A deux, c'est mieux !
À deux c’est mieux !!
Prédication du culte du dimanche 13 septembre 2026 - Matin - Culte de rentrée,
par les pasteures Sophie Ollier et Céline Rohmer.
Lectures bibliques :
- Actes 9, versets 17 et 18
- Galates 2, versets 11 à 14
- Marc 2, versets 3 à 5
- Matthieu 15, versets 21 à 28
Sophie : Bon Céline… « À deux c’est mieux ». Pour notre premier culte de rentrée ensemble, on peut pas dire qu’on ait choisi la subtilité !
Céline : C’est vrai, on peut pas le dire… mais au moins, les choses sont claires : nous sommes très heureuses de commencer cette année à deux…et surtout avec vous et parmi vous.
Sophie : Et puis « à deux c’est mieux », ça veut pas dire qu’il suffit d’être ensemble pour se rencontrer. Sinon le métro parisien serait une expérience spirituelle absolument extraordinaire.
Céline : Non, tu as raison, une rencontre, c’est ce qui se passe entre deux personnes…
Sophie : …et surtout ce que cela peut faire naître entre elles. Quelque chose qui n’aurait peut-être pas existé sans l’autre.
Céline : Quelque chose qui devient possible parce que l’autre était là.
Sophie : Et ça tombe bien parce que « choisir la rencontre », c’est justement le thème de cette rentrée.
Céline : Alors nous sommes allées chercher dans le Nouveau Testament quatre rencontres très différentes.
Sophie : Des rencontres qui confrontent…
Céline : …des rencontres qui relèvent…
Sophie : …des rencontres qui déplacent…
Céline : …des rencontres qui font voir autrement.
Sophie : Et pour commencer, une rencontre dont l’un des deux protagonistes se serait franchement bien passé…
L’un s’appelle Saul, l’autre Ananias, dans le livre des Actes. Et il faut quand même rappeler le contexte : lorsque Dieu dit à Ananias d’aller rencontrer Saul, devenu aveugle, Saul n’est pas exactement le nouveau compagnon sympathique qu’on se réjouit d’accueillir au café après le culte. Saul, Ananias sait très bien qui il est : il persécute les disciples du Christ, il les fait arrêter, et il est justement venu à Damas avec l’autorisation de continuer. On comprend qu’Ananias n’ait pas été vraiment jouasse à l’idée de rencontrer Saul. Mais bon, comme c’est Dieu qui envoie, il n’a pas négocié longtemps.
Ce qui me bouleverse dans ce texte, ce n’est même pas qu’il y aille. C’est ce qu’il dit lorsqu’il arrive. Il entre dans la maison, pose les mains sur Saul et ses premiers mots sont : « Saul, mon frère. » Mon frère. Il ne dit pas : "Saul, bienvenue." Il ne dit pas : "Saul, je te pardonne." Il ne dit même pas : "Saul, tu as changé." Il dit : "Mon frère." Ce mot arrive avant toute preuve, avant toute réparation, avant toute confiance retrouvée. Cette parole nous invite déjà à entendre que la fraternité ne vient pas récompenser la conversion de Saul. Elle l'accueille au commencement.
Ananias ne nie pas le passé de Saul, mais il refuse que son passé soit le dernier mot sur lui. Et alors seulement, nous dit le texte, quelque chose comme des écailles tombe des yeux de Saul et il retrouve la vue.
Bien sûr, le récit parle de ses yeux. Mais difficile de ne pas entendre davantage. Parce que Saul retrouve la vue au moment même où quelqu’un accepte de le regarder autrement. Et si les écailles n'étaient pas seulement tombées de ses yeux ? Peut-être tombent-elles aussi des yeux d'Ananias. Lui aussi voit autrement désormais. Il ne voit plus seulement le persécuteur, il voit un frère. Une rencontre change rarement une seule personne. Quelque chose a aussi bougé dans le regard d’Ananias : Dieu lui apprend à regarder celui qu’il craignait comme un frère.
Et peut-être est-ce déjà cela, une rencontre : quelqu’un pose sur nous un regard qui nous permet de voir autrement. Quelqu’un refuse de nous enfermer dans ce qu’il savait déjà de nous. Quelqu’un nous appelle frère, sœur, prochain, là où nous pensions peut-être n’être plus que notre histoire, nos erreurs, notre réputation, nos étiquettes. Et c’est, je crois, l’une des vocations les plus belles de l’Église dans une société qui étiquette tout !
L'Évangile, déclasse. Il ouvre les catégories que nous avions fermées. A nous de ne pas être un lieu où nous savons immédiatement qui sont les autres, mais être un lieu où nous apprenons à nous regarder autrement parce que Dieu, le premier, nous regarde autrement. Et ce regard nous invite à une rencontre qui n’est plus superficielle mais qui, profondément, nous invite à quelque chose de plus grand.
[Prendre le pain et le déposer sur la table.]
Alors nous posons du pain. Parce qu’un frère, une sœur, ce n’est pas seulement quelqu’un que l’on nomme ainsi. C’est quelqu’un avec qui l’on accepte de partager le pain. Voilà ce qui devient grand ! Et tout à l’heure, autour de cette table, nous ne nous demanderons pas qui mérite davantage sa place. Nous recevrons toutes et tous le même pain. Ananias entre chez celui dont il avait peur et l’appelle : « mon frère ». Peut-être que choisir la rencontre commence simplement là : accepter que Dieu puisse déjà avoir fait de l’autre notre frère ou notre sœur avant même que nous ayons eu le temps de faire un pas vers lui. Et cela n’est pas toujours sans difficulté, la Bible nous le rappelle.
Céline :
À Antioche, tout avait pourtant bien commencé. C’est en tout cas ce que Paul raconte aux Galates. Pierre, ou Céphas comme il l’appelle, partageait la table avec des partisans du Christ qui n’étaient pas issus du judaïsme. Autrement dit, des hommes et des femmes mangeaient ensemble alors même que leur naissance, leur histoire, leurs pratiques religieuses, auraient pu les tenir à distance les uns des autres. Une scène de communion qui ne peut que réjouir les cœurs ici dans notre paroisse !
Et puis voilà qu’arrivent quelques religieux de Jérusalem, de l’entourage de Jacques, tendance conservatrice… Pierre prend peur, il « se dérobe et se tient à l’écart », dit le texte. D’autres partisans du Christ d’origine juive entrent dans son jeu. Même Barnabé, le bon et brave compagnon de Paul, se laisse entraîner. Alors Paul s’oppose à Pierre. « Ouvertement », précise-t-il, et devant tout le monde !
Pour un culte de rentrée placé sous le thème « choisir la rencontre », Sophie et moi aurions peut-être pu choisir un épisode un peu plus convivial. Une belle rencontre, quelques sourires, chacun écoutant l’autre avec bienveillance et tout le monde repartant content dans une harmonie plus ou moins feinte et quelque peu lénifiante. Mais nous avons choisi Paul… Et en réalité, ici, il ne s’agit pas d’un désaccord. Le problème est beaucoup plus grave.
En quittant cette table, Pierre rétablit une frontière que l’Évangile a fait voler en éclats. Il se soumet de nouveau à des critères d’appartenance et d’identité pour décider avec qui il peut manger, et avec qui il ne le peut pas. D’un côté, ceux dont l’histoire s’inscrit presque naturellement dans la nôtre, de l’autre, ceux dont l’histoire porte le poids de nos jugements et de nos réflexes de catégorisation.
L’Évangile dont Paul vit, annonce exactement le contraire : en Christ, Dieu est allé vers tous, sans demander à personne de renoncer à sa singularité pour devenir digne d’être rencontré. Entre les deux apôtres, ce n’est donc pas une simple divergence d’opinions qu’un peu de bonne volonté pourrait accommoder. Pour Paul, c’est une rupture. Pierre et les autres, écrit-il, « ne marchent pas droit selon la vérité de l’Évangile. »
Alors Paul entre aussitôt en résistance. Et voyez comment il s’y prend : ni violence ni coup d’éclat, il ne claque pas la porte pour aller fonder ailleurs une communauté avec ceux qui penseraient comme lui. Il n’exclut même pas Pierre au motif que Pierre vient d’exclure les autres. Au contraire, il met en lumière le geste de Pierre.
[poser la bougie sur la table et l’allumer]
Une lumière ne sert pas seulement à rendre une table plus jolie. Elle révèle ce qui s’y joue. Et sous cette lumière apparaît le contraste : Pierre se dérobe et se tient à l’écart, Paul, lui s’oppose ouvertement et parle devant tout le monde. L’un se retire, l’autre maintient la relation en mettant au grand jour ce qui la menace.
Paul ne fait pas ça pour vaincre Pierre, il le fait parce qu’une parole doit encore pouvoir lui être adressée, parce que Pierre reste son frère. Peut-être pas son ami, pas toujours son allié, mais son frère en Christ. Et c’est précisément parce qu’il est son frère que Paul ne peut ni se taire ni rompre. Et ce qui vaut pour un frère, vaut pour une sœur…
Choisir la rencontre, ici, ce n’est pas éviter la résistance. C’est résister sans rompre. La vérité de l’Évangile n’est pas une arme pour vaincre l’autre, elle est ce qui précède Paul et Pierre, elle est ce qui les tient ensemble jusque dans leur confrontation. Pierre se dérobe et se tient à l’écart. Paul, lui, s’oppose ouvertement et lui parle. C’est ça aussi, choisir la rencontre.
Sophie :
Et puis il y a cette autre rencontre, n’est-ce pas Céline, celle du paralytique !
Jésus est dans une maison. Il y a tellement de monde qu’on ne peut même plus entrer. Et quatre hommes arrivent en portant un paralytique. Nous ne savons presque rien d’eux. Nous ne savons pas s’ils sont ses amis, ses frères, ses voisins. Nous ne savons même pas si le paralytique leur a demandé quoi que ce soit.
Nous savons simplement qu’il y en a un qui ne peut pas avancer seul, et quatre autres qui ont décidé que, puisqu’il ne pouvait pas avancer seul, ils avanceraient avec lui. Et évidemment, lorsqu’ils arrivent, la porte est bloquée. Alors ils passent par le toit.
Ce qui est tout de même une manière assez radicale de refuser qu’une difficulté d’accès devienne une raison de laisser quelqu’un dehors. Je ne sais pas ce qu’en a pensé le propriétaire de la maison à l’époque. L’Évangile a parfois quelques lacunes étonnantes sur les questions d’assurance habitation.
En tous cas, eux ne renoncent pas, et arrivent enfin à faire venir le paralytique vers Jésus. Et il y a surtout une phrase extraordinaire dans ce récit. Marc écrit : « Jésus, voyant leur foi… » Leur foi. Pas sa foi. Le texte ne nous dit absolument rien de la foi du paralytique. Jésus voit leur foi : la foi de ceux qui portent, la foi de ceux qui ont soulevé la civière, marché avec lui, cherché une entrée, trouvé un toit, enlevé les tuiles, et qui le déposent enfin devant Jésus.
Voilà une foi qui a plusieurs paires de bras. Et cela vient bousculer quelque chose dans notre manière très individuelle de parler de la foi. Comme si chacun devait avoir la sienne, bien solide, bien autonome, bien rangée à l’intérieur de lui-même.
Mais il y a des jours où nous ne pouvons pas. Des jours où nous n’avons plus beaucoup de foi, plus beaucoup d’espérance, plus beaucoup de courage. Des jours où avancer jusqu’à Dieu paraît déjà trop loin. Et l’Évangile nous dit alors quelque chose de magnifique : nous pouvons être portés par la foi des autres.
À deux, c’est mieux, dit notre titre. Bon, je vous confirme que pour le binôme pastoral, clairement ! Mais ça va même plus loin ! Dans ce récit-là, à cinq, manifestement, c’était encore mieux. L’Église pourrait être cela. Un lieu où personne n’est obligé d’être fort tout le temps.
Un lieu où nous pouvons parfois dire : aujourd’hui, je n’y arrive pas. Aujourd’hui, je n’ai pas les mots. Aujourd’hui, je ne sais plus très bien ce que je crois. Aujourd’hui, je n’arrive plus à espérer. Et où d’autres répondent simplement : alors aujourd’hui, nous allons porter avec toi. Pas penser à ta place. Pas croire à ta place. Pas décider à ta place. Mais porter un bout de la civière.
Et demain, les places changeront peut-être. Celui qui était porté portera à son tour. Celle qui avait besoin des autres deviendra celle sur qui l’on peut s’appuyer. Se sentir reliés les uns aux autres !
[Prendre la grappe de raisin et la déposer sur la table.]
Alors nous posons cette grappe de raisin. Un grain de raisin tout seul, c’est très bien. Mais une grappe n’existe que parce que les grains tiennent ensemble. Ils ne sont pas identiques. Ils ne sont pas fusionnés. Chacun garde sa forme, sa place, sa singularité. Mais ils sont reliés à la même vigne et, ensemble, ils forment la grappe.
Peut-être est-ce cela aussi, choisir la rencontre cette année : renoncer au fantasme d’une foi qui se suffirait à elle-même. Nous avons besoin les uns des autres. Besoin de celles et ceux qui nous portent lorsque nous n’avançons plus. Besoin de celles et ceux que nous porterons à notre tour. Besoin même, parfois, de quelques personnes suffisamment obstinées pour démonter un toit lorsqu’une porte reste fermée.
Parce que dans ce récit, personne n’arrive seul jusqu’au Christ. Et lorsque Jésus voit cette petite communauté bricolée autour d’une civière, il ne dit pas : « Quelle belle organisation. » Il voit leur foi.
Peut-être que Dieu appelle aussi cela la foi : ce qui, entre nous, permet à quelqu’un d’avancer lorsque seul, il ne le pourrait plus.
Céline :
Et puis il y a cette femme. Jésus s’est retiré vers Tyr et Sidon. Et Matthieu fait surgir une Cananéenne. Le mot vient de très loin, des vieilles histoires bibliques, il suffit à dire qu’elle appartient au monde des nations, pas à celui de Jésus et de ses disciples. Et en plus elle crie : Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon ! Remarquez : elle dit aie pitié de moi mais c’est pour sa fille qu’elle vient. La souffrance de l’une est devenue l’affaire de l’autre. Jésus ne lui répond pas un mot. Rien. Elle insiste. Les disciples voudraient qu’on la renvoie. C’est vrai quoi, c’est désagréable ces gens qui réclament dans la rue… Jésus rappelle sa mission : je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. Il faut prendre la phrase au sérieux. Jésus est juif, sa mission s’inscrit dans l’histoire de son peuple. Matthieu ne racontera jamais que Dieu se serait détourner d’Israël pour en choisir d’autres à sa place. C’est depuis Israël que l’Évangile s’ouvre aux nations.
Mais cette femme, elle, est là. Elle s’approche encore : Seigneur, viens à mon secours ! Réponse cinglante : Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. Voyez la violence de l’image. Il y a les enfants et les chiens. Ceux auxquels le pain est destiné et elle. L’image semble fermer la rencontre. C’est pourtant de cette image que la femme se saisit. Elle ne discute pas la priorité d’Israël, ne réclame pas le pain des enfants, ne demande même pas une autre table. Elle s’approprie l’image et la renvoie autrement : Justement, Seigneur, les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. L’image qui séparait contient maintenant son ouverture. Les enfants et les petits chiens sont autour de la même table, le pain donné aux uns n’a pas besoin de leur être retiré pour atteindre les autres, il suffit qu’il déborde. Cette femme n’a pas forcé la main de Dieu. Depuis le début, elle appelle Jésus Seigneur et invoque sa miséricorde. Elle lui fait assez confiance pour chercher, dans la parole même qui semble l’écarter, la brèche d’où cette miséricorde peut l’atteindre. Et Jésus se laisse rencontre par cette femme-là : étrangère, mère, insistante, étonnamment libre dans sa manière de s’approprier sa parole. Il ne lui demande pas de devenir une autre. Il reconnaît ce qu’elle apporte, elle, dans cette rencontre : Femme, ta foi est grande ! Et voyez jusqu’où la grâce déborde : la rencontre a lieu entre Jésus et cette femme mais c’est sa fille, absente, qui est guérie. Ce qui advient entre eux porte déjà plus loin qu’eux. [déposer les fleurs]
Choisir la rencontre, c’est aussi cela : ne pas choisir ce qui parviendra jusqu’à nous, ni jusqu’où cela portera. Celui ou celle qui vient peut faire davantage que prendre la place que nous lui avions préparée. Il peut défaire nos évidences, nous faire entendre que l’Évangile est plus vaste que les frontières avec lesquelles nous cherchons à l’organiser. De Tyr ou de Sidon, venir à la rencontre de Dieu, c’est venir tels que nous sommes, sans laisser nos singularités à la porte. Dieu se laisse rencontrer dans ce qui rend unique chacune et chacun de nous. Notre singularité peut même devenir un passage par lequel sa grâce déborde et atteint d’autres que nous.
Nous ne savons pas ce que cette année fera de nous. Nous avons préparé des calendriers des activités, des réunions (beaucoup de réunions !) mais les rencontres qui nous déplaceront ne se programment pas, et nous savons encore moins jusqu’où elles porteront… d’autres, peut-être, en recevront les fruits.
Sophie : De ces rencontres, gardons au moins quatre élans pour cette année.
Céline : Avec Ananias et Saul : regarder autrement !
Sophie : Avec Paul et Céphas : parler vrai sans rompre !
Céline : Avec le paralytique : porter et se laisser porter !
Sophie : Avec la Cananéenne : se laisser déplacer !
Céline : Finalement, Sophie, à deux c’est mieux ?
Sophie : Oui, mais c’est ensemble que nous faisons communauté.
Céline : Et pas à la seule force de notre bonne volonté…
Sophie : Dans quelques instants, nous serons invités autour de cette table. Nous y avons déposé du pain, une lumière, du raisin, des fleurs, autant de traces des rencontres que nous venons de raconter. Et bientôt le pain et le vin nous seront donnés à partager.
Céline : Nous aurons simplement, tels que nous sommes, à tendre les mains. Et la grâce de Dieu, qui ne se donne qu’en excès, vient déjà à notre rencontre, elle trouvera en nous un passage, et elle portera plus loin que nous.
Sophie et Céline : Amen
