Scandale à la vigne — Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg - Communion luthérienne et réformée

Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
Menu

Scandale à la vigne

Prédication du dimanche 20 septembre 2026, par la pasteure Céline Rohmer

 

Scandale à la vigne

Prédication du dimanche 20 septembre 2026, par la pasteure Céline Rohmer

 

Lectures bibliques :

  • Esaïe 55, versets 6 à 9
  • Matthieu 20, versets 1 à 16

 

 

 

Scandaleux ! Injuste et profondément immoral ! Bien sûr que ces ouvriers, qui ont peiné du matin jusqu’au soir, qui ont supporté le poids du jour et la grosse chaleur, tête baissée et dos courbé pour travailler de leurs mains le vignoble d’un propriétaire assez riche pour embaucher à sa guise, bien sûr que ces ouvriers devraient être récompensés à la hauteur de leur labeur. Pas étonnant qu’au moment de la paye, le syndicat des ouvriers agricoles se mobilise, conteste et réclame justice salariale ! Mais à quoi d’autre pouvait donc bien s’attendre ce maître de maison si ce n’est à ces poings levés de contestation et de colère ? Comment accepter que l’effort et le travail fournis ne soient pas proportionnellement rémunérés ?

Cette parabole, nous l’avons entendue tellement de fois, dès l’enfance pour certains d’entre nous, et à chaque nouvelle lecture, elle crisse insupportablement à nos oreilles comme une craie sur un tableau noir. Elle nous raconte une histoire qui semble si loin de nos soifs d’égalité de traitement et de respect, dans un monde du travail désespérément soumis à la toxicité des uns et à l’avidité des autres. Alors que l’exploitation des plus vulnérables entretient toujours davantage un système de production des richesses inégalement réparties, cette parabole heurte notre conscience, et bafoue notre conviction selon laquelle tout travail mérite un salaire juste et proportionné.

« C’est que vos pensées ne sont pas mes pensées et mes chemins ne sont pas vos chemins – Oracle du Seigneur ». Sur cette parole prophétique, approchons-nous un peu de la parabole. Une parabole fonctionne comme un miroir, c’est notre image qu’elle dessine, c’est de nous qu’elle se rit. Approchons-nous… et voyez déjà où notre regard se pose. À la fin de l’histoire, bien sûr. Au moment où l’on parle salaire.

 

Ou plus précisément encore, quand on comprend que les premiers arrivés reçoivent la même pièce d’argent que les derniers. Notre réflexe est immédiat, on serre les dents et on se range aussitôt dans le camp des premiers. Leur murmure devient le nôtre. Ce murmure a une longue histoire biblique, il renvoie sans équivoque à celui du peuple contre Moïse dans le désert, lorsque le peuple refuse d’avancer, qu’il perd confiance en Moïse et en son Dieu. Lorsque les premiers ouvriers murmurent, il en va en réalité de la confiance qu’ils ont placée en ce maître. Leur ressentiment menace de rompre la relation au maître. Ces mêmes ressentiments, on les entend ici ou là lorsqu’il faut parler finances sociales : qui reçoit trop ? Qui bénéficie de quoi ? Qui supporte l'effort ? Qui contribue davantage ? Qui aurait droit à quelle aide ? Pourquoi lui reçoit-il plus alors que moi… ? D’un côté les contributeurs, sûrs de leur bon droit, et de l’autre les bénéficiaires, autant dire des profiteurs… Les ressentiments nous agitent si facilement, et nombreux sont ceux qui savent s’en servir pour parvenir à la rupture. Si nous voulons prendre soin les uns des autres, c’est donc aux relations de confiance qu’il nous faut urgemment travailler.

Ce que les premiers ouvriers reprochent au maître est simple : « tu les traites comme nous », disent-ils. Littéralement en grec : « tu les as faits égaux à nous ». Et parce que cette parabole n’est évidemment pas à lire à la lumière du code du travail, mais à celle du Royaume des cieux que Jésus rend présent, approchons-nous encore un peu d’elle et écoutons la réponse du maître.

Le scandale, c’est-à-dire littéralement ce qui te fait chuter, ce sur quoi tu butes, serait donc, selon toi, d’avoir fait de ces hommes tes égaux ? D’avoir porté sur eux un même regard de reconnaissance ? Tu te trompes, mon ami… ton salaire t’avait été clairement annoncé. Il correspond au salaire habituel, tu l’as accepté, nous étions bien d’accord. Le salaire qui t’était dû t’a été donné. Justice a été faite. Le scandale, ce n’est pas que ce maître fasse de l’autre notre égal… le scandale, c’est le regard que nous portons sur l’autre. Le scandale, c’est le rejet de la justice du maître, une justice qui n’est pas comptable mais aimable. Une justice qui donne un salaire équivalent à quiconque entre dans sa vigne. C’est à une conversion du regard que le maître appelle son ami…

À regarder de près cette parabole, on comprend alors que ce n’est pas à la fin de l’histoire que nous devrions poser nos yeux, mais à son début, là où tout commence, là où le salaire est encore une promesse, là où la confiance se noue entre un maître et des ouvriers. Revenons sur cette place où, comme le veut l’usage, des hommes attendent d’être embauchés.

 

Regardez la curieuse manière dont s’y prend le maître. À toute heure, il se présente et appelle à sa vigne. Y compris à la dernière heure, alors que le soir approche, ce n’est définitivement pas une volonté de rendement qui anime ce maître. Sa volonté, a-t-il dit, c’est de « donner autant à ce dernier qu’à toi ». Donner autant, mais pas au même moment. Comment comprendre ce maître qui en appelle certains et en laisse d’autres ? « Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour, sans travail ? », « C’est que personne ne nous a embauchés ». Pas même ce maître lorsqu’il est venu aux heures précédentes. Pourquoi ne les a-t-il pas appelés ? Rien dans le texte ne l’explique. La parabole passe sous silence les raisons d’une telle indifférence : pourquoi ces personnes ont-elles été laissées de côté tout le jour ? Trop jeunes ? Trop vieilles ? Pas assez fortes ? Pas assez méritantes ? Le premier scandale que cette parabole dessine sous nos yeux, c’est celui de la non-reconnaissance. Scandale d’un système capable de faire croire à quelqu’un que personne n’a besoin de lui, ou de faire croire à un autre qu’il ne vaut qu’à proportion de ce qu’il produit.

C’est le même mépris assumé crânement par notre société qui abandonne les êtres en refusant de faire la même place à chacun. Scandale que cette violence faite, souvent aux plus fragiles, qui sont là et qu’on ne regarde pas, qu’on n’appelle pas – personne pour les embaucher, pour les inclure dans ce vaste espace commun à partager et où chacun doit pouvoir trouver place et participer à l’œuvre collective d’une vigne dont le raisin, parvenu à maturité, offrira le vin de la réjouissance. Et les voilà, eux aussi, sur cette place de la parabole : présents, disponibles et pourtant laissés là. Combien sont-ils à être là, à attendre une reconnaissance que personne ne daigne leur apporter ? Faut-il que notre œil soit mauvais pour ne pas voir combien l’indifférence fabrique de l’exclusion ? Le mépris des êtres, comme celui de la terre qui offre les fruits de la joie, tue d’abord les plus fragiles d’entre nous, celles et ceux qu’on laisse silencieusement à l’abandon.

La parabole du Royaume que Jésus rend présent nous tend un miroir, et c’est la violence de l’exclusion et de l’inégalité qui saute à nos yeux. Chacune, chacun d’entre nous sait, dans le secret de sa vie, ce que la déconsidération d’un être peut détruire en lui. D’une manière ou d’une autre, pour l’avoir vécu ou en avoir été témoin, nous savons ce qu’un regard détourné peut blesser en nous, ce qu’un silence peut faire peser sur nous, ce que l’indifférence peut venir humilier en nous. La parabole à peine commencée et déjà, c’est notre besoin de sollicitude qu’elle raconte.

Elle interpelle notre propre manière d’appeler à travailler à la vigne et de n’abandonner personne sur cette place. De l’attention que nous portons les uns sur les autres – tous les autres – dépend la réussite du travail à la vigne, et donc la récolte à venir, et donc la réjouissance promise.

À force d’humilier les êtres en les maintenant à l’écart, hors système, on en oublierait presque que le désespoir commence par un appel jamais entendu, par une reconnaissance jamais reçue. « Personne ne nous a embauchés », personne pour m’appeler par mon nom et m’inviter à venir, avec d’autres, œuvrer à la joie de tous. La parabole se rit de nous et d’abord de nos fabriques d’exclusion, qu’elles soient sociales ou ecclésiales… nombreuses sont les personnes qui attendent de nous un regard aimant.

 

Il y a peu, quelqu’un me disait qu’il ne se sentait pas appelé par Dieu, qu’il ne croyait pas beaucoup à cette histoire d’appel et que, dans sa vie, il avait été plutôt amené à chercher Dieu. L’idée a cheminé en moi. Et les deux textes bibliques retenus pour ce jour sont venus comme une réponse… L’un raconte un maître qui appelle sans pour autant les appeler tous. L’autre exhorte à rechercher le Seigneur puisqu’il se laisse trouver. La parabole nous convoque sur une place pour entendre un appel dont nul ne sait ni le jour ni l’heure. Le prophète nous encourage à devenir des chercheurs de Dieu. Dans les deux cas, la passivité n’est pas de mise. Dans les deux cas, la rencontre est promise. Appelé de la première heure ou chercheur de Dieu, le salaire est le même.

Mais quelle est cette chose que Dieu remet aux uns comme aux autres ? Assurément, nous montre la parabole, ce salaire n’est pas la récompense du travail accompli, puisque travailler une heure ou toute une journée revient au même. Ce n’est pas non plus le salaire qui viendrait récompenser notre recherche de Dieu, si sincère et intense soit-elle, puisque, nous dit le prophète, le Seigneur se laisse trouver. Le salaire reçu n’est définitivement pas une rétribution. Alors, qu’est-il donc ce salaire ? Il est, raconte la parabole, la manière de faire de Dieu, le bien qu’il veut pour nous – parce que Dieu est bon et juste, il offre à chacune, à chacun, librement et sans condition, la reconnaissance d’une place à son service. La pièce d’argent est donnée équitablement aux uns comme aux autres. Le salaire, cette pièce unique, est la preuve, le signe, que chacune et chacun d’entre nous est attendu par Dieu, voulu par Dieu. Que nous entendions son appel une nuit d’angoisse, ou que nous le cherchions à cœur déployé, nous sommes désirés par lui, attendus dans cet espace partagé où il a lui-même préparé notre place pour qu’ensemble nous vivions de sa sollicitude et œuvrions au vin de la réjouissance pour la multitude. Malgré les embauches tardives, malgré les humiliations du monde, nous croyons en ce Dieu raconté en parabole et que le Christ rend présent, ce Dieu qui donne à chaque être humain son salaire. Quel scandale ce serait si notre œil devenait mauvais parce que Dieu est bon et juste !

 

Du prophète Esaïe à l’Évangile de Matthieu, de nombreux ouvriers se sont succédé à la vigne. Les auteurs bibliques en ont raconté les joies et les succès, les ressentiments aussi, et les murmures – c’est que nos pensées ne sont pas ses pensées et nos chemins ne sont pas ses chemins – mais chaque ouvrier a reçu un même salaire : être reconnu par Dieu, se savoir attendu dans sa vigne. Et c’est ainsi, termine le paraboliste, que les derniers seront premiers et les premiers seront derniers. N’y voyez surtout pas une nouvelle hiérarchisation des êtres que Jésus serait venu mettre en place… À ses disciples inquiets de savoir s’ils recevront davantage que les autres, Jésus a précisément raconté cette parabole…

Aux derniers ouvriers entrés dans la vigne succéderont bientôt d’autres ouvriers, et les derniers ouvriers deviendront alors, logiquement, les premiers. Les derniers arrivés à la vigne, aujourd’hui, c’est nous. Mais nous ne le resterons pas, d’autres viendront après nous, appelés à leur tour, chercheurs à leur tour, ouvriers de cette même vigne. Et de derniers arrivés, nous deviendrons les premiers, en faisant place à celles et ceux qui arrivent… C’est là le patrimoine vivant que nous avons à transmettre, non pas une place à conserver mais une place à offrir à notre tour… Et si l’heure venue, nous nous mettions à murmurer et à réclamer récompense, le Seigneur saura emprunter cet autre chemin, qui ne ressemble définitivement pas au nôtre, et nous rappellera à sa bonté…

Quant à nous, frères et sœurs, que nous soyons des appelés de la première heure ou des chercheurs infatigables, c’est à la même vigne que nous travaillons, pour la réjouissance de la multitude. Voyez notre monde qui en a tant besoin, ce serait un scandale de ne pas prendre part, dès aujourd’hui, à la joie que Dieu promet !

Amen