Affaire non conclue
Affaire non conclue
Prédication du dimanche 16 août, par la pasteure Céline Rohmer
Lectures bibliques :
- Esaïe 56, versets 1 à 8
- Romains 11, versets 13 à 15 et 29 à 36
Il y a des textes qui nous imposent leurs réponses. Et puis il y a des textes qui nous offrent des questions. Les textes bibliques sont de ceux-là. Aucun des textes réunis dans nos Bibles n’impose à notre intelligence ce qu’il faudrait penser, aucun d’eux ne dicte à notre cœur ce qu’il faudrait croire. Les textes bibliques n’ont pas pour vocation de clore les débats. Avec eux, la parole s’ouvre toujours, non seulement elle ne cesse de parler mais elle ne cesse de faire parler. Avec eux, l’affaire n’est jamais conclue. Et s’il y avait bien un texte pour nous en convaincre, c’est celui de l’épître aux Romains que nous venons d’entendre.
Un texte compliqué, trouble, difficile à suivre. Depuis plus de deux chapitres, Paul réfléchit à voix haute. Il cherche, il avance, revient sur ses arguments, il hésite, réfute, se reprend, reformule. Lire les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains, c’est véritablement entendre Paul penser, c’est le voir à l’œuvre, dans un travail qu’il mène avec autant de douleur que de sincérité.
C’est que l’affaire est grave : Paul s’interroge ici sur le sens de l’élection d’Israël et, à travers elle, sur la fidélité de Dieu à ses promesses. Car si Dieu a mis à l’écart Israël pour la réconciliation du monde, dit Paul, si Dieu a élu Israël et qu’Israël refuse l’Évangile du Christ, alors qu’en est-il, se demande Paul, de la fidélité de Dieu à l’égard d’Israël ? Qu’en est-il de la promesse qu’il a faite à son peuple ? Dieu pourrait-il être infidèle à sa propre parole ? Dieu pourrait-il ne pas tenir promesse ? Il est troublant, et même déchirant, de mesurer aujourd’hui encore le poids de ces questions que Paul adresse à la petite communauté des partisans du Christ installée à Rome. Une communauté mélangée, où les origines juives des uns et les origines païennes des autres cohabitent difficilement.
Bien entendu, nous ne résoudrons pas toutes ces questions ce soir – il nous faudrait quelques dimanches supplémentaires, et il nous faudrait surtout affronter la redoutable diversité des interprétations, souvent contradictoires, auxquelles ces chapitres ont donné lieu au fil des siècles – non, nous ne résoudrons pas ici et maintenant l’affaire de Paul. Lui-même, parvient-il vraiment à la résoudre ? Certains en doutent. Et c’est peut-être là que commence pour nous la Bonne Nouvelle…
Ce que Paul nous donne ici, ce ne sont pas d’abord des réponses. Paul ouvre un débat, il pose des questions, il se méfie des explications faciles entendues ici ou là. Paul cherche à rendre compte, honnêtement et rigoureusement, de la vérité de l’Évangile qui l’anime et qui l’a envoyé auprès des nations. Avec Paul, recevoir l’Évangile, lui abandonner sa confiance, ne dispense pas de chercher. Au contraire. Avec Paul, la révélation de Dieu à l’humanité à travers la mort et la résurrection de Jésus le Christ, n’est pas une conviction qui viendrait balayer nos interrogations. La conviction que Dieu aime et sauve quiconque, ici et maintenant, tel qu’il ou elle est, n’embrigade pas notre pensée – au contraire, elle la met en mouvement, l’oblige à chercher encore.
La réponse, partielle et fragile, à laquelle Paul est sur le point de parvenir dans ce chapitre 11, se fait jour en cours de route, elle ne lui est pas donnée d’un bloc, elle advient au fil de sa pensée et de ses efforts, dans une sorte de bataille avec Dieu – une bataille menée, comme Job en son temps, par un homme déterminé à ne rien céder ni de son cœur, ni de son âme, ni de son intelligence. C’est un long et difficile parcours – que la transmission de cette épître aux Romains nous permet d’ailleurs de revivre à chacune de nos lectures – un parcours fait d’arguments successifs et qui finit par aboutir à deux idées principales. La première est que Dieu justifie maintenant quiconque croit en lui – Juif ou païen, issu d’Israël ou non – c’est la promesse de l’Évangile, dit Paul, et la fidélité de Dieu déborde tous nos raisonnements. La seconde, c’est que la miséricorde de Dieu sera pour tous, sans aucune distinction, parce que tous ne sont justes que par grâce – en Christ, Dieu fait miséricorde sans regarder aux catégories d’appartenance avec lesquelles Paul a appris à interpréter le monde.
Parvenu là, Paul peut enfin pousser un cri : pas un cri de victoire, un cri de confiance. Il ne crie pas Eureka ! comme s’il avait résolu un problème mathématique, il crie sa confiance en l’infinie grandeur de Dieu : « Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! […] Tout est de lui, et par lui, et pour lui ». Paul, l’apôtre des nations, rend grâce, sous nos yeux, au Dieu dont il a éprouvé la fidélité de tout son cœur, de toute son âme et de toute son intelligence.
Devant ce qui lui échappe, Paul ne se précipite pas pour fabriquer une théologie, ni pour reprendre le pouvoir sur ce qu’il ne comprend pas. Paul ne cherche pas à faire tenir un système, il cherche à comprendre comment Dieu tient parole. Sa conviction que Dieu aime et sauve quiconque, ici et maintenant, tel qu’il ou elle est, ne conclut pas son affaire : elle la nourrit, elle met sa pensée au travail. Paul résiste au désir d’enfermer Dieu dans ses raisonnements à lui. Il laisse Dieu être Dieu. Dit autrement, la foi de Paul ne lui donne pas la solution à son problème, elle lui donne la confiance nécessaire pour continuer à le penser et pour se risquer à formuler quelques réponses.
Imaginez un instant la tête qu’ont dû faire les partisans du Christ installés à Rome à la lecture de cette lettre. Ils ne s’attendaient certainement pas à autant d’hésitations de Paul, lui dont on connaissait déjà la force de pensée. Pendant que leurs clans se crispaient sur des questions identitaires, que leurs divisions se durcissaient et rendaient leur vie commune de plus en plus difficile, ils attendaient sans doute des réponses claires, des directives, des affirmations solides à revendiquer. Ils n’en auront pas.
Non seulement Paul ne leur délivre aucune réponse facile mais, dans sa réflexion sur le rejet de l’Évangile par une partie d’Israël, Paul se refuse à trois choses au moins. Trois refus qui structurent sa pensée et qui pourraient bien, aujourd’hui encore, nous aider à traverser les crispations identitaires qui ne cessent de se durcir autour de nous.
Premier refus : Paul refuse toute logique de remplacement. Ici, il faut avancer avec une extrême prudence, parce que les mots de Paul ne sont plus les nôtres. Lorsque Paul écrit Israël, Juifs, païens, il ne dessine pas la carte religieuse que nous avons aujourd’hui en tête. Paul lui-même n’est pas chrétien au sens où nous employons aujourd’hui ce mot. Il est juif et ne cesse pas de l’être parce qu’il reconnaît en Jésus le Christ. L’Israël dont il parle n’est pas l’État d’Israël que nous connaissons, les païens de Paul ne sont pas les non-chrétiens actuels, et les partisans du Christ auxquels il s’adresse ne constituent pas encore l’Église chrétienne séparée du judaïsme qui émergera bien plus tard. Il faut le rappeler avec force, parce que plaquer nos catégories sur celles de Paul peut devenir terriblement dangereux. Deux mille ans d’histoire ont chargé ces mots d’un poids que Paul ne pouvait évidemment pas connaître.
Si nous oublions cela, nous pouvons faire dire à Paul à peu près n’importe quoi, et surtout le pire : que Dieu aurait rejeté son peuple, que l’Église aurait pris sa place, que l’élection d’Israël aurait été transférée à d’autres, que les uns seraient désormais dedans parce que les autres auraient été mis dehors… Paul dit exactement le contraire. « Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables », écrit-il. Irrévocables. Dieu ne reprend pas ce qu’il a donné. Dieu ne rature pas une promesse pour en écrire une autre. Dieu ne choisit pas les uns en cessant d’avoir choisi les autres. Personne ne prend la place de personne. Voilà ce que Paul nous donne à entendre ce soir : pour faire place à quelqu’un, Dieu n’a pas besoin de retirer celle d’un autre. Avec lui, aucune logique de remplacement ne tient : c’est toujours parmi d’autres et avec d’autres que nous prenons place.
Deuxième refus : Paul refuse de rompre avec ceux dont il se sait séparé. Rupture et séparation sont deux choses distinctes. Paul est convaincu de la vérité de l’Évangile, mais précisément parce que cette vérité est celle de la grâce inconditionnelle de Dieu, elle ne peut pas lui servir à disqualifier celui ou celle qui ne la reconnaît pas. Dit autrement, on ne peut pas prêcher un Dieu qui fait grâce sans distinction, et utiliser cette grâce pour tracer des frontières supplémentaires. Avec lui, aucune logique de rupture ne tient : c’est toujours avec celles et ceux dont nous sommes séparés que nous avons à penser, à vivre et à aimer.
Troisième refus : celui d’avoir le dernier mot. Paul ne donne pas de solution théologique qui réglerait une fois pour toutes, la question qui le tourmente. Sa démarche est bien plus exigeante : elle l’oblige à prendre au sérieux les choix, les refus, les divisions, sans jamais les considérer comme définitifs. Paul n’efface rien de ce qui nous sépare les uns des autres, mais il refuse de préjuger de ce que Dieu peut encore accomplir. Il écrit : « Dieu a enfermé tous les hommes dans la désobéissance pour faire à tous miséricorde. » Comment ? Paul ne le dit pas. Il refuse simplement de décider jusqu’où peut aller la miséricorde de Dieu. Avec lui, aucun verdict définitif ne tient : c’est toujours à Dieu que revient le dernier mot.
Ne pas remplacer. Ne pas rompre. Ne pas avoir le dernier mot. Trois refus qui esquissent pour nous une manière de croire et de penser, de nous tenir devant Dieu et devant les autres. L’affaire non conclue de Paul est évidemment notre affaire.
Car notre époque, elle, adore conclure. Vite et fort. Elle sait désigner ceux qui seraient de trop, ceux qui menaceraient notre identité, notre sécurité, notre manière de vivre. La parole de haine se décomplexe, des tribunes politiques aux réseaux sociaux. Des mots qu’on croyait infréquentables entrent tranquillement dans le débat public : on parle désormais de « remigration », autrement dit de ceux qu’il faudrait faire repartir, remettre dehors. On dresse des frontières toujours plus hautes pour préserver la sécurité et la tranquillité de quelques-uns, quitte à laisser d’autres mourir en mer ou sur nos plages. On sait même se servir de Dieu : ici ou là l’Évangile est brandi pour bénir la puissance, justifier la domination, sanctifier nos appartenances, décider qui serait dedans et qui devrait rester dehors.
C’est là que les refus de Paul nous sont nécessaires. Paul ne répond pas à la violence des frontières en en traçant de nouvelles. Il ne défend pas l’Évangile en désignant des ennemis. Il ne protège pas la vérité dont il vit en la transformant en instrument de pouvoir. Il fait exactement l’inverse : plus le conflit se durcit, plus il s’oblige à penser ce qui le relie encore à ceux dont il est séparé. Au moment précis où tout nous pousse à fabriquer du dehors, l’Évangile nous oblige à penser la relation.
Et pour cela, il suffit à Paul de se souvenir qu’il n’est pas le premier. Nous non plus, nous ne sommes pas les premiers. Nous recevons une histoire. Nous recevons Israël. Nous recevons une Église. Nous recevons une foi que d’autres ont portée avant nous. La grâce de Dieu elle-même nous précède. Dès lors, comment pourrions-nous nous en prétendre propriétaires ? Comment ce que nous avons reçu gratuitement pourrait-il devenir entre nos mains un moyen d’en priver les autres ?
Voilà qui déplace sérieusement notre manière de parler de celles et ceux que nous appelons si vite les « éloignés », les « distancés ». Car l’Évangile paulinien nous apprend justement qu’il n’y a pas, d’un côté, ceux qui posséderaient leur place et, de l’autre, ceux auxquels il faudrait éventuellement en faire une. Nous recevons toutes et tous notre place parmi d’autres et avec d’autres. Nous ne décidons pas de la place des autres.
Voyez que l’épître de Paul ne cherche pas à nous imposer ses réponses. Son affaire nous offre bien mieux : elle nous offre une manière de résister. Quand les discours se durcissent, quand la haine se décomplexe, quand des responsables politiques recommencent à nous expliquer qui est vraiment d’ici et qui devrait en partir, quand Dieu lui-même est enrôlé au service de nos combats, Paul ouvre un chemin : continuer à penser devant Dieu, de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre intelligence, à ce qui nous relie aux autres. À tous les autres.
Ne pas remplacer. Ne pas rompre. Ne pas avoir le dernier mot. Parce que le dernier mot n’appartient qu’à Dieu et qu’il nous parvient, aujourd’hui encore, sous la forme d’une promesse… Bien avant Paul, le prophète Esaïe l’avait entendue : « Ma Maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples. »
Ni pour les uns à la place des autres.
Ni pour les uns sans les autres.
Pour tous les peuples.
Amen
