Quand s’arrête la Loi ? Quand commence la foi ?
Quand s’arrête la Loi ? Quand commence la foi ?
Prédication du dimanche 15 février 2026, par la pasteure Sophie Ollier
Lectures bibliques :
- Matthieu 5, versets 17 à 26
- Romains 3, versets 21 à 31
Une question me vient de temps en temps : lors des prédications nous abordons un texte biblique, nous voyons comment ce texte nous parle dans notre relation à Dieu et au monde, et nous voyons à quoi il nous engage dans cette relation ! Et je me demande si, parfois, nous tombions dans « la Loi ». Quand s’arrête la Loi, quand commence la foi, qu’est-ce que cela implique, et inversement ?
Et nous protestants, qui mettons en avant la justification par la foi, nous avons tendance à mettre de côté cette « Loi » en disant que nous ne voulons pas tomber dans le Salut par les œuvres ! Bien, mais alors comment expliciter le fait que notre foi nous engage à quelque chose, et à quoi justement ? Et puis, je me suis même dit que s’il n’y avait que la foi dans nos vies, nous n’aurions pas besoin de la Bible en soi, nous n’aurions pas besoin de « La Loi ». Ha les questions du dimanche !
Et voilà ce texte pour aujourd’hui, où Jésus nous parle du fait de ne pas violer la Loi ! C’est presque le genre de textes qu’on aurait envie de mettre de côté, vous savez, le genre de texte qui nous dérange.
Et puis, nous avons lu un autre texte avant, où Paul nous parle de manière assez claire de ce qui nous lie à Dieu : par la foi seule, justification à celui qui croit. Et là on se retrouve dans Matthieu face à un Jésus qui nous dit qu’il ne faut pas enfreindre un seul iota de la Loi sinon on sera appelé petit dans le Royaume des cieux.
Donc la foi pour être justifié et la Loi pour être appelé grand dans le Royaume. Y’a quelque chose qui me titille là.
Et peut-être que cette question ne me titille pas que moi. Peut-être que, lorsque nous entendons parler de Loi, quelque chose se crispe aussi en nous. Peut-être que certains d’entre nous se disent : « J’essaie déjà de faire de mon mieux, et voilà encore une exigence de plus. » Ou au contraire : « Je sais très bien que je ne suis pas à la hauteur, alors à quoi bon ? » Ou encore, le fameux « oui mais… » lorsqu’on lit un commandement ou une phrase qui nous dérange.
La Loi n’est jamais une idée abstraite. Elle vient toujours toucher nos relations concrètes : nos paroles trop rapides, nos colères contenues, nos silences blessants, nos fatigues morales.
Et quand Jésus parle ici, il ne s’adresse pas à des théologiens idéaux, mais à des hommes et des femmes pris dans la complexité de leur vie quotidienne, exactement comme nous. Mais donc, qu’entendre ?
D'abord, la Loi ! Qu’est-ce que la Loi ?
Je pense en premier lieu que cette Loi nous fait peur. Lorsque nous parlons de Loi nous parlons souvent de « bien se comporter » ou « mal se comporter », faire ce qui est exactement noté dans la Bible au sens littéral. La Loi nous la trouvons présentée comme tel dans tout l’Ancien Testament, les 10 commandements, ou encore les 613 commandements, qu’on connait tous par cœur cela va de soi. Autant dire qu’il y a de quoi nous effrayer lorsque Jésus dit qu’il ne faut pas « qu’un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passe, qu’il ne faut pas violer ne serait-ce que le plus petit de tous ces commandements », encore plus, qu’il ne faut pas enseigner à les violer. Je n’ose même plus vous parler face à cela de peur d'aller à l’encontre d'un seul des commandements de la Bible. Alors qu’est-ce qu’on fait avec ça ?
Et ben on rentre dans la subtilité des mots en grec, je n’ai trouvé que ce moyen pour comprendre ce que Jésus veut nous dire. Alors plongeons dans les mots.
« Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir ». Voilà la traduction que nous avons aujourd’hui. Nous avons d'abord ce mot : Abolir, en grec, katalusai, qui veut bien dire abolir, abroger, c’est-à-dire, annuler, supprimer, rendre obsolète. Donc Jésus n’est pas venu rendre obsolète tout ce qui a été dit avant, tout ce qui se trouve dans l’Ancien Testament au contraire il est venu l’accomplir, en grec : plerosai. Ce mot c’est bien accomplir (oui, les traductions de nos Bibles sont assez justes), donc accomplir, ou encore rendre complet, achever, ce qui est parfois plus clair comme sens que accomplir. Donc Jésus est venu rendre complète la Loi et les Prophètes, et non pas les rendre obsolète. Jusque-là, ça va, nous sommes plutôt en accord avec le fait que Jésus ne rompt pas avec la tradition juive dans laquelle il évolue, mais ce qui nous gêne c’est la suite.
« Celui donc qui violera l’un de ces plus petits commandements ». Violera, la violence du mot, c’est là que ça nous fait peur. Le mot grec pour violer (une loi) c’est luo, qui signifie aussi détruire, dissoudre, détacher. Donc Jésus nous dit là plusieurs choses, violer un de ces commandements c’est :
Dissoudre, détruire, voir même renier d'une certaine manière ces commandements, comme s’ils n’existaient pas.
Et deuxièmement, violer au sens de détacher, ôter, transgresser volontairement, donc d'être conscient que nous allons à l’encontre de la Loi.
Donc soit renier soit transgresser volontairement.
C’est là que l’exemple, même les exemples qui suivent, prennent tout leur sens.
Dans l’exemple qu’il donne juste après, Jésus prend un des dix commandements « tu ne commettras pas de meurtres » et le retourne pour lui donner un sens nouveau : « quiconque se met en colère contre son frère est passible de jugement ». Dans les autres exemples qui suivent, je ne vais pas tous vous les décortiquer, Jésus retourne les commandements exactement de la même manière, c’est-à-dire, il ne se fixe pas sur l’acte de violation du commandement en tant que tel, mais bien sur l’intention même de violer le commandement, c’est-à-dire, de le transgresser volontairement. En fait, Jésus met l’accent sur le sentiment du commandement et non plus seulement sur l’acte.
Mais attention.
Car il y a là un danger subtil : celui de transformer cette lecture spirituelle de la Loi en une Loi encore plus exigeante.
Car si ce n’est plus seulement l’acte qui est jugé, mais aussi l’intention, alors qui peut tenir ? Qui peut dire honnêtement : « Mon cœur est toujours pur, mes intentions toujours justes » ? Même comprise dans son esprit, la Loi continue de nous mettre à nu.
Et même, Jésus va plus loin : ce qu’il remet en place en donnant cet exemple et ceux qui suivent, c’est la manière de se présenter à Dieu face à la Loi. Ok, tu n’as tué personne, c’est bien, mais peux-tu vraiment dire que tu n’as pas fait de mal ?! Peut-être as-tu déjà fait énormément de mal en traitant ton prochain de Raka (imbécile) ! Il y a des mots, des manières d’être à l’autre qui sont tout autant destructrices !
Il redonne du sens au commandement, il replace le commandement face aux deux plus grands : tu aimeras le Seigneur ton Dieu et tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Juste pour dire que, c’est là que la Loi écrite ne suffit pas. Il nous faut comprendre ce que veut dire tel ou tel commandements, pourquoi ne pas tuer ? Pourquoi ne pas tromper ? Pourquoi ne pas…. Telle ou telle chose ! C’est vrai que tuer une personne est parmi les choses les pires qui soient. Mais il serait fou de dire à une victime d’un harcèlement moral : « bah, c’est pas si grave, y a pas mort d’homme ! », car on en connait ces derniers mois. Certes, il n’y a pas de sang, mais il peut y avoir quelque chose qui est de l’ordre d’une destruction parfois terrible. Détruire quelqu’un ne passe pas toujours uniquement par des situations physiques ! Ainsi, quand Jésus nous rappelle cela, il nous rappelle simplement que notre « être à l’autre » pour ne pas le détruire est essentiel. Même dans la façon de regarder la personne que nous avons en face de nous, il y a quelque chose qui change tout. Qui change tout pour nous, et qui change tout, parfois, pour l’autre qui est en face de nous.
Jésus nous invite en fait à dépasser la lettre et à en trouver l’Esprit ! Et c’est ici qu’il faut entendre une bonne nouvelle.
Car lorsque Jésus dévoile l’intention du cœur, ce n’est pas pour écraser celui qui échoue, mais pour rejoindre celui qui reconnaît qu’il n’y arrive pas.
Martin Luther disait : « La Loi dit : fais ceci — et jamais ce n’est fait. L’Évangile dit : crois ceci — et tout est déjà accompli. » (Œuvres, WA 40/I)
Si ce texte nous dérange, ce n’est pas pour nous condamner, mais pour nous conduire là où la foi devient nécessaire. Là où nous cessons de nous justifier nous-mêmes, pour recevoir une justification qui nous précède.
L’accomplissement de la Loi, c’est s’ouvrir à son Esprit. C’est l’entendre par la foi, c’est-à-dire la confiance ! La confiance que Dieu a en nous, la confiance que Dieu met en nous. L’accomplissement de la Loi c’est entendre que les Paroles que Dieu nous donne sont là pour accomplir quelque chose et non détruire !
Finalement, de quoi ne plus avoir peur de la Loi. Et il y a quelque chose de logique, si je reviens à ma question initiale : est-ce qu’il m’arrive de tomber dans la Loi lorsque je prêche le dimanche ?! Oui bien sûr ! Parce que la Parole du Christ est Loi pour moi, pour nous, alors elle nous implique et elle nous engage, parce que Dieu a confiance en nous, et que cette confiance transparait à travers nous.
Prenons une image. Dieu donne sa Torah, sa Loi qu’on peut traduire par « chemin ». Pour ceux qui ont l’habitude de faire des randonnées, ils savent que les chemins sont balisés. Tant que le marcheur reste fidèle aux balises qui entourent le chemin, au choix qu’il a fait, il ne devrait pas se perdre, et il peut tout à fait marcher en zig zag, mais s’éloigner de ce marquage ne conduira pas au but fixé. La Loi est un chemin, qui nous parait parfois biscornu, obstrué, difficile à monter ou en pente raide, mais qui est utile.
Alors oui, utile à quoi cette Loi ?
Paul intervient ! Je ne vais pas m’étendre très longtemps sur ce texte de Paul, parce que ça vaudrait une prédication toute entière, mais je ne vais prendre que le verset final du texte dont le sujet est « la justification par la foi seule », voilà le verset : « Enlevons-nous par la foi toute valeur à la loi ? Bien au contraire, nous confirmons la loi ! ». En effet, c’est bien parce que nous avons la foi en ce Dieu juste et bon que la Loi devient pour nous un chemin et non une contrainte. Notre foi nous permet d'entendre cette loi comme une bénédiction et non comme un enfermement, nous rappelant toujours, dans tous les cas, que les deux plus grands commandements que nous donne le Christ sont ceux de l’amour total pour Dieu et de l’amour de notre prochain comme nous-même, comme nous-même nous sommes aimés de Dieu !
Prenons un exemple encore, vous faites un bœuf bourguignon. Oui, petit exemple culinaire ! Il y a une recette précise à suivre pour réussir un bœuf bourguignon, on ne jette pas juste tous les ingrédients en vrac dans la casserole. Par contre, vous allez mettre un ingrédient secret qui fera que ce bœuf bourguignon là est le vôtre, et vous y mettrez du cœur, tout en suivant la bonne recette. Et lorsque vous servirez ce plat à vos invités, vous ne leur détaillerez pas la recette, mais ils sauront que vous l’avez fait, car ils y sentiront tous le travail que vous avez fourni, et que tous les ingrédients sont présents. Il en va de même pour ce que Jésus nous dit là, la recette à la lettre c’est la Loi, mais c’est notre foi qui permet de la servir avec amour à notre prochain, et sans foi la Loi serait bien fade, et sans Loi, notre foi serait bien brouillon.
Tout cela, la Loi, la religion, les rites, les prières, les sacrements, ne sont pas des conditions pour aller vers Dieu, mais des moyens que Dieu met à notre service sur le chemin. Et parfois, Jésus nous rappelle que cette relation à Dieu se vérifie aussi très concrètement dans notre relation à l’autre : lorsqu’un mal a été fait, lorsqu’une parole a blessé, il y a urgence à réparer, à demander pardon, à rétablir un lien. Non pas pour mériter l’accès à Dieu, mais parce que nous sommes déjà en Dieu.
Être en Dieu et vivre sa Parole comme Loi pour nos vies, ce n’est pas chercher à marcher parfaitement droit, mais accepter que le Christ a ouvert le chemin pour nous, qu’il l’a accompli, et qu’il nous apprend, pas à pas, une manière d’être qui ne détruit pas, mais qui fait vivre.
Peut-être que, malgré tout ce que nous avons compris aujourd’hui, ce texte continuera de nous déranger.
Peut-être qu’il restera une parole trop exigeante, trop radicale, trop tranchante.
Et peut-être est-ce très bien ainsi, parce qu’au final, la Loi est chemin, la foi est marche, et le Christ est l’accomplissement !
Alors oui, n’ayons pas peur : même si nous marchons parfois de travers, le Christ reste sur le chemin avec nous, et le chemin reste ouvert.
AMEN.
