Croire, OK… et après ?
Croire, OK… et après ?
Prédication du dimanche 27 septembre 2026, par la pasteure Sophie Ollier.
Lectures bibliques :
- Matthieu 22, versets 34 à 40
- Matthieu 21, versets 28 à 32
Ce matin, Donia a dit oui.
Elle a demandé le baptême, elle a confessé sa foi, et elle a prononcé devant l’assemblée ces mots : « Jésus-Christ est le Seigneur. » Et l’assemblée aussi, d’une certaine manière, a dit oui. Nous l’avons accueillie comme notre sœur, nous avons entendu sa foi, et son baptême nous a ramenés aussi au nôtre, à notre propre réponse à Dieu.
Et voilà que l’Évangile nous raconte une histoire de oui et de non. Franchement, Dieu a parfois une forme d’humour pour les textes du jour !
Cinq versets seulement. Deux fils, un père, une vigne, deux réponses. Le premier dit non et finalement y va. Le second dit oui et finalement n’y va pas. Si vous aimez les gens cohérents, les réponses claires, les cases bien rangées et les engagements parfaitement tenus, cette parabole commence assez mal.
Mais elle pose surtout une question assez vertigineuse un jour de baptême : qu’est-ce qu’un oui à Dieu ? Une parole ? Une confession de foi ? Un engagement ? Quelque chose que l’on possède une fois pour toutes : voilà, c’est fait, j’ai répondu, je crois ?
Évidemment, il ne s’agit pas de dire à Donia quelques heures après son baptême ou à celles et ceux qui disent oui à Dieu aujourd’hui : « C’était très joli tout ça, mais maintenant voyons si tu vas vraiment le faire ! » Ce serait une manière assez redoutable de l’accueillir dans la famille chrétienne !
La question est plutôt de savoir ce que notre oui devient en nous, qu’il date de quelques minutes ou de plusieurs dizaines d’années. Un oui à Dieu n’est peut-être pas le point d’arrivée de la foi, mais son commencement : est-ce que ce que nous croyons peut encore nous déplacer ?
Revenons à cette histoire. Un père a deux fils. Il va vers le premier et lui dit : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui dans la vigne. » Et le fils répond : « Je ne veux pas. » Au moins, c’est clair. Pas même un petit pouce levé sur WhatsApp pour donner l’impression qu’on a pris connaissance du message. Juste : « Je ne veux pas. »
Et pourtant, Matthieu nous dit qu’ensuite quelque chose se passe en lui. Le verbe employé ici mérite qu’on s’y arrête : metamelomai. Il peut signifier regretter, changer d’avis ou de disposition. Matthieu n’utilise pas le mot habituel de la conversion : quelque chose bouge intérieurement, au point que la première réponse n’est plus la dernière. Le fils avait dit non, mais son non ne l’a pas enfermé.
Et Jésus réutilise exactement ce mot quelques versets plus loin lorsqu’il parle aux responsables religieux : ils ont vu les collecteurs d’impôts et les prostituées croire Jean-Baptiste, et pourtant ils ne se sont pas laissé déplacer. Voilà leur problème : ils ont vu quelque chose de Dieu se produire sous leurs yeux, et cela n’a rien changé en eux. Leurs convictions, leur théologie, leurs réponses étaient peut-être devenues tellement solides que Dieu lui-même avait du mal à y faire encore bouger quelque chose.
Et là, cette petite parabole devient un peu plus inconfortable. Parce que Jésus ne parle pas à des personnes qui ne connaissent rien à Dieu. Il parle aux religieux, aux pratiquants, aux spécialistes, à ceux qui connaissent les textes, à ceux qui savent ce qu’il faut répondre. Bref, il parle à des gens comme nous. Et même, puisque je suis là devant vous à expliquer le grec du texte : il parle peut-être tout particulièrement à des gens comme moi !
Mais là vient aussi le deuxième fils, et c’est fascinant. Son père lui dit d’aller dans la vigne et il répond : « Oui, Seigneur. » En grec : egō, kyrie. « Moi, Seigneur ! » Il a le vocabulaire, il donne exactement la réponse attendue. Et il n’y va pas.
Or quelques chapitres auparavant, Jésus avait déjà prévenu : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! qui entreront dans le Royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père. » Notre parabole ressemble presque à la mise en scène de cette parole : « Seigneur ! »… et rien ne bouge.
Attention : Jésus ne dit pas que les paroles seraient inutiles. Sinon la confession personnelle de Donia ce matin aurait servie à rien, elle a confessé : « Jésus-Christ est le Seigneur », mais elle nous a aussi dit : « Lire un texte, ce n’est pas tout. » Son « Seigneur » n’était pas une formule : il mettait des mots sur quelque chose qui avait déjà traversé sa vie, ses rencontres, sa famille, la musique, les Écritures, ses questions.
Jésus n’oppose donc pas les belles paroles aux bonnes actions. ce serait simplement remplacer une religion de la bonne parole par une religion de la bonne action. Il demande plus profondément : Que veut dire appeler Jésus « Seigneur » si ce mot ne peut jamais déplacer mon regard, mes certitudes, ma manière d’être en relation avec les autres ? Que devient mon « oui » à Dieu s’il ne rencontre jamais mon existence ?
Et pour nous protestants, il faut être précis : nos actes ne sont jamais le prix à payer pour obtenir l’amour de Dieu. La grâce précède. Toujours. Dieu aime, appelle, donne. Et c’est de là que tout part.
Luther le formule dans De la liberté du chrétien : le chrétien est à la fois libre, seigneur de toutes choses, soumis à personne ; et serviteur de toutes choses, soumis à tous. Parce que je n’ai plus à gagner l’amour de Dieu, je peux enfin me tourner vers l’autre. Mes œuvres ne gagnent rien : elles peuvent devenir une manière d’aimer.
Voilà pourquoi la question « Croire, OK… et après ? » ne signifie surtout pas : la foi c’est bien, mais maintenant passons aux choses sérieuses. L’action n’est pas ce que nous ajoutons à la foi ; elle est ce qui peut arriver lorsque la foi devient vivante en nous.
Et, chose assez réjouissante, c’est finalement très proche de ce que le pape Léon XIV disait vendredi soir aux jeunes réunis au Stade de France : la vie chrétienne tient ensemble « la prière et le service ; l’adoration et l’action ». Sur ce point au moins, Luther et le pape peuvent entrer dans le même paragraphe ! La relation avec Dieu ouvre un mouvement.
Et c’est là que le deuxième texte entendu aujourd’hui prend toute sa place. Un spécialiste de la Loi demande à Jésus quel est le plus grand commandement. Et Jésus répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence. » Puis : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Là encore, nous connaissons tellement bien ces paroles qu’elles pourraient devenir presque inoffensives.
Mais Jésus ajoute : « De ces deux commandements dépendent toute la Loi et les Prophètes. » Le verbe grec utilisé ici, kremannymi, signifie littéralement « être suspendu à ». C’est une image magnifique. Tout ce que nous faisons, entendons, vivons en Eglise est suspendu à l’amour de Dieu et à l’amour du prochain.
Et ce n’est pas une question théorique, dans un monde où la guerre continue de tuer, où les plus fragiles paient toujours le prix fort, et où cet été nous a encore rappelé combien notre terre elle-même est vulnérable. Croire que tout est suspendu à l’amour de Dieu et du prochain, c’est accepter que cette actualité puisse nous atteindre, nous interroger et, elle aussi, nous déplacer.
Jésus ne donne donc pas deux règles supplémentaires à ajouter au règlement intérieur. Il donne une clé. Tout ce que nous croyons, lisons et confessons doit pouvoir être suspendu là. Et si notre manière de croire nous conduit à mépriser, exclure ou déshumaniser, alors peut-être faut-il revenir regarder ce à quoi notre foi est suspendue.
Et c’est peut-être là que cette parabole devient encore plus subversive. Parce qu’après avoir demandé lequel des deux fils a fait la volonté du père, Jésus ne termine pas avec une petite morale du genre : « Vous voyez, les enfants, il vaut mieux faire ce qu’on dit. » Il regarde les grands prêtres et les anciens et leur annonce que les collecteurs d’impôts et les prostituées les précèdent dans le Royaume de Dieu, non parce qu’ils seraient moralement meilleurs, mais parce qu’ils se sont laissé atteindre et déplacer, eux !
Nous imaginons facilement que croire, c’est avoir trouvé Dieu, une vérité, une conviction, et pouvoir enfin s’installer. Mais dans cette parabole, croire semble presque signifier le contraire : rester déplaçable.
Rester capable d’entendre, de changer de regard, de reconnaître que quelqu’un que j’avais placé loin de Dieu est peut-être en train de me précéder. Rester, finalement, rencontrable. Et le baptême célébré ce matin nous l’a rappelé d’une manière très concrète. Donia nous a dit que sa foi demandait « à être tenue par une famille qui l’accompagne ». Je vous le dis car vous aussi êtes devenus sa famille, et en ça un baptême ne déplace jamais seulement la personne baptisée : il déplace aussi la communauté qui la reçoit. Depuis ce matin, une sœur nouvelle nous est confiée, et notre communauté elle-même n’est déjà plus exactement la même.
Peut-être est-ce aussi cela, l’Église : des femmes et des hommes que Dieu confie les uns aux autres pour qu’ensemble, nous restions rencontrables.
Il ne s’agit pas de sortir de ce temple avec quinze résolutions supplémentaires, en nous promettant d’être dès demain de meilleurs chrétiens, plus engagés, plus écologiques, plus fraternels, plus accueillants, plus tout. Nous savons comment cela finit généralement : mardi, nous sommes épuisés et jeudi nous avons oublié la liste.
Et alors revient le premier fils. Parce que s’il est important de demander ce que devient notre oui, il y a dans cette parabole une autre Bonne Nouvelle : que se passe-t-il lorsque nous avons dit non ?
Le premier fils a dit non. Et son histoire ne s’est pas arrêtée là. Dieu ne l’a pas enfermé dans sa première réponse. Voilà peut-être l’une des choses les plus belles de ce texte : notre première réponse à Dieu n’est pas nécessairement notre dernier mot.
Nous pouvons changer. Non pas devenir parfaits, non pas effacer ce qui a été, mais nous laisser déplacer et finalement nous lever. Alors la question de Jésus n’est peut-être pas : « As-tu toujours été cohérent avec ta foi ? » ou même : « As-tu toujours dit oui ? » Heureusement ! Elle serait plutôt : aujourd’hui, que devient ton oui ?
Parce que c’est bien le mot du père : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui dans la vigne. » Aujourd’hui. Pas lorsque nous aurons tout compris ou résolu toutes nos contradictions. Aujourd’hui.
Parce qu’au fond, le contraire de la foi, dans cette parabole, ce n’est peut-être même pas de dire « non ». Le premier fils dit non, et pourtant il se lève. Le danger, c’est peut-être plutôt de dire un si beau « oui, Seigneur »… qu’il ne puisse plus jamais rien déplacer en nous.
Amen.
