À chacun son rôle
À chacun son rôle
Prédication du dimanche 18 octobre 2026, par la pasteure Céline Rohmer
Lectures bibliques :
- Esaïe 45, versets 1 à 6
- Matthieu 22, versets 15 à 22
Savez-vous ce qu’est un hypocrite ? Assurément oui. Nous avons tous fait l’expérience, plus ou moins heureuse, de ce petit décalage entre ce qui est vécu de l’intérieur et ce qui paraît à l’extérieur. Un décalage qu’il ne faut d’ailleurs pas trop vite condamner… Que seraient en effet les règles de politesse sans ce petit décalage ? Imaginez un peu s’il s’agissait de dire exactement ce qu’on pense au cuisinier qui s’est donné tant de mal pour réaliser ce plat à l’évidence trop cuit, ou à cette dame ravie de porter cette nouvelle robe à l’évidence trop grande. Ces petits écarts entre ce qu’on dit et ce qu’on pense embellissent le quotidien et le rendent plus aimable. L’hypocrisie, c’est autre chose, elle commence lorsque les pensées et les opinions sont à ce point déguisées qu’elles trompent leur monde et nous rendent dupes. C’est en réalité au théâtre, et plus particulièrement à Molière, que nous devons une bonne part de notre compréhension de l’hypocrisie. C’est Molière, avec son Tartuffe, qui a contribué à imposer dans la langue française cette figure de l’hypocrite, passé maître dans l’art de la dissimulation, particulièrement lorsqu’il s’agit du monde religieux… Mais quels rapports, me direz-vous, entre Molière et la saynète qui se joue ce matin pour nous dans l’Évangile de Matthieu ?
Les hypocrites bien sûr ! Matthieu est, des 4 évangiles, celui qui en parle le plus, et de loin. En grec, la langue dans laquelle Matthieu écrit, un ὑποκριτής, c’est un comédien. Dans l’Antiquité, le mot « hypocrite » désigne l’acteur, celui qu’on se presse d’applaudir dans les théâtres que les Romains ont construits à travers tout l’Empire. Ces comédiens montent sur scène avec un masque aux traits tantôt joyeux, tantôt tristes. Ils jouent un rôle, et c’est précisément à cela que Matthieu s’intéresse : au rôle que chacune, chacun, est appelé à jouer dans ce monde… Bien avant Shakespeare, Matthieu sait que ce monde est un vaste théâtre où nous sommes appelés à devenir acteurs de notre propre vie.
Et d’abord entrent en scène des disciples de pharisiens, des seconds couteaux, soutenus par des Hérodiens, bien déterminés à prendre Jésus dans leur filet. Et le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de le faire parler. Ces comédiens, envoyés en scène par les autorités religieuses et leurs amis politiques, sont des experts dans l’art de manipuler. Leur piège est prémédité, et l’arme qu’ils ont choisie est redoutable : la parole. Nous sommes au 22e chapitre de cet évangile. Voilà plusieurs jours que Jésus est entré dans Jérusalem, où les pouvoirs religieux et politiques cherchent à s’allier pour le réduire au silence. Des jours qu’on s’oppose à la parole qu’il est. Parole de Dieu, incarnée. Parole de vérité, faite de chair et de sang. Cette parole a mis au jour leurs petites combines et leurs grands arrangements dont l’unique but est d’occuper l’entièreté de la scène, de se jouer des autres pour en tirer profit. Ces comédiens-là, ces hypocrites, se sont pris à leur propre jeu. Ils ne cherchent que la gloire du succès et les applaudissements, oubliant qu’ils ne sont pas les auteurs de la pièce qu’ils prétendent diriger, ni de la parole qu’ils prétendent posséder. Ils ont confondu le masque qu’ils portent avec la vérité de leur être… une vérité que, selon Matthieu, Dieu connaît dans le secret.
Le piège tendu est assez simple. Il commence par une mise en condition, une sorte de flatterie qui pourtant énonce deux vérités. La première : Jésus est franc, littéralement, Matthieu écrit que Jésus est vrai, ce qu’il dit procède de la vérité qu’est Dieu. La seconde : Jésus ne tient pas compte de la condition des gens, littéralement, il ne regarde pas au visage des gens, à ce πρόσωπον qui désigne aussi le masque porté au théâtre. La relation que le Christ vient établir avec nous ne se joue pas du côté de ce que voient les autres, mais derrière le masque que nous portons tous, à l’abri des jugements, là, dans la singularité de notre histoire, en un lieu secret que Dieu seul connaît.
Et maintenant, le piège : « Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? » C’est oui ou c’est non, inutile d’argumenter ou de nuancer ta réponse, tu dis oui ou non, tu tranches, tu choisis ton camp. C’est une manière de poser les questions qui n’a pas vraiment disparu de notre vie publique. Une manière brutale, sèche, qui écarte le dialogue, et donc la rencontre, et donc l’autre. Leur question ne s’intéresse pas à la réponse. Après la flatterie qui détournait la vérité, vient la duperie d’une question qui n’en est pas une tant il est vrai que la parole peut prendre l’apparence du dialogue alors qu’elle cherche précisément à le rendre impossible… les jeunes ne sont-ils pas, aujourd’hui encore, parmi ceux qui en font la triste expérience ? Les adversaires de Jésus lui adressent une parole qui cherche à faire taire et non à faire parler. La parole de ces comédiens n’est qu’une réplique écrite d’avance, la parole qu’est le Christ, elle, est une parole vivante qui ouvre l’avenir sans jamais le déterminer.
À leur question manipulatrice, quelle que soit la réponse de Jésus, le piège semble devoir se refermer : ou Jésus dit oui et il se met à dos ceux qui voient dans le tribut une soumission à l’empereur et donc une atteinte à la souveraineté de Dieu, ou Jésus dit non et il s’expose à être dénoncé auprès des autorités romaines comme opposant au pouvoir impérial. Dans les deux cas, ses adversaires pensent avoir gagné.
Il faut la justesse d’une parole vraie, venue de plus haut et de plus loin que nous, pour échapper au piège. Jésus est cette parole. Une parole libre qui échappe au rôle qu’on tente de lui assigner. Une pièce d’argent fera l’affaire. Jésus en appelle à deux éléments : l’effigie et l’inscription. Ou, pour le dire autrement, Jésus en appelle à l’image gravée sur cette pièce et à ce qui est écrit dessus. Et sa question porte sur un point précis : à qui appartiennent cette image et cette écriture ? Voilà ce qu’est une question qui ouvre et en appelle à la parole de l’autre… Parle-moi de cette pièce d’argent à laquelle tu accordes tant d’importance, dis-moi d’où vient ce qui semble avoir une telle autorité dans ta vie, quelle en est la source ?
César prétend être la source de toute valeur dans ce monde. César donne à voir une image qui est de lui, selon lui, pour lui. Il fait graver une inscription qui est de lui, selon lui, pour lui. César joue à César, il joue à Dieu. Et sur la scène du monde, il peut jouir de tous les privilèges que lui procure l’Empire qu’il prétend avoir construit. César se croit à l’origine de ce qui se dit, se décide, se fait et s’imagine. Il se prend pour l’auteur de son image, de sa parole et de sa propre histoire. Vivre en César, c’est vivre comme si nous étions, nous aussi, les auteurs de notre propre existence, des souverains sans autre dieu que nous-mêmes, capables de maîtriser les autres et le monde. Maîtres de notre image, nous croyons l’être en l’exhibant sur les réseaux sociaux, en multipliant les selfies qui ne sont que des mises en scène de nous-mêmes, des effigies que nous nous imaginons à tort maîtriser. Et quand les communicants conseillent à qui veut l’entendre de surtout contrôler le « narratif » de notre vie, n’est-ce pas encore une manière de prétendre contrôler un récit dont nous nous prenons pour les auteurs ? Maîtres de notre vie, nous aimerions tellement l’être…
Jésus rappelle à ces comédiens que c’est d’un autre que nous-mêmes que nous recevons notre image et la parole à partir de laquelle nous écrivons notre histoire. Jésus dissipe la confusion dans laquelle sont pris ces hypocrites : on ne crée pas sa propre image, on ne fabrique pas seul sa propre histoire, c’est d’un autre qu’on les reçoit. Dieu en est l’auteur, il en est la source créatrice, sans pour autant écrire d’avance chacune de nos répliques. Ce que Dieu nous donne, ce n’est pas une histoire dont le dénouement serait déjà connu, c’est une vie à inventer, une parole à faire entendre, un rôle à interpréter librement. Et c’est depuis ce lieu secret où il vient à notre rencontre, là, caché du regard des autres, à l’abri du spectacle du monde, c’est là que cette liberté offerte prend naissance.
« Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » ! Vous n’êtes pas de César, vous êtes de Dieu. Vous n’êtes pas soumis à ce qui prétend maîtriser votre image, dicter votre parole, et écrire votre histoire. Vous êtes de Dieu, de celui qui vous a créés à son image, qui vous parle pour que vous parliez à votre tour, qui vous offre une histoire à vivre sans en déterminer le dénouement. Être de César, c’est être assigné à un rôle dont un autre a décidé. Être de Dieu, c’est recevoir la liberté de jouer son propre rôle.
Cette liberté ne nous retire pas de la scène du monde, bien au contraire, elle nous y engage pleinement. Pouvons-nous encore mesurer la quantité de commentaires que cette réplique de Jésus, car c’en est une, a suscités dans l’histoire du christianisme ? Le nombre astronomique de traités écrits pour défendre l’engagement politique ou, à l’inverse, pour le condamner ! Comme si s’engager dans le monde signifiait nécessairement s’y perdre… Depuis des siècles, le protestantisme témoigne du contraire, en initiant, au cœur de la société, des œuvres et des mouvements qui, au nom de la vérité qu’est Dieu, sont devenus des acteurs indispensables sur la scène sociale. Et notre paroisse sait, et continuera à savoir, prendre sa part à cet engagement… Chacune et chacun de nous le sait aussi.
Prendre notre part à cet engagement, c’est apprendre à discerner ce qui relève de César et ce qui relève de Dieu. Au milieu des discours qui prétendent nous dire quoi penser, quoi dire et comment agir, il s’agit de ne pas confondre la liberté qui nous est offerte avec les pouvoirs qui cherchent à nous la prendre. César n’a pas disparu, il a simplement changé de visage, de masque, de costume, de discours, mais il est là, chaque fois qu’un pouvoir prétend décider à notre place de ce que nous devons être, chaque fois qu’une parole cherche à s’imposer plutôt qu’à se faire entendre, chaque fois qu’on nous assigne un rôle sans nous laisser la liberté de l’interpréter.
Nous-mêmes parfois, nous aimons jouer à César, lorsque nous prétendons savoir mieux que les autres ce qu’ils devraient penser, dire ou faire, et que nous ne leur confions aucun rôle, lorsque nous confondons nos convictions avec la vérité, notre parole avec celle de Dieu. C’est à ce piège que Jésus nous donne d’échapper. Par la justesse de sa parole, il clarifie là où les manipulateurs brouillent les repères. Jésus nous appelle à davantage de clarté : ne pas confondre les autorités, ne pas donner à César ce qui ne lui revient pas, refuser d’accorder à un pouvoir humain la maîtrise totale de notre existence, et ne pas nous prendre nous-mêmes pour des Césars. N’est-ce pas là ce qui se tient au cœur même des débats enflammés que suscite aujourd’hui l’intelligence artificielle ? N’est-ce pas finalement ce qui se tient au cœur de tous les débats dès que l’être humain prétend exercer un pouvoir sans limites, oubliant qu’il n’est ni l’auteur de toute parole ni le créateur de toute vie ?
Frères et sœurs, nous n’avons pas à renoncer à notre parole, bien au contraire, nous avons à parler sans faire taire, à témoigner sans contraindre, à agir sans chercher à dominer, à écouter sans avoir déjà décidé de ce que nous ferons de la réponse. Nous sommes appelés à jouer notre rôle sur la scène du monde.
C’est ce que Dieu rappelle à Cyrus, le roi de Perse dont parle Ésaïe, un souverain étranger qui ne connaît même pas le Dieu d’Israël et que Dieu appelle pourtant son messie ! À Cyrus qui pourrait se croire maître du monde, Dieu rappelle qu’il n’est pas l’auteur de l’histoire, qu’il n’y a pas d’autre Seigneur que lui seul : « Je t’ai élu, lui dit-il, je t’ai appelé par ton nom, je t’ai qualifié et je t’ai mis le ceinturon sans que tu me connaisses ! » … Et Dieu de lui en faire la promesse : « devant toi, je marcherai, les terrains bosselés, je les aplanirai, les battants de bronze, je les briserai… » Sans que nous le connaissions, déjà la parole de Dieu nous précède… Sans que nous sachions ce que sera demain, déjà sa présence nous ouvre un avenir possible.
Un jour, dans l’histoire de l’humanité, cette parole et cette présence, Dieu les a incarnées en Jésus le Christ. Lui ne portait pas de masque et ne jouait aucun personnage. Il était la parole même qu’il prononçait. C’est cette parole que les hypocrites ont voulu faire taire jusqu’à le mettre à mort, croyant ainsi pouvoir écrire eux-mêmes la fin de son histoire. Mais Dieu leur a donné tort en ressuscitant le Christ… Ce n’est pas aux puissants de ce monde qu’appartient le dernier mot, c’est à Dieu seul.
Dès lors, frères et sœurs, de quoi pourrions-nous avoir peur ? Jouons notre rôle, librement, joyeusement, fraternellement, jouons notre rôle sur cette scène du monde, parfois cruelle comme une tragédie, parfois heureuse comme une comédie, mais jouons sans craindre de manquer notre réplique, sans chercher à écrire celle des autres. Notre auteur se tient là, dans le lieu secret, à l’abri des regards, nous inspirant les mots et les gestes qui pourraient nous manquer, portant sur chacune et chacun de nous un regard de reconnaissance et d’amour, se réjouissant de nous voir jouer ensemble. Et puisque le rideau n’est pas encore tombé, c’est à nous de jouer !
Amen
