… Nous sommes plongés dans un brouhaha constant.

Mais est-ce qu’on écoute encore ?

J’adore la subtilité du français. Entendre, ce n’est pas écouter. Entendre, c’est percevoir un son. Écouter, c’est se rendre disponible. Faire l’effort d’accueillir.

Et ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, la foi commence précisément par ce mot : « Écoute, Israël. » Shema Israël. Israël dans ce texte c’est le peuple hébreu, ce n’est pas le pays.

Ce fameux texte que nous avons entendu tout à l’heure en hébreu. Le verbe hébreu shama ne veut pas seulement dire entendre avec ses oreilles. Il veut dire accueillir, comprendre, laisser la parole nous traverser et nous transformer, le Seigneur est un, peu importe les différences !

Et dans le texte de Pentecôte les autres « entendent » les œuvres grandioses de Dieu. Il y a ce verbe grec : akouô : entendre. Mais aussi comprendre, recevoir intérieurement, apprendre même, donc écouter vraiment.

Comme si, en hébreu comme en grec, écouter signifiait toujours davantage qu’entendre un simple son.

Nous sommes devenus experts pour parler sans dire et entendre sans écouter. Nous répondons souvent avant même d’avoir compris. Nous parlons notre propre langage sans nous demander si l’autre peut réellement nous entendre. Nous utilisons nos codes, nos références, nos habitudes de pensée, puis nous nous étonnons que l’autre décroche ou se sente exclu.

Et l’Église n’échappe pas à cela. Nous aussi, parfois, nous parlons une langue que les autres ne comprennent plus. Et pourtant, Pentecôte nous rappelle quelque chose de radical : parler à l’autre, ce n’est pas lui demander de devenir comme moi. C’est moi qui fais un pas vers lui.

Parler la langue de l’autre, ce n’est pas seulement parler japonais, allemand, anglais ou arabe. C’est entrer dans son monde, comprendre ses peurs, ses références, ses blessures, sa manière de voir la vie. C’est accepter de quitter son confort pour rejoindre quelqu’un là où il se trouve réellement.

Et regardez ce que nous faisons aujourd’hui dans ce culte.

Nous avons entendu différentes langues. Certaines traduites. D’autres non. À certains moments nous avons compris immédiatement. À d’autres moments nous avons dû simplement accueillir une sonorité, un rythme, une voix étrangère, mais peut-être que d’autres ont compris. Et oui, quelque chose circulait quand même. Parce qu’on peut parfois comprendre plus que les mots.

Un sourire se comprend. Une émotion se comprend. Une attention se comprend. Une voix qui tremble se comprend. Une main tendue se comprend. Et parfois même sans tout saisir intellectuellement, quelque chose nous rejoint profondément.

C’est peut-être ça le plus beau miracle de Pentecôte : découvrir que l’autre n’a pas besoin de devenir identique à moi pour que nous puissions nous rencontrer. Et cela change tout.

Dans nos couples. Dans nos familles. Dans nos débats politiques. Dans notre société. Dans l’Église aussi. Pentecôte n’est pas la fête de l’uniformité chrétienne. Pentecôte est la fête d’une diversité réconciliée.

Le théologien protestant André Gounelle disait que l’unité chrétienne n’est pas l’uniformité mais la communion des différences. Si ça c’est pas Pentecôte ?! Les disciples ne deviennent pas semblables. Chacun reçoit une langue particulière. Une parole particulière. Une manière particulière de témoigner. Et peut-être que c’est cela qui nous fait peur parfois.

Nous avons peur de parler, peur d’être maladroits, peur aussi de déranger. Alors souvent nous nous taisons, car nous pensons que nous ne sommes « pas assez » : pas assez croyants, pas assez spirituels, pas assez théologiens, pas assez convaincants…

Mais à Pentecôte, Dieu ne demande pas aux disciples d’être parfaits. Il leur demande simplement d’oser parler, avec leurs mots, leur histoire, leurs accents, leurs fragilités même.

L’Esprit vient rejoindre des gens disponibles, des gens assez ouverts pour laisser passer le souffle et oser déborder.

Alors oui, peut-être qu’aujourd’hui encore Dieu nous pousse dehors. L’Église ne commence vraiment que lorsqu’elle cesse de parler uniquement à elle-même. Et peut-être qu’aujourd’hui, le témoignage le plus révolutionnaire des chrétiens pourrait être celui-ci : apprendre à écouter. Écouter vraiment.

Puis parler. Mais parler de telle manière que l’autre puisse entendre une parole de vie dans sa propre langue.

Alors oui, aujourd’hui encore, l’Esprit souffle. Aujourd’hui encore, Dieu nous rend assez audacieux pour sortir de nous-mêmes.

Et aujourd’hui encore, Dieu fait de chacun de nous un témoin différent d’une même espérance.

Vous ne parlez pas de Dieu comme votre voisin ? Très bien. Magnifique même. Parce qu’il faut plusieurs langues pour dire un Dieu universel.

Et finalement, peut-être que la réponse à notre question de départ est simple : Non, Dieu ne parle pas français. Pas plus qu’il ne parle seulement hébreu, grec, latin, anglais ou allemand.

Dieu parle toutes les langues capables de rejoindre un être humain. Il parle la langue de celui qui doute. La langue de celui qui souffre. La langue de celui qui espère encore un peu. La langue de celui qui n’a plus les mots aussi.

Et peut-être même que, parfois, Dieu parle davantage dans une présence, un regard, une écoute véritable, que dans de grands discours religieux.

Alors, oui, en Dieu, quelque chose de Pentecôte devient encore possible aujourd’hui. Non pas un monde où tout le monde parlerait pareil… Mais un monde où, malgré nos différences, quelqu’un ferait enfin l’effort d’aimer assez pour parler une langue que l’autre peut entendre.

Amen.