Mais où est Dieu dans tout ça ?
Mais où est Dieu dans tout ça ?
Prédication du dimanche 8 mars 2026, par la pasteure Sophie Ollier.
Lectures bibliques :
- Jean 4, versets 5 à 21
- Exode 17, versets 3 à 77
Mais où est Dieu dans tout ça ? Peut-être que c’est une question que beaucoup d’entre nous portent, parfois sans oser la formuler tout à fait.
Quand on regarde le monde aujourd’hui, quand on ouvre les journaux, quand on écoute les nouvelles, il arrive que cette question surgisse presque malgré nous.
Où est Dieu dans tout ça ?
Où est Dieu quand la violence semble parfois plus forte que la paix ? Où est Dieu quand des peuples entiers vivent sous la menace de la guerre ? Où est Dieu quand les discours de rejet, de peur de l’autre, de fermeture deviennent de plus en plus présents dans nos sociétés ?
Et la question ne concerne pas seulement le monde. Elle surgit aussi dans nos vies plus personnelles.
Où est Dieu quand une relation se brise ? Quand une solitude s’installe ? Quand on a l’impression de faire de son mieux et que pourtant quelque chose en nous reste inquiet, comme si une soif persistait malgré tout ?
Cette question, aussi ancienne que l’humanité, n’est pas une question de manque de foi. Elle est peut-être au contraire une question de foi très profonde.
Car cette question, le peuple hébreu l’a déjà posée, dans le désert. Et les mots sont presque les mêmes : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »
Dans notre première lecture, le peuple hébreu marche dans le désert. Il vient de quitter l’Égypte et a vu la puissance de Dieu se déployer. Et pourtant, lorsque la soif devient trop forte, la mémoire des miracles ne suffit plus. La peur monte, le peuple murmure contre Moïse, et derrière Moïse c’est Dieu qui est visé : « Le Seigneur est-il au milieu de nous, oui ou non ? »
Et c’est précisément autour de cette soif que se déploie l’Evangile que nous venons d’entendre. Car dans l’évangile de Jean, la question du désert va se rejouer autrement.
Chez Jean, la femme samaritaine va de surprise en surprise. On pourrait dire qu’elle passe d’un commencement à un autre commencement. Et je nous imagine volontiers aujourd’hui faire un bout de chemin avec elle, nous asseoir près du puits, et nous laisser déplacer par cette rencontre.
La scène est simple. Une femme vient puiser de l’eau. Mais dans l’Evangile de Jean, les scènes simples ne sont jamais seulement simples. Les détails comptent.
Dans la Bible, les puits sont rarement des lieux anodins. Ils sont souvent des lieux de rencontre décisifs, presque des lieux où les histoires commencent.
C’est au bord d’un puits que le serviteur d’Abraham rencontre Rébecca. C’est au bord d’un puits que Jacob rencontre Rachel. Dans la mémoire biblique, le puits devient presque un lieu d’alliance, un lieu où deux histoires se croisent et où une vie nouvelle peut commencer.
Alors quand Jean nous raconte que Jésus rencontre une femme au bord d’un puits, un lecteur familier des Écritures ne peut pas ne pas entendre cet écho. Quelque chose d’important est en train de se jouer. Non pas une alliance matrimoniale, mais une rencontre qui ouvre une alliance nouvelle entre Dieu et l’humanité.
Et cette alliance commence d’une manière très simple : par une demande d’eau.
L’évangéliste précise que Jésus arrive au puits de Jacob, près de Sychar, vers la sixième heure, c’est-à-dire au milieu du jour, quand la chaleur est la plus forte. Normalement, on vient puiser de l’eau le soir, lorsque les femmes du village se retrouvent au puits. Venir à midi, c’est venir quand il n’y a personne, quand on ne veut croiser aucun regard.
Cette femme porte donc déjà une histoire qui l’isole. Avant même que le texte parle de ses cinq maris, nous comprenons qu’elle vit en marge de la communauté. Elle vient seule et espérant le rester, pour éviter les regards, les paroles, les murmures. Alors imaginons sa surprise lorsqu’elle découvre qu’elle n’est pas seule.
Jésus, fatigué par la route, est assis au bord du puits. Ici le Christ apparaît dans une grande vulnérabilité. Il est fatigué, il n’a ni seau ni cruche. Il dépend de quelqu’un d’autre.
Quand la femme arrive, il lui dit simplement : « Donne-moi à boire. »
Cette phrase est d’une simplicité presque déroutante. Car en demandant de l’eau, Jésus ne demande pas seulement de l’eau. Il demande une relation. Il demande un accueil. Il demande à cette femme de prendre soin de lui.
Et c’est là que la surprise commence vraiment.
Car cette femme ne comprend pas ce qui se passe. Elle regarde l’homme assis sur la margelle du puits et elle ne voit qu’un membre d’un peuple ennemi. Elle voit un Juif. Et elle est Samaritaine. Elle sait très bien que les Juifs et les Samaritains ne partagent pas les mêmes lieux de culte, qu’ils ne partagent pas la même histoire, et que leur relation est faite de méfiance, parfois même de haine. Elle le dit elle-même avec une forme d’étonnement presque incrédule : « Comment ? Toi qui es juif, tu me demandes à boire, à moi, une femme samaritaine ? »
Sa réaction est compréhensible. Dans le monde de l’époque, un homme juif ne s’adresse pas spontanément à une femme samaritaine. Il y a là trop de barrières sociales, religieuses, culturelles. Si Jésus s’était tu, elle aurait compris. Mais comme il parle, comme il lui parle à elle, tout devient étrange, presque déroutant. Et peut-être que, au fond d’elle-même, quelque chose la trouble plus encore : si cet homme lui parle, alors cela veut dire qu’elle est digne d’être adressée, digne d’être rencontrée. Or elle ne se vit pas comme quelqu’un de digne.
Face à Jésus, elle se protège. Elle parle de ce qu’elle connaît : les identités, les appartenances, les héritages religieux. Elle parle du puits de Jacob, ce puits que la tradition attribue à l’un des grands patriarches d’Israël.
Nous faisons souvent la même chose. Quand quelqu’un s’approche trop près de nos fragilités, nous préférons parler de choses générales. Nous parlons de religion, de traditions, de doctrines, de règles. Nous demandons des explications, des cadres, des certitudes. Où faut-il adorer Dieu ? Sur quelle montagne ? Dans quel temple ? Ce n’est pas une petite question. Les Samaritains adorent Dieu sur le mont Garizim, les Juifs à Jérusalem. Montagne contre montagne. Temple contre temple. Peuple contre peuple. Voilà qui, malheureusement, définit assez bien notre monde actuellement. Et je ne parle pas uniquement des conflits que nous avons en tête dans le monde, mais de notre quotidien aussi. Les contres sont constants, les communautés sont les unes contre les autres, que ce soit en politique, culturellement, socialement, religieusement, et cela divise.
Je me demande parfois si certaines guerres ne viennent pas justement de ce refus de regarder plus profondément en soi. Défendre une montagne, défendre un temple, défendre une identité, parfois religieuse peut devenir une manière d’éviter la question la plus difficile : celle de notre propre cœur, de nos blessures, de nos failles, de nos peurs.
Nous aimons les certitudes. Elles nous rassurent. Elles nous donnent l’impression de savoir où est Dieu, où il faut le chercher, qui est du bon côté et qui ne l’est pas.
Mais l’Évangile vient souvent déranger ces cartes bien tracées.
Car dans cette histoire, celui qui révèle Dieu n’est pas un prêtre du temple, ni un docteur de la Loi, ce n’est pas une doctrine. C’est une femme samaritaine, venue seule au puits au milieu du jour. En cette journée du 8 mars, des droits des femmes, la Samaritaine fait encore plus sens !
Dieu a parfois l’étrange habitude de se laisser découvrir là où personne ne pensait regarder.
Jésus ne se laisse pas enfermer dans ces débats. Il écoute la femme, il accueille ses paroles, et doucement il déplace la conversation. « Si tu connaissais le don de Dieu… » dit-il, un don gratuit, un don offert sans condition, cette « eau vive », une eau vivante, une eau qui coule, une eau de source, une eau qui étanche une soif que la tradition ou les certitudes ne peuvent étancher.
Peu à peu, Jésus invite la Samaritaine à lâcher ses certitudes, à lâcher aussi ses peurs d’être rejetée. Il l’invite à vivre avec ce qu’elle est, là où elle en est.
Quand il évoque les cinq maris qu’elle a eus, ce n’est pas pour la condamner. C’est pour lui dire : je te vois. Je vois ta vie. Je vois tes blessures. Je vois tes soifs.
Si Jésus peut se permettre de toucher ce point sensible dans la vie de la Samaritaine, c’est aussi parce qu’il s’est lui-même présenté dans la vulnérabilité. Il est venu vers elle fatigué, assoiffé, dépendant.
Ce qui est peut-être le plus bouleversant dans cette scène, c’est que la rencontre commence par la faiblesse. Jésus ne commence pas par enseigner. Il ne commence pas par corriger. Il ne commence pas par convaincre. Il commence par dire : « J’ai soif. » Et peut-être que c’est aussi là que nos vies peuvent rencontrer Dieu. Non pas quand tout va bien. Non pas quand nous avons toutes les réponses. Mais précisément dans ces moments où nous reconnaissons notre soif.
Comme si Dieu nous disait : la rencontre ne commence pas par la puissance, elle commence par le besoin que nous avons les uns des autres.
Et c’est peut-être cela le cœur de l’Incarnation : un Dieu qui accepte d’entrer pleinement dans la fragilité humaine pour qu’une rencontre vraie puisse avoir lieu.
Dans l’évangile de Jean, cette soif réapparaît une dernière fois sur la croix : « J’ai soif. »
Peut-être qu’au fond être humain, c’est cela : avoir soif. Soif de justice, de paix, de reconnaissance, de tendresse, de relation ou que sais-je ?! Et peut-être que si nous étions honnêtes avec nous-mêmes, nous pourrions tous nommer une soif qui nous habite aujourd’hui.
Et peut-être que notre époque connaît aussi cette soif, mais qu’elle ne sait plus très bien où la diriger.
Nous vivons dans un monde où l’on nous promet sans cesse de nouvelles sources : la réussite, l’image que l’on donne de soi, la reconnaissance sociale. Mais souvent, derrière ces images parfaitement maîtrisées, il reste la même question intérieure : pourquoi ai-je encore soif ?
La Samaritaine connaît cette expérience et elle va se laisser transformer par cette rencontre !
Car la Samaritaine, en repartant du puits, laisse sa cruche. Elle était venue chercher de l’eau. Et elle repart en devenant elle-même une source pour les autres.
Nous cherchons souvent Dieu là où se déploie la puissance. Dans ce qui impressionne, dans ce qui s’impose, dans ce qui domine.
Mais l’Évangile nous montre tout autre chose. Un Dieu fatigué par la route. Un Dieu assis au bord d’un puits. Un Dieu qui dépend d’une femme pour boire.
Un Dieu qui commence une rencontre en disant simplement : « Donne-moi à boire. » Et si à notre tour nous disions cela ? Et si en disant notre soif nous permettions à d’autres de la faire aussi, de se montrer vulnérables ?
Et peut-être que Dieu se rend présent exactement là. Dans ces moments simples où une rencontre devient possible. Dans ces moments où quelqu’un ose parler à celui ou celle qu’il ne devait pas rencontrer. Dans ces moments où une parole ouvre un chemin. Dans ces moments où quelqu’un ose dire « j’ai soif ». Car alors une vulnérabilité est montrée dans un monde qui cherche la puissance, une vérité de notre être. Et une fois fait, l’autre rencontré, nous pouvons témoigner combien c’est désaltérant !
Au bord du puits, ce jour-là, deux soifs se rencontrent. La soif d’une femme… et la soif de Dieu.
Ainsi, quand on se demandera où Dieu se trouve dans tout ce que nous vivons, rappelons-nous qu’il se tient dans nos soifs, et que celles-ci peuvent nous ouvrir à la rencontre vraie avec les autres !
Que notre témoignage au monde porte cette volonté !
Amen.
