Cache-chache avec Dieu ?
Cache-cache avec Dieu ?
Prédication du dimanche 19 avril 2026, par la pasteure Sophie Ollier
Lecture biblique : Luc 24, versets 13 à 35
Est-ce que vous vous souvenez de ce que ça fait de jouer à cache-cache ?
Se cacher derrière un rideau… avec les pieds qui dépassent. Se plaquer contre un mur en pensant être invisible… alors que tout le monde nous voit. Ou trouver une cachette tellement parfaite… qu’on commence à regretter. Parce que personne ne vient. Et puis au bout d’un moment, on se demande : mais… est-ce qu’on m’a oublié ?
Parce que dans le cache-cache, il y a toujours ce paradoxe étrange. On fait tout pour ne pas être vu… mais on espère être trouvé. On veut disparaître… mais pas complètement.
Et puis il y a l’autre moment. Celui où l’on a compté jusqu’à trente, où l’on ouvre les yeux… et où il n’y a personne. Et cette petite angoisse : et si j’étais seul à jouer ?
Finalement, ce jeu d’enfant dit quelque chose de très sérieux sur nous. Parce que toute notre vie, d’une manière ou d’une autre, nous continuons à jouer à cache-cache.
On se cache derrière ce que l’on montre. Derrière ce que l’on réussit. Derrière ce que les autres attendent de nous. On cache nos fragilités, nos doutes, nos peurs. Et dans le même temps, on espère que quelqu’un nous voit vraiment. Que quelqu’un nous trouve là où nous sommes.
Et peut-être que, sans le savoir, nous jouons aussi à cache-cache avec Dieu. Parfois, nous pensons qu’il est caché. Absent. Lointain. Introuvable. Alors on cherche, on s’agite, on voudrait le saisir.
Sur le chemin d’Emmaüs, c’est exactement ce jeu-là qui se déploie. Mais avec un renversement inattendu. Deux disciples marchent. Ils quittent Jérusalem, ils tournent le dos, ils s’éloignent.
Le verbe utilisé par Luc pour dire qu’ils « faisaient route » est le verbe πορεύομαι (poreuomai), qui signifie aller, cheminer, avancer. C’est un mouvement existentiel. Ils sont en train de quitter quelque chose d’eux-mêmes.
Ils quittent une espérance, une confiance, peut-être même une certaine idée de Dieu. Ils ne cherchent plus, ils fuient.
Partons sur cette route avec eux parce que dans ce cache-cache différent se vit notre relation à Dieu et aux autre je crois !
Alors allons-y, aux côtés de ces deux disciples qui avancent vers Emmaüs et où, dans cette marche, un homme s’approche, se rendre proche., pas une idée mais quelqu’un.
Le Christ ressuscité ne se révèle pas d’emblée. Il ne s’impose pas. Il ne surgit pas dans une lumière éclatante. Il s’approche. Il entre dans leur mouvement, autrement dit, il les rejoint là où ils en sont.
Pas là où ils devraient être. Pas dans une foi solide. Pas dans une compréhension juste. Pas dans une prière fervente. Non. Là. Dans leur confusion. Dans leur tristesse. Dans leur errance.
Et Jésus marche avec eux, il prend le temps, il accepte leur rythme, il ne les brusque pas, il entre dans leur histoire.
Puis il leur pose une question. Et surtout, il les écoute. Il les laisse parler. Il les laisse dire leur déception, leur incompréhension, leur désillusion. Il accueille leur parole. Et très important, il ne répond pas tout de suite.
Dans notre monde saturé de paroles, de réactions immédiates, de commentaires incessants, où chacun a un avis sur tout, où il faut répondre vite, prendre position, s’indigner, expliquer… le Christ commence par se taire et écouter.
Et seulement après, le Christ parle. Bon, il commence par les traiter de stupides mais passons outre. Il ouvre les Écritures, interprète, explique en profondeur, fait le lien. Il relie leur vie à une parole plus grande. Il éclaire leur expérience de l’intérieur.
Mais eux… ne voient toujours rien. Et on connait ça. Nous pouvons entendre des paroles justes, être accompagnés, être éclairés… et pourtant ne pas reconnaître la présence de Dieu.
Parce que reconnaître Dieu, ce n’est pas simplement une affaire d’intelligence ou de compréhension. Il y a souvent un décalage, un temps de latence, un espace où quelque chose travaille en nous sans que nous en ayons encore conscience.
Et puis il faut bien le dire : nous sommes souvent ailleurs. Pris dans nos pensées, enfermés dans nos inquiétudes, absorbés par ce qui nous pèse, saturés par autre chose : une déception, une peur, une fatigue, une colère parfois. Et dans cet état-là, même une parole juste peut glisser sur nous sans vraiment nous atteindre.
Il y a aussi cette attente, souvent très forte, d’un Dieu qui devrait correspondre à ce que nous imaginons. Nous attendons un Dieu qui se manifeste d’une certaine manière, à un certain moment, dans un certain cadre. Et quand il vient autrement, plus discrètement, plus humblement, au détour d’une marche, dans une conversation ordinaire, nous passons à côté.
Les disciples, eux aussi, avaient une idée de ce que Dieu devait faire. Ils espéraient une libération visible, immédiate, puissante. Et parce que la réalité ne correspond pas à cette attente, ils ne reconnaissent pas celui qui est pourtant là, à leurs côtés. Non pas parce qu’ils sont incapables de croire, mais parce que leur regard est encore habité par ce qu’ils ont perdu.
Alors il faut du temps. Le temps de la marche, de l’écoute, de la parole. Le temps, aussi, de laisser cette parole descendre de la tête jusqu’au cœur.
Et cette parole, justement, ne fait pas que dire quelque chose : elle prépare, elle ouvre, elle creuse un espace intérieur. Elle ne transforme pas immédiatement le regard, mais elle rend possible une reconnaissance à venir. Comme si les Écritures ne donnaient pas une réponse immédiate, mais travaillaient en nous jusqu’à ce que nous soyons capables de voir autrement.
Combien de fois avons-nous traversé des moments où, rétrospectivement, nous pouvons dire : « Dieu était là »… alors que sur le moment, nous n’avons rien vu ?
Il y a dans ce texte une invitation très douce, mais très profonde : accepter que la présence de Dieu ne soit pas toujours immédiatement reconnaissable. Accepter que la foi ne soit pas une évidence permanente. Accepter aussi que Dieu travaille en nous avant même que nous sachions mettre des mots sur ce que nous vivons.
Et puis, vient un moment décisif : arrivés à destination, le Christ fait semblant d’aller plus loin. Il ne s’impose pas. Il ne force pas la rencontre. Il ne s’installe pas dans la vie de l’autre sans y être invité. Il laisse un espace, et dans cet espace-là, quelque chose peut naître : un désir, une parole, une demande : « Reste avec nous ». « Demeurez en moi », dira Jésus ailleurs. Ici, ce sont les disciples qui, sans encore comprendre, ouvrent leur porte. Comme si la rencontre ne devenait véritable que lorsqu’elle est désirée, appelée, consentie, invitée.
Et ils partagent le pain. Rien d’extraordinaire en apparence. Un geste simple, quotidien, presque banal. Et pourtant tout s’ouvre.
Leurs yeux s’ouvrent, dit le texte, ils reconnaissent enfin. Mais cette reconnaissance ne passe ni par une démonstration, ni par une preuve, ni par un éclat spectaculaire. Elle passe par le geste du pain rompu. Par ce qui nourrit. Par ce qui se partage.
Comme si Dieu choisissait délibérément les lieux les plus ordinaires pour se rendre visible. Comme si le cœur de la révélation ne se trouvait pas dans l’exceptionnel, mais dans ce qui fait vivre, dans ce qui relie, dans ce qui se donne.
Et au moment même où ils reconnaissent… il disparaît.
C’est déconcertant. Presque frustrant. À cache-cache, quand on a trouvé quelqu’un, on le garde, on le retient, on marque le point. Mais le Christ ne se laisse pas saisir ainsi. Il ne se laisse pas posséder. Il ne devient pas un objet que l’on pourrait garder avec soi, sécuriser, enfermer. Il échappe à toute tentative de maîtrise, même spirituelle.
Et en même temps, ce n’est pas une perte. Ce qui demeure, c’est une transformation intérieure, une lumière nouvelle, un feu qui s’est allumé sans qu’ils s’en rendent compte. « Notre cœur ne brûlait-il pas en nous ? » disent-ils.
Le feu était déjà là. Avant même la reconnaissance. Pendant la marche. Pendant l’écoute. Pendant la parole. Ils n’avaient pas encore compris, mais ils avaient déjà été rejoints, touchés, déplacés intérieurement. Ils pensaient être seuls, et ils découvrent qu’ils étaient accompagnés. Ils pensaient chercher, et ils réalisent qu’ils avaient été trouvés. Ils pensaient devoir comprendre pour croire, et ils découvrent qu’ils avaient déjà été rejoints avant même de pouvoir nommer quoi que ce soit.
Et peut-être que c’est là que se joue quelque chose d’essentiel pour nous aujourd’hui. La foi ne commence pas au moment où nous trouvons Dieu, mais au moment où nous acceptons de nous laisser trouver, au moment où nous réalisons que nous avons déjà été trouvés !
Se laisser trouver suppose d’accepter que Dieu ait déjà pris l’initiative. D’accepter qu’il soit là, parfois à notre insu. D’accepter aussi que sa présence ne corresponde pas toujours à ce que nous attendions.
Et à partir de là, quelque chose s’ouvre pour nous, non pas comme une injonction, mais comme un chemin. Parce que ce que le Christ a fait avec ces deux disciples devient, pour nous, une manière d’être au monde, une manière de vivre avec les autres, une manière de faire Église aussi.
Rejoindre les autres là où ils en sont, sans les idéaliser ni les juger.
Marcher avec eux, sans précipiter les choses, sans vouloir aller plus vite que leur propre rythme.
Écouter réellement, en laissant de la place à leur parole, même lorsqu’elle est hésitante ou blessée.
Ouvrir des paroles qui éclairent, non pas en surplomb, mais en lien avec ce qu’ils vivent.
Ne pas s’imposer, mais respecter la liberté de l’autre. Accepter d’être invité plutôt que de prendre place.
Partager, simplement, ce qui nourrit, ce qui fait vivre.
Et parfois même, savoir disparaître.
Disparaître non pas comme un abandon, mais comme un retrait fécond. Se retirer pour que l’autre puisse exister, pour que sa parole émerge, pour que sa propre vie prenne place. Il y a là quelque chose de profondément évangélique.
Voilà ce que Dieu fait pour nous, voilà ce que nous pouvons faire pour les autres, et voilà ce que d’autres ont peut-être déjà fait pour nous, révélant le Seigneur.
Alors peut-être qu’aujourd’hui, au cœur de nos vies parfois encombrées, parfois inquiètes, parfois fatiguées, il nous faut entendre cela. Arrêter de chercher Dieu comme s’il était absent.
Et commencer à regarder autrement. Regarder là où il a déjà été présent. Là où il a déjà fait irruption, sans bruit. Dans une parole entendue presque par hasard. Dans une rencontre inattendue. Dans un geste simple, banal en apparence. Dans un pain partagé. Dans un moment où, sans bien comprendre pourquoi, quelque chose en nous s’est remis à vivre.
Et peut-être alors, comme les disciples d’Emmaüs, nous ne pourrons pas rester là où nous étions. Quelque chose nous remettra en route. Autrement. Avec d’autres yeux. Avec un cœur déjà brûlant, même si tout n’est pas encore clair.
Parce que le Christ ne joue pas à se cacher pour nous perdre.
Il se cache… pour mieux nous trouver.
Amen.
