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Cependant ! Pâques 2026

Prédication du dimanche de Pâques, 5 avril 2026, par la pasteure Sophie Ollier

Cependant ! 

 

Prédication du dimanche de Pâques, 5 avril 2026, par la pasteure Sophie Ollier

 

Lectures bibliques : Deutéronome 30, 15-20 et Luc 24, 1-12

 

On pourrait commencer ce matin de Pâques avec une grande phrase théologique… mais on va commencer avec Forrest Gump. Vous savez, ce moment où il dit, un peu naïvement : « La vie, c’est comme une boîte de chocolats… Les laisser finir… on ne sait jamais sur quoi on va tomber. » Forest reste un vrai philosophe !

Alors c’est sympathique, mais si on y réfléchit deux secondes, ce n’est pas très rassurant comme vision de la vie. Parce que ça veut dire qu’on avance un peu à l’aveugle, qu’on subit, qu’on découvre parfois de bonnes surprises, mais aussi des choses franchement moins digestes.

Et au fond, ce matin de Pâques, les femmes au tombeau sont exactement là-dedans. Elles avancent sans savoir. Elles viennent avec ce qu’elles ont, leurs parfums, leur fidélité, leur amour, mais elles ne savent pas sur quoi elles vont tomber. Et si elles savent une chose, c’est plutôt celle-ci : elles vont trouver la mort. Elles vont trouver un corps. Elles vont trouver la fin.

Cependant… ce matin-là, ce n’est pas du tout ce qu’elles trouvent. Elles trouvent une question.

Une question qui traverse les siècles, une question qui vient nous rejoindre exactement là où nous sommes, une question qui vient nous déranger, doucement mais sûrement : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? »

Et si on s’arrête là, juste un instant, si on accepte de ne pas passer trop vite, alors on comprend que cette question ne s’adresse pas seulement à elles… mais à nous, aujourd’hui, ici, maintenant dans nos vies concrètes, dans notre manière d’habiter le monde.

Parce que chercher, nous savons faire. Nous passons notre vie à chercher. Chercher du sens, chercher une place, chercher de la reconnaissance, chercher à comprendre, chercher à tenir debout dans un monde qui parfois vacille, chercher Dieu aussi, peut-être, mais sans toujours savoir où regarder.

Et souvent, nous cherchons avec sincérité, avec persévérance même, comme ces femmes qui se lèvent tôt, qui marchent, qui viennent jusqu’au tombeau. Elles cherchent, elles aussi. Mais elles cherchent au mauvais endroit. Non pas parce qu’elles sont dans l’erreur, mais parce qu’elles sont restées dans ce qu’elles connaissaient, dans ce qu’elles pouvaient encore maîtriser : accompagner la mort, prendre soin du corps, honorer ce qui est fini. Elles cherchent… cependant quelque chose leur échappe.

Cette question surgit : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, il s’est réveillé ! » Non pas pour condamner, mais pour déplacer. Prenons le temps de décortiquer ce verset !

« ζητεῖτε » (zēteite), en grec, chercher, désirer, poursuivre. Une quête active, presque obstinée. Et pourtant une quête mal orientée. Et cela nous parle, parce que nous aussi, nous connaissons cette fatigue de chercher, cette impression de tourner parfois autour des mêmes lieux, des mêmes schémas, des mêmes impasses, en espérant y trouver encore quelque chose de vivant.

Et justement, ce mot décisif : « le vivant », « τὸν ζῶντα » (ton zōnta). Non pas celui qui a vécu, non pas celui dont on entretient la mémoire comme on entretient un souvenir, mais le vivant, au présent. Jésus n’est pas un passé glorieux, il n’est pas une figure que l’on contemple de loin, il est le vivant. Et c’est précisément cela qui dérange, déplace et nous échappe : parce que s’il est vivant, alors il ne peut pas être enfermé, ni dans un tombeau, ni dans une définition, ni dans une manière de faire.

« Il n’est pas ici », disent les messagers. Encore une phrase qui nous déplace. Parce que nous aimerions qu’il soit ici, là où nous savons le trouver, là où nous pouvons le situer, là où nous pouvons le comprendre. Mais justement, la résurrection vient casser ça. Elle vient déplacer Dieu lui-même. Elle vient nous dire : ne cherchez pas le Christ là où vous pensiez qu’il était. Et ce déplacement de Dieu devient aussi le nôtre : il nous met en route, il nous oblige à sortir de ce qui était devenu trop étroit. Dieu n’est pas là où on pensait… cependant il est là autrement.

« Il s’est réveillé », relevé, dit encore le texte. Il y a quelque chose de très concret là-dedans. Ce n’est pas une idée abstraite, ce n’est pas un symbole vague, c’est un relèvement. Mais un relèvement que personne n’a vu. Et c’est là que tout bascule pour nous aussi. Parce que Dieu ne nous donne pas une preuve, il nous donne une parole. Il ne nous donne pas un spectacle, il nous donne un témoignage.

Et cela rejoint profondément ce que la théologie protestante n’a cessé de rappeler, notamment avec Karl Barth : la foi ne repose pas sur ce que nous pouvons constater, mais sur ce que nous recevons. Nous ne savons pas que le Christ est ressuscité, nous croyons qu’il est ressuscité. Et cette différence est immense, parce qu’elle nous fait passer d’un savoir qui enferme à une confiance qui ouvre.

C’est déjà un déplacement intérieur : passer d’une foi que l’on maîtrise à une foi qui nous met en marche.

Mais il y a encore un autre mot, dans ce texte, qui est absolument décisif, et que l’on oublie souvent : « Souvenez-vous ». « μνήσθητε » (mnēsthēte). Se souvenir. Dans la Bible, se souvenir, ce n’est jamais simplement se rappeler quelque chose du passé. Se souvenir, c’est rendre présent, c’est réactiver une parole, c’est laisser une promesse reprendre vie en nous. Comme si la résurrection ne passait pas seulement par un événement, mais par une mémoire vivante.

Et ici, quelque chose fait écho très fortement à ce que nous avons entendu il y a deux semaines, autour de Lazare. Nous avions alors pressenti que le tombeau, en grec « μνημεῖον » (mnēmeion), n’est pas seulement un lieu de mort, mais un lieu de mémoire. Un lieu où quelque chose est conservé, retenu, enfermé. Et nous avions entrevu que le danger, ce n’est pas seulement la mort, mais une mémoire qui enferme, une mémoire qui fixe, une mémoire qui empêche la vie de circuler.

Et ce qui se joue, c’est peut-être un déplacement de cette mémoire : Elle peut enfermer… cependant elle peut aussi rouvrir.

Ce matin, à Pâques, la mémoire est à nouveau convoquée — mais autrement. « Souvenez-vous », non pas pour rester enfermés dans ce qui a été, mais pour rouvrir ce qui avait été dit. Comme si la résurrection passait par une transformation de la mémoire elle-même. Comme si la foi consistait à laisser Dieu transformer nos tombeaux en lieux de mémoire vivante.

Ce que nous faisons ici, dans la prédication, dans la liturgie, dans la Sainte Cène que nous allons partager, c’est précisément cela : nous ne faisons pas mémoire d’un passé révolu, ce serait une Eglise bien poussiéreuse, mais nous laissons une parole redevenir vivante en nous. « Faites ceci en mémoire de moi », non pas pour ne pas oublier, mais pour que la vie circule à nouveau. Pour que le Christ ne soit pas enfermé dans un « avant », mais accueilli dans un « maintenant » où la vie circule.

Et c’est ici que le lien avec le Deutéronome devient lumineux. « Vois, je mets aujourd’hui devant toi la vie et la mort… Choisis la vie. » Choisir la vie. Mais comment choisir la vie quand tout semble parfois nous tirer vers le contraire ? Comment choisir la vie quand le monde est traversé par des tensions, des violences, des peurs ? Nous le voyons à l’échelle internationale, nous le voyons dans notre pays, nous le voyons dans nos propres existences : il y a tant de raisons de céder au découragement, au repli, à la lassitude.

Cependant, une parole demeure : choisis la vie.

Et peut-être que ce matin, avec ces baptêmes d’Apolline et William cette parole prend encore un autre visage. Choisir la vie, ce n’est pas d’abord une décision que l’on prend seul, c’est une vie qui nous est donnée, une promesse déposée en nous avant même que nous sachions la formuler.

Mais attention, ce n’est pas une injonction écrasante. Ce n’est pas : « débrouille-toi pour être vivant ». Non, avec Pâques, elle devient une possibilité. Parce que la résurrection vient ouvrir un espace là où tout semblait fermé. Elle vient introduire une brèche dans ce qui semblait définitif.

Et c’est là que nous pouvons peut-être comprendre la résurrection avec un seul mot, un mot si simple qu’on pourrait presque passer à côté, et pourtant un mot immense, que nous entendons depuis le début de cette prédication : « cependant ».

La mort est là, cependant la vie surgit. Le tombeau est réel, cependant il est vide. La peur est présente, cependant une parole se fait entendre. Le monde est traversé par la violence, cependant quelque chose résiste. Nos vies peuvent être marquées par la fatigue, les échecs, les blessures, cependant quelque chose continue de se lever en nous.

Chaque “cependant” est déjà un petit déplacement : une ouverture là où tout semblait fermé.

Ce « cependant » n’est pas un déni, il ne gomme pas la réalité, il ne fait pas disparaître la mort. Mais il refuse qu’elle ait le dernier mot. Et peut-être que toute la foi biblique tient dans ce mouvement-là. Les psaumes sont pleins de ces bascules : la plainte, la détresse, l’angoisse… cependant la confiance, cependant l’espérance. Comme si croire, c’était apprendre à habiter ce « cependant ».

Je suis à bout, cependant une force me relève. Je suis enfermée dans une situation, cependant une ouverture est possible. Je ne vois plus d’issue, cependant une parole me rejoint. Nous vivons dans un monde qui peut parfois sembler saturé de mauvaises nouvelles, de tensions, de crispations… cependant, ici et là, des gestes surgissent, des paroles s’ouvrent, des vies se relèvent.

Et cela, ce n’est pas secondaire ou abstrait, c’est concret. C’est là que le Christ est vivant. Non pas dans un tombeau vide comme un objet à contempler, mais c’est dans ces petits gestes qui passent parfois inaperçus et qui pourtant disent la vie : une parole qui apaise, un regard qui reconnaît, une main qui se tend, une espérance qui renaît là où tout semblait fermé, une résistance face à l’obscurantisme et l’obscurité…

Et alors, la résurrection devient un déplacement. Un déplacement de Dieu : il n’est plus là où on l’attendait. Un déplacement de la foi : on ne sait plus, on croit. Un déplacement du regard : on ne cherche plus au même endroit. Un déplacement de la vie : on quitte le tombeau.

Les femmes ne restent pas là, elles repartent, deviennent témoins, entrent dans un mouvement. Et peut-être que c’est cela, finalement, être croyant : être quelqu’un qui accepte d’être déplacé, dérangé, remis en route, porteur d’un cependant puissant !

Alors aujourd’hui, en ce matin de Pâques, au cœur de nos vies, au cœur de ce monde tel qu’il est, avec ses ombres et ses lumières, avec ses morts et ses possibles, une parole nous est adressée, encore et toujours : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? »

Et une autre parole lui répond, comme un appel, comme une promesse, comme une direction : « Choisis la vie. »

Alors je te le dis, je nous le dis, non pas comme une évidence, mais comme une foi, comme un chemin, comme une audace : le Christ est mort, cependant, il est ressuscité.

Et dans ce « cependant », il y a toute la place pour que nos vies, elles aussi, se relèvent, et la boite de chocolat deviendra une occasion de résurrection !

Amen.