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Tu es, donc tu peux !

Prédication du dimanche 23 août 2026, par la pasteure Céline Rohmer

 

Tu es, donc tu peux !

Prédication du dimanche 23 août 2026, par la pasteure Céline Rohmer

 

Lectures bibliques :

  • Esaïe 22, versets 19 à 23
  • Matthieu 16, versets 13 à 20

 

 

Les évangiles ne s’intéressent pas à l’Église. C’est peut-être une manière un peu risquée de commencer une prédication quand on vient d’être nommée pasteure dans une paroisse et qu’on espère le rester un peu, mais force est de le constater : l’Église n’est pas le sujet des évangiles. Leur sujet, c’est le Christ, la Parole qu’il est, et sa proclamation jusqu’aux extrémités de la terre. Le mot « Église » appartient à peine à leur vocabulaire. Sur les quatre évangélistes, un seul l’emploie : Matthieu. Deux fois seulement. La première, c’est ici, près de Césarée de Philippe, une ville qui porte jusque dans son nom la puissance de César, tandis que Jésus, lui, avance vers Jérusalem, vers la croix. C’est drôle, n’est-ce pas, de commencer à parler d’Église précisément là, aux portes d’une ville qui célèbre la puissance humaine, au moment même où Jésus prend le chemin sur lequel se révélera une tout autre puissance… Faut-il déjà entendre là une interpellation à l’Église et à ses tentations de puissance ?

En tout cas, cette première apparition du mot a passionné les chrétiens. Pendant des siècles, ces quelques versets ont été commentés, auscultés, disputés. On a voulu savoir qui était cette pierre et quelle était sa fonction, à qui appartenaient ces clefs, ce qu’elles pouvaient bien ouvrir ou fermer, et surtout qui avait le droit de tenir le trousseau ! On voulait de l’organisation ecclésiale : on en a trouvé. De la hiérarchie, du pouvoir : on en a trouvé aussi. On a même réussi à se séparer entre chrétiens à propos de ces quelques versets où, pour la première fois, il était question d’Église, ce qui constitue tout de même une certaine performance…

Seulement vous aurez beau lire et relire ces versets, vous n’y trouverez aucun organigramme. Jésus ne parle ni hiérarchie, ni statut, ni clergé, ni pasteur… pas le début d’une réponse. Mais il pose une question : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ». Jésus n’attend évidemment pas des disciples un renseignement qui lui manquerait sur son identité. Sa question ne cherche pas à savoir, elle fait autre chose : elle les arrache au commentaire général – « les gens disent que… » – et ouvre devant eux un espace où leur propre parole devient possible, où elle est même attendue. Et vous ? À vous, maintenant, de répondre.

C’est une drôle de manière que choisit Dieu pour venir à notre rencontre : il ne vient pas en occupant tout l’espace, au contraire, il l’ouvre. Il ne vient pas avec des réponses toutes faites, mais en faisant de nous des êtres capables de répondre – c’est-à-dire de nous engager dans une parole en réponse à la Parole que lui-même est. Répondre, au sens fort du terme, c’est devenir responsable. Avec Dieu, nous avons à répondre. Et parce qu’il nous ouvre cet espace, nous pouvons répondre.

 

Un seul le fait. Simon-Pierre se lance : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Et Jésus lui apprend aussitôt, de manière assez déroutante, que cette réponse, qui est pourtant bien la sienne, ne vient pas de lui seul. « La chair et le sang » ne lui ont pas révélé cela. Simon-Pierre reçoit une révélation, littéralement en grec d’une apocalypse : quelque chose lui est dévoilé qu’il n’aurait pas pu découvrir par lui-même. Pierre répond, il parle, mais il parle depuis une parole reçue. Et voici que cette révélation fait retour sur lui.

« Tu es le Christ », dit Pierre. « Et moi je te le déclare : tu es Pierre », répond Jésus. Tu es le Christ. Tu es Pierre. Pierre reconnaît et se découvre reconnu. Le Réformateur Calvin ouvrira son Institution de la religion chrétienne avec cette même idée, je le cite : « connaissance de Dieu et de nous-mêmes sont choses conjointes » (IRC, Livre I, chap. I, 1). Matthieu, bien avant Calvin, le raconte : en découvrant qui est le Christ, Pierre découvre qui il est. Il ne le découvre pas en descendant au plus profond de lui-même au terme d’un long travail d’introspection. Il se reçoit lui-même d’une rencontre qui le précède : en reconnaissant le Christ, il découvre qu’il est déjà connu, appelé, nommé.

« Tu es Pierre ». N’allez pas croire que cette déclaration du Christ vienne flatter l’apôtre. C’est tout l’inverse : elle le déstabilise, le décentre même. Pierre reçoit son nom, c’est-à-dire ce qu’il est, d’un autre que lui-même. Et à observer un peu notre manière de vivre, ça n’a rien de particulièrement rassurant. Nous préférons tellement savoir par nous-mêmes qui nous sommes. Nous nous y efforçons chaque jour, en construisant notre parcours, en maîtrisant autant que possible l’image que nous donnons de nous-mêmes. Nous apprenons très tôt à nous raconter à partir de ce que nous avons bâti : nos études, notre métier, notre famille, nos réussites, plus rarement nos échecs. Nous avons une étrange manière de conjuguer le verbe être : tu fais donc tu es, tu produis donc tu comptes, tu réussis donc tu as de la valeur.

Cette grammaire nous berce dans l’illusion de la maîtrise. Si je suis ce que je fais, alors je peux toujours tenter de faire davantage, de faire mieux, pour assurer ce que je suis. Jusqu’au jour où je ne peux plus. Lorsque le corps ne suit plus. Lorsque j’échoue. Lorsque le travail s’arrête. Lorsque ce que je savais faire est désormais fait par un autre. Ou simplement lorsque je découvre que ce que j’ai bâti ne suffit pas à dire qui je suis. Qui suis-je lorsque je ne peux plus produire les preuves de ma propre valeur ? À Césarée de Philippe, sous l’ombre de la puissance de César, cette puissance qui se mesure à ce qu’elle fait, ce qu’elle possède et ce qu’elle conquiert, l’Évangile renverse la grammaire.

« Tu es Pierre ». À celui qui rejettera la croix, qui fuira au moment de l’arrestation, qui aura peur, qui reniera et pleurera amèrement, Jésus choisit pourtant de dire « Tu es Pierre ». La reconnaissance offerte par le Christ en chemin vers sa mort n’a rien à voir avec celle que tous les Césars du monde travaillent à conquérir. Elle est, au contraire, une dépossession. Tu es Pierre : tu n’as rien à produire pour le devenir. Ton nom t’est donné. Et cette reconnaissance délivre Pierre de la nécessité de se posséder lui-même, de s’assurer de ce qu’il est, de tenir sa vie comme une propriété dont il faudrait sans cesse garantir la valeur. La liberté ne commencerait-elle pas exactement ici ? Dans cette possibilité offerte de ne plus avoir à se posséder soi-même, ni à maîtriser ce qu’il adviendra de soi ? Être délivré de l’obligation épuisante de se fabriquer, de se justifier, de se garantir soi-même.

Et la question revient vers nous :  sur quoi faisons-nous reposer la valeur de notre existence ? Sur quelle réussite ? Quelle reconnaissance ? Quel regard ? Pouvons-nous consentir à recevoir notre existence sans avoir sans cesse à en faire la preuve ? Pouvons-nous accepter cette liberté, venue de plus haut et de plus loin que nous, qui nous sauve d’avoir à nous sauver nous-mêmes ?

 

Mais être délivrés d’avoir à nous sauver nous-mêmes ne nous délivre pas d’avoir à vivre. Et moins encore d’avoir à répondre. Car l’Évangile ne s’arrête pas au Tu es Pierre. Dans le même mouvement, Jésus ajoute : Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux. Nous y voilà !

À peine Pierre est-il dépossédé de la nécessité de se construire lui-même qu’une responsabilité lui est confiée. Et peut-être est-ce précisément parce qu’il n’a plus à faire pour être, qu’il devient libre de faire. Faire non plus pour conquérir son nom, assurer sa place ou prouver sa valeur, mais faire pour répondre de ce qui lui est confié.

La liberté chrétienne n’est pas une liberté sans liens ni responsabilités. Elle est une liberté rendue disponible. Disponible pour une parole à risquer, une décision à prendre, une responsabilité à exercer – sans garantie de réussir. Et Pierre est particulièrement bien placé pour nous l’apprendre : le Christ lui remet les clefs sans attendre qu’il soit devenu capable de les recevoir. Le texte d’Ésaïe rejoint ici singulièrement celui de Matthieu. Dieu met la clef de la maison de David sur l’épaule de son serviteur Élyaqim. À Pierre, Jésus donne les clefs du Royaume des cieux. Ni Élyaqim ni Pierre ne prennent les clefs. Ils ne les gagnent pas, ils ne les méritent pas : ils les reçoivent. Et recevoir les clefs d’une maison ne vous rend pas propriétaire de la maison.

L’Église, malgré quelques siècles passés parfois à l’oublier, n’est propriétaire ni du Royaume, ni de l’Évangile, ni des hommes et des femmes qui lui sont confiés. L’Église ne possède pas ce qui la fait vivre. Une clef n’est pas un titre de propriété, c’est une responsabilité. Une responsabilité confiée, non pour couronner une compétence mais pour ouvrir la liberté de parler, décider, discerner, agir – sans garantie de réussir.

Voilà la liberté dont il est question ici : non pas être dispensés d’agir, mais être libérés pour agir. Parce que « tu es », tu peux prendre la parole sans savoir si elle sera parfaite, tu peux décider sans être assuré de ne pas te tromper, tu peux t’engager sans avoir à faire de ton engagement la preuve de ta valeur. Tu peux répondre, parce que ce n’est pas ta réponse qui donne sa valeur à ton existence.

Nos villes de César appliquent une autre grammaire : non pas « tu peux » mais « tu dois ». Tu dois réussir, tu dois assurer, tu dois répondre aux attentes. Faire mieux, davantage, plus vite. Même nos Églises, lorsque les envies de puissance les reprennent, connaissent cette petite musique : il faut transmettre, il faut des bénévoles, des conseillers presbytéraux, des jeunes, de l’argent, des projets, des temples pleins… Il faut, il faut, il faut. Et l’Évangile finit en liste de choses à faire.

Bien sûr qu’il faut faire. Pierre reçoit des clefs, pas une chaise longue. Mais ce que nous faisons n’a plus à décider de ce que nous sommes. Servir sans que notre service prouve notre valeur. Prendre une responsabilité sans devenir propriétaire de ce qui nous est confié. Essayer, décider, nous engager, et aussi nous tromper, revenir, recommencer. Et la question revient vers nous : qu’oserions-nous si nous n’avions plus besoin de réussir ? Quelles responsabilités accepterions-nous si nous n’attendions plus d’être certains d’en être capables ? Que deviendraient nos engagements s’ils n’étaient plus des preuves à fournir ?

 

« Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, tout ce que tu délieras sur la terre sera délié aux cieux. » Lier et délier : dans le judaïsme du temps de Jésus, ces verbes disent l’autorité d’interpréter, de permettre ou d’interdire, d’ouvrir ou de fermer. Deux chapitres plus loin, Matthieu étendra cette responsabilité à toute la communauté. Elle n’est donc pas celle de Pierre seul. Et lorsqu’il reprendra ces deux mêmes verbes, il sera question des petits à ne pas mépriser, de la brebis perdue à aller chercher, du frère vers qui ne pas cesser d’aller, et du pardon qui déborde tous nos calculs.

Voilà dans quelle direction l’Évangile oriente l’usage des clefs : non pas occuper davantage d’espace, mais en ouvrir. Et cette responsabilité prendra, dans les mois qui viennent, une acuité particulière. La parole politique se fera plus pressante, elle dira beaucoup qui peut entrer, qui doit rester dehors, à quelles catégories chacun appartient. La politique doit décider, distinguer, tracer des limites : c’est sa responsabilité. Mais lorsque ses catégories prétendent dire toute la vérité d’une existence, c’est là que commence la nôtre : maintenir ouvert un espace où une autre parole puisse être entendue.

Là où le monde dit : « Voilà ce que tu fais, donc voilà ce que tu es », faire entendre le « Tu es » premier de Dieu. Là où les généralités prétendent avoir déjà tout dit, maintenir la possibilité d’une réponse singulière. Là où des existences sont enfermées, délier. Non parce que l’Église détiendrait une puissance supérieure : ce serait précisément se tromper de puissance. Nous sommes partis de là : Césarée de Philippe d’un côté, la croix de l’autre. D’un côté, la puissance qui s’affiche, s’impose et occupe l’espace ; de l’autre, le Christ qui, jusque dans la croix, appelle, interroge, fait place et nous rend libres de répondre.

 

Frères et sœurs, nous avons reçu un nom et nous avons reçu des clefs. L’Église n’était pas le sujet au commencement de cette prédication, elle ne le sera pas davantage à la fin. Car l’unique sujet vivant de l’Évangile, c’est le Christ lui-même : celui qui interroge, appelle, nomme et confie.

Dans les mois qui viennent, quels que soient les Césars qui chercheront à occuper l’espace, le Christ vivant continuera d’appeler et d’ouvrir devant nous un espace de liberté où notre parole est attendue. À nous de répondre de cette liberté et d’en garder l’espace ouvert pour d’autres, de nombreux autres, tous les autres, jusqu’aux extrémités de la terre.

Amen