Adopter la B attitude !
Adopter la B attitude !
Prédication du dimanche 1er février 2026, par les pasteures Sophie Ollier et Géraldine Walter
Lectures bibliques :
- Matthieu 5, versets 1 à 12a
- 1 Corinthiens 1, versets 26 à 31
- Introduction
Ce texte des Béatitudes nous le connaissons, pour beaucoup, assez bien. Nous l’avons entendu pour des baptêmes, des mariages, des obsèques ou au culte le dimanche. Et franchement, ce texte est magnifique, mais il est aussi presque insupportable à entendre dans certains moments de nos vies. Quand Jésus déclare : « Heureux ceux qui pleurent », on a envie de lui demander si quelqu’un lui a déjà prononcé ces mots alors qu’il avait les yeux remplis de larmes. Quand il affirme : « Heureux les pauvres », « Heureux les doux », « Heureux ceux qui ont faim et soif de justice », cela sonne comme un immense décalage avec tout ce que nous connaissons de la vie réelle.
Et en même temps, ce que Jésus décrit ici correspond à nos situations de fragilité : être pauvre en Esprit, être en deuil, se sentir démuni, impuissant, rester doux dans un monde dur, continuer à désirer la justice dans un monde profondément injuste. Ce ne sont pas des situations que nous recherchons, ni des états que notre société valorise. Le modèle dominant est plutôt celui de la performance, de l’efficacité, de la réussite visible, de l’image que l’on donne. Il faut être fort, il faut « gérer », il faut « assurer ». Et voilà que Jésus commence son grand discours public par une série de déclarations qui ressemblent à un paradoxe dérangeant.
Forcément, cela résiste en nous, parce que personne n’a envie d’être fragile, personne ne souhaite être celui qu’on écrase, personne ne désire être celui qui pleure, celui qui manque, celui qui se sent petit. Pourtant, Jésus s’assied, regarde la foule, et ce sont précisément ces personnes-là qu’il appelle « heureuses ». Il y a là quelque chose de presque scandaleux, et en même temps de profondément bouleversant. Parce que peut-être que certains ou certaines d’entre nous, aujourd’hui, en sont là dans leur vie.
Ce qui est touchant, c’est que Jésus ne parle pas de personnes idéales, ni de croyants exemplaires, mais de personnes réelles, de gens comme vous et moi, qui ont déjà pleuré, qui se sont déjà sentis à côté de leurs pompes, qui ont déjà eu le sentiment de ne pas être à la hauteur, qui ont déjà été révoltés par l’injustice. Et c’est à ces personnes-là que Jésus ose dire : « Heureux es-tu. » Parce qu’en vrai, même si ces paroles nous dérangent, on connait ces situations.
Le mot grec qu’il emploie, makarios, ne signifie pas simplement « joyeux » ou « content ». Ce n’est pas une invitation à se réjouir superficiellement, ni une manière de dire que tout va bien. Ce terme était utilisé, à l’époque, pour s’adresser à l’empereur, à César, comme un titre honorifique. Autrement dit, c’est comme si Jésus allait s’asseoir à côté d’un mendiant, ou même de nous, et lui disait : « Bonjour, Majesté. » Par ce simple mot, Jésus renverse complètement notre manière classique de regarder le monde. Comme à son habitude en même temps.
Ce renversement, l’apôtre Paul l’exprime d’une autre manière dans la lettre que nous avons entendue tout à l’heure. Il invite les Corinthiens à regarder qui ils sont : « Il n’y a pas parmi vous beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de nobles. » Autrement dit, l’Église ne s’est pas construite avec les « premiers de cordée », mais avec des personnes ordinaires, parfois fragiles, parfois insignifiantes aux yeux du monde. Et Paul ose dire que c’est précisément cela, le choix de Dieu. Ce que le monde considère comme faible, Dieu le choisit pour manifester sa présence.
Et on l’entend aussi dans les Béatitudes, comme si ces failles, ces manques et ces fragilités devenaient des lieux par lesquels la lumière de Dieu peut enfin passer. Les Béatitudes ne sont pas un discours moral qui dirait ce que nous devrions devenir ; elles sont une révélation qui nous montre où Dieu se tient déjà, et qui permettent que l’on soit appelés Heureux !
- Qu’est-ce que ça veut dire Heureux ?
Mais donc, dans quel sens pouvons-nous entendre ce mot Heureux ? Recevoir ce mot ainsi est bien sûr est une difficulté, une interpellation critique au sens de cruciale pour nous qui écoutons cette parole du Christ aujourd’hui, Et j’aimerais tout d’abord revenir au plus près du texte et relire les deux premiers versets.
Le récit commence ainsi de manière énigmatique v 1 et 2: « voyant la foule, Jésus monta sur la montagne, il s’assit, et ses disciples s’approchèrent de lui. Puis il ouvrit la bouche et se mit à les enseigner. »
Jésus est au début de son ministère, nous sommes après l’appel des disciples sur les bords du lac. Pourquoi voyant la foule, il se met à l’écart sur la montagne, avec ses disciples ? Est-ce que les béatitudes s’adressent seulement aux disciples, aux initiés ou à tous, à la foule ?
Entendre le texte des béatitudes n’est pas entendre seulement ces 12 versets, c’est recevoir le début de l’enseignement de Jésus sur la montagne qui s’étend sur deux chapitres et qui appelle le croyant à un choix, un choix de vie, M 7, 13 « Entrez par la porte étroite ». Ces béatitudes constituent ainsi un condensé de la Bonne Nouvelle transmise par Matthieu et aussi par Luc sur la plaine.
Jésus monte dans la montagne comme Moïse au Sinaï. Cette parole s’adresse à tous et toutes, dans un temps différé peut-être qui peut aussi être entendu comme un temps de cheminement du croyant, de notre foi. Il est clair pour les disciples de Jésus mais aussi pour la foule qu’en faisant ce geste de se placer en haut de la montagne, il y a un écho évident à Moïse qui reçoit la loi, les tables de la Loi. Jésus révèle ainsi aux auditeurs de son temps mais aussi pour nous aujourd’hui, qu’il est l’accomplissement des Écritures, il n’est pas venu abolir la loi, mais l’accomplir, en se plaçant au cœur de la souffrance du monde et en proclamant une parole de vie, une parole droite et de compassion (souffrir avec).
Alors revenons à ce terme de μακαριοι qui a embarrassé bons nombres de croyants, de théologiens, nous avons vu avec Sophie, une première signification est «heureux, bienheureux ». Et nous pouvons si nous regardons le sens de ces béatitudes dans le dictionnaire, nous dire qu’il s’agit d’un état de plénitude en présence de Dieu, ou une sorte de paix, en harmonie avec le Divin, ce qui choque compte tenu de la teneur du lieu des béatitudes pauvreté, souffrance, persécution, etc…
Si nous regardons inversement en grec comment est traduit le mot heureux, bonheur, joie nous avons un autre mot : eudemonia ; qui a donné eudémonisme très peu utilisé en français, mais qui est une doctrine philosophique qui met la recherche du bonheur comme finalité de la vie, d’un souverain bien commun. Le bonheur n'est pas perçu comme opposé à la raison, il en est la finalité naturelle.
Nous nous rendons bien compte que le Christ n’est pas venu nous enseigner comment être heureux, encore que, tout dépend comme nous l’entendons, mais en tout cas, pas au sens de bien-être.
Jésus porte une parole, il ouvre la bouche nous dit le texte face à la souffrance du monde, qui est l’épreuve de notre humanité, de notre croyance en Dieu. Et il nous donne une réponse ; non pas questionner Dieu sur le sens, le pourquoi, ce qui reste limité si ce n’est déjà à déposer sa plainte, à formuler sa douleur, mais surtout il donne sens en se plaçant avec, au milieu de ceux qui souffrent pour donner une espérance : celle de ne pas être seul, oublié, mais reconnus, rejoints et aimés. C’est aussi le sens que propose le théologien canadien André Mire en choisissant pour μακαριοι le terme de choyés, qui ouvre ainsi une possible réception de ces béatitudes.
Enfin une autre interprétation est celle d’en route, proposée par André Chouraqui, en repassant par l’hébreu. Pas forcément facile à entendre non plus au premier degré si ce n’est que cela ne réduit pas la personne à son état, de pauvre, de persécutés, mais lui redit qu’il est en chemin, en chemin si nous lisons ces béatitudes, vers le Royaume des Cieux. Mais surtout attention à ne pas faire de contresens de se dire qu’il faut souffrir, être humilié pour être près de Dieu, lecture qui a alimenté toute un courant doloriste et un imaginaire chrétien de la souffrance.
Ainsi entendre ces béatitudes, nous invite à nous placer au cœur du monde, de sa souffrance, de manière humble, douce, patiente, juste, et de travailler avec notre vie, la vie qui nous est donnée ici maintenant faire advenir un monde plus juste et plus en paix. Ce qui ne va pas absolument pas de soi, nous sommes bien d’accord, mais Jésus nous convie à cette attitude éthique et intérieure… la B attitude…
- Adopter la B attitude
La B attitude oui ! Mais rendons à César ce qui est à César, et donc rendons à Emmanuelle Seyblodt ce jeu de mot ! Un jeu de mot facile mais très parlant. Parce que si Jésus renverse ainsi notre manière de voir le monde avec les Béatitudes, il nous invite aussi à comprendre comment fonctionne ce monde différent qu’il inaugure. On pourrait dire qu’il nous parle du plan B de Dieu, parce que le plan A, nous le connaissons bien. Le plan A consiste à écraser pour ne pas être écrasé, à prendre pour ne pas manquer, à se protéger, à se défendre, à dominer ou à se comparer. Ce plan-là est puissant, majoritaire, et il nous entraîne souvent malgré nous, car même si nous entendons le mal que peut faire ce monde, le rideau de peine qu’il peut provoquer, nous y participons, parfois volontairement, et aller à contre-courant peut être particulièrement fatigant. Et pourtant, par ces Béatitudes, Jésus nous y invite.
Et ce plan B de Dieu ne consiste pas à supprimer la souffrance ni à faire disparaître l’injustice d’un simple geste, rien de bisounours. Il consiste plutôt à semer, au cœur même de nos vies, quelque chose de différent, une graine de Royaume, une graine d’espérance, une graine qui fait que, même lorsque tout vacille autour de nous, il demeure un endroit qui tient. Et cet endroit, ce n’est pas nous qui le tenons, c’est Dieu qui nous tient, car nous sommes choyés.
Paul le dit d’une manière très forte : « Ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort. » Cela signifie que nos fragilités ne sont pas un obstacle pour Dieu, mais un lieu privilégié par lequel il agit. Le plan B de Dieu ne passe pas par nos performances, mais par ces endroits de notre vie que nous aurions plutôt envie de cacher.
C’est cela, la Béatitude. Ce n’est pas être béat, passif ou naïf, mais vivre, se mettre en route, en s’appuyant sur une promesse. C’est un peu comme lorsqu’on attend quelqu’un que l’on aime profondément : la joie n’est pas encore là, mais elle éclaire déjà le présent. De la même manière, lorsque Jésus dit : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés », il ne demande pas d’arrêter de pleurer. Il affirme que ces larmes ne sont pas vides, qu’elles sont déjà habitées par la promesse de la consolation à venir. Le verbe est au futur, mais cette promesse travaille déjà le présent.
C’est à cet endroit que commence ce que l’on pourrait appeler la « B attitude ». Ces graines, Dieu les a semées sans que nous n’y soyons pour rien, mais nous sommes appelés à les arroser, à les entretenir, à choisir jour après jour de ne pas nous laisser entièrement aspirer par le plan A. Cela suppose de choisir la douceur dans un monde dur, la miséricorde dans un monde qui juge, la soif de justice dans un monde résigné. Ce n’est ni confortable ni facile, et cela ne correspond en rien à une attitude béate ; il s’agit d’un véritable combat, mais d’un combat qui s’accompagne d’une paix intérieure étonnante.
Et Paul le dit car il conclut en disant : « Que celui qui veut être fier, soit fier dans le Seigneur. » Comme si notre solidité ne reposait plus sur ce que nous sommes capables de faire, mais uniquement sur ce que Dieu fait pour nous et à travers nous.
Le plan B de Dieu passe par nos fragilités, non pas malgré elles, mais à travers elles. Il s’écrit avec nos manques, nos failles et nos peines, et c’est précisément pour cela que Jésus peut dire « Heureux ». Heureux, choyés, en route, parce que Dieu est là, heureux parce que le Royaume a déjà commencé, heureux parce que, même dans ce qui fait mal, quelque chose d’autre est en train de pousser.
Avec Jésus, il s’agit alors de choisir cette B attitude, non pas comme une posture idéale, mais comme une manière concrète de vivre, en laissant Dieu faire germer, au cœur de nos réalités les plus ordinaires et parfois les plus douloureuses, les signes déjà présents de son espérance.
- Un appel à se tenir debout et à avancer et à ne pas lâcher
Les béatitudes transforment à la fois notre regard, notre façon d’être au monde, mais aussi nous mettent en communion avec le monde, avec ceux qui souffrent. Elles donnent un sens à une souffrance qui, brute, nous laisse sans voix et face à l’absurdité de la violence, de la volonté de domination.
Par leur forme, un poème, elles donnent à vivre dans une temporalité élargie et en même temps très ancrée dans l’aujourd’hui de notre vie. Elles ont une fonction pour nous pédagogiques, critiques et liturgiques, en faisant de nous un corps auprès de la vulnérabilité et la fragilité de notre humanité, un corps qui s’abaisse auprès de ceux et celles qui souffrent, un corps qui a de la compassion et un corps qui se redresse, qui est redressé par l’interpellation qui nous est faite du haut de la montagne, c’est-à-dire symboliquement près de Dieu.
Elles portent l’espérance de Dieu en l’Homme, celle du Royaume qui s’approche.
L’actualité regorge de conflits, de persécution, de guerre, et nous sommes entourés de « poussières de mort », pour reprendre l’expression d’une femme iranienne dans un article du Monde.
Poussière de mort, on imagine l’atmosphère, le sentiment d’abattement face à toutes les victimes, ces corps sous des tissus noirs que nous avons vus dans les médias et que le régime exhibe pour faire à la fois peur et pour montrer sa puissance, sa force, son inflexibilité face au souffle de révolte de la jeunesse, et de la population iranienne. Comment dire et entendre ces paroles de béatitudes notamment « Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux » ?
Dire ces béatitudes justement c’est leur rendre hommage, faire mémoire, faire corps avec ces hommes et ces femmes de tout temps qui se battent pour la liberté, pour la justice.
Certes ce poème, cette prière ne feront pas revenir ces hommes et ces femmes tués, mais ils continuent de les faire vivre par notre prière, par notre liturgie.
En priant pour eux, en priant avec le texte des Béatitudes, nous nous associons à tous ceux qui souffrent et nous les soutenons par notre communion, en Christ. Nous avons certes l’impression que cela ne change rien, et pourtant nous continuons à les faire vivre, et à faire vivre au fond de nous, et dans les endroits les plus sombres de la terre, l’espérance active d’un monde plus juste et en paix.
Notre prière est performative, elle l’est déjà premièrement sur nous, en nous faisant changer de perspective, de regard, en adoptant cette B attitude, elle nous met en communion avec nos frères et nos sœurs.
Dire qu’au plus profond de notre souffrance, de notre détresse, nous ne sommes pas réduits à cet état de pauvre, de malade, de torturé ou de celui qui torture.
Jésus sur la montagne se fait serviteur de l’homme, de la femme, de notre humanité.
Il vient au creux de notre mal, de notre volonté de puissance ou de notre condition servile, pour nous redresser, nous rendre droit, nous consoler.
Face à l’ambivalence de notre être, de ce que nous sommes, nous qui pouvons être ce pauvre en esprit ou au contraire celui qui manipule, cette parole nous rappelle quel chemin suivre.
Les béatitudes, en nous appelant à la compassion, mais aussi au travail sans relâche pour la paix, pour la justice, nous donnent une force d’entrainement pour nous et le monde, un élan collectif dans la prière, dans la résistance, dans la solidarité. Lorsqu’un américain est assassiné froidement à Minneapolis, je suis, nous sommes avec lui, par la pensée, par la mémoire et par les actions que nous pouvons porter ici à Paris pour la paix et la justice dans nos rues, dans notre pays.
Dieu n’a pas d’autres mains que les nôtres, aussi c’est en faisant face au monde qui nous entoure, que nous pouvons nous tenir debout pour résister à la violence, à la négation de la vie, au fascisme qui n’en finit pas de renaître, et que nous pouvons agir, en proclamant à notre tour « Heureux ceux qui procurent la paix car ils seront appelés fils de Dieu. »
C’est alors là que la B attitude proposée par Dieu prend corps en nous.
Que Dieu nous soit en aide,
Amen
