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Besoin de vacances ? Jésus annonce le repos

Prédication du dimanche 5 juillet 2026, par la pasteure Céline Rohmer

 

Besoin de vacances ? Jésus annonce le repos

Prédication du dimanche 5 juillet 2026, par la pasteure Céline Rohmer

 

Lectures bibliques :

  • Zacharie 9, versets 9 et 10
  • Matthieu 11, versets 25 à 30

 

 

Premier dimanche de juillet. Depuis quelques jours, on ne parle plus que de deux choses : gagner… et partir. Gagner la Coupe du monde, partir en vacances. La victoire d’un côté, le repos de l’autre. Mais à voir la manière dont nous courons après le repos, je me demande s’il n’est pas devenu plus difficile de se reposer que de battre l’équipe du Paraguay…

Le repos tant attendu ressemble de moins en moins au repos. D’abord, il faut l’organiser : réserver, prévoir, optimiser, comparer, choisir. Puis il faut réussir ses vacances (comme on doit réussir le reste) et montrer qu’on a su profiter : revenir avec un visage bronzé, un corps reposé, et quelques photos de coucher de soleil, histoire de prouver que, nous aussi, nous avons su décrocher. Nous sommes passés experts dans l’art de transformer le repos en performance. Même les vacances sont devenues quelque chose qu’il faut réussir. Pour jouer à ce jeu social-là, encore faut-il, me direz-vous, avoir la chance de partir. Aujourd’hui, pour beaucoup, la première victoire est déjà de pouvoir offrir quelques jours de vacances à sa famille. Le Secours populaire rappelle qu’un enfant sur trois ne quittera pas son domicile cet été. Les vacances sont devenues un privilège, comme si le repos lui-même devait désormais se gagner.

Pas étonnant, alors, que nous soyons fatigués. Parce que notre fatigue ne vient pas seulement de ce que nous faisons, elle vient aussi de cette impression qu’il faut sans cesse produire quelque chose : produire des résultats, produire du sens, produire du bonheur, produire sa propre existence. Comme si, au bout de tous nos efforts, nous pouvions enfin mériter le repos.

 

Cette fatigue-là n’est pas nouvelle. Elle accablait déjà les hommes et les femmes auxquels Matthieu adresse son évangile. C’est même précisément à cette fatigue-là que Jésus répond ce matin. Et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il le fait d’une manière surprenante. Parce qu’avant de parler repos, Jésus prie. Le repos commence dans la prière. Nous attendrions une méthode, quelques conseils, des règles pour mieux vivre. Non. Jésus rend grâce. Et la raison de son action de grâce est plus surprenante encore : « je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits. » (v. 25).

Dans sa prière, Jésus célèbre une révélation. Quelque chose est révélé. Quelque chose est donné par Dieu. Quoi exactement ? Le texte ne le dit pas. L’évangile ne dit pas d’abord ce que Dieu donne, il dit comment Dieu donne, comment il agit, comment il révèle. Dieu ne transmet pas une information. Il se donne lui-même. Il vient lui-même à notre rencontre. Voilà la révélation. Et ce don est pour les tout-petits. Oh ! Il ne s’agit pas d’une condamnation de l’intelligence. Le problème n’est pas de penser ni de chercher à comprendre. La foi n'est jamais l'ennemie de l'intelligence. Elle est l'ennemie de la prétention. Le problème, c’est de croire qu’on peut atteindre par sa propre compréhension ce que Dieu seul peut donner. Les sages et les intelligents dont parle ici Jésus sont cette part de nous qui veut maîtriser son existence, construire son bonheur, garantir son avenir. Cette part de nous qui préfère tenir Dieu entre ses mains plutôt que de se laisser saisir par Lui.

Les tout-petits ne sont pas ceux qui savent ou comprennent moins. Ils sont ceux qui acceptent de recevoir ce qu’ils ne peuvent produire eux-mêmes. Les sages et les intelligents cherchent à atteindre Dieu. Les tout-petits découvrent que Dieu les a déjà rejoints. Voilà toute la différence. Dieu ne se possède pas, Il se reçoit. C’est ce même mouvement que Jésus racontera en paraboles : ce Royaume des cieux (qui échappe lui aussi à toute définition) est semblable à un trésor caché dans un champ, à une perle de grand prix, à un peu de levain enfoui dans la pâte. Toujours la même histoire : quelque chose est déjà là, invisible à qui veut s’en emparer, mais reçu avec émerveillement par celui ou celle qui consent à l’accueillir.

Cette manière d’agir n’est pas propre à Matthieu, nous l’avons entendue également dans la prophétie de Zacharie : le roi attendu n’arrive ni sur un cheval de guerre ni à la tête d’une armée victorieuse. Il ne vient ni avec des chars ni avec des armes. Il entre humblement à Jérusalem, monté sur un ânon. Dieu vient…mais jamais par le chemin que nous aurions choisi. Nous attendons des méthodes, Dieu offre une révélation. Nous attendons un roi triomphant, Dieu nous donne le Christ. Et lorsque cette révélation advient, elle ne nous apporte pas une connaissance de plus, elle transforme notre existence, elle ouvre un chemin, elle met en mouvement. Les tout-petits ne comprennent pas moins, ils consentent davantage : eux, acceptent que leur existence soit déplacée par ce que Dieu révèle. Le théologien Dietrich Bonhoeffer avait cette formule, il écrivait : « Nous devons nous laisser interrompre par Dieu »[1]. Frères et sœurs : quand acceptons-nous d’être interrompus par Dieu ? Quand acceptons-nous qu’Il vienne déranger nos projets, nos calculs, nos logiques ? Quand consentons-nous à être de ces tout-petits qui reçoivent ce que Dieu ne cesse de leur révéler ?

Quand une existence se laisse ainsi interrompre par Dieu, alors les paroles de Jésus changent de visage. Elles ne sont plus des ordres, elles deviennent des appels : Venez ! Prenez ! Apprenez ! Trois conséquences de la révélation offerte. Trois appels, nous dit Matthieu, qui mettent une vie en mouvement.

 

Et d’abord, venez à moi ! Parce que Dieu se révèle dans notre existence, lui le premier, nous pouvons aller à lui. Venir au Christ n’est pas la condition de la révélation, c’est sa conséquence. Nous ne venons pas pour que Dieu se révèle, nous venons parce qu’il nous a rejoints. D’ailleurs il ne dit pas cherchez-moi, il dit venez ! Comme si le plus difficile n’était pas de trouver Dieu mais de consentir à nous laisser trouver par lui. Venez ! c’est l’élan reçu par celui ou celle dont la vie vient d’être déplacée. C’est le premier geste du disciple. Venir, c’est quitter l’immobilité, c’est consentir à laisser derrière soi l’illusion de tout maîtriser. C’est aller vers Celui qui nous précède déjà.

Mais cet élan ne nous dispense pas d'un joug à porter. Prenez mon joug ! Ce deuxième appel peut surprendre. Après tout, nous étions venus chercher le repos…alors, pourquoi Jésus nous parle-t-il maintenant d'un joug ? Remarquez, il ne dit pas prenez un joug, il dit prenez mon joug. Parce que Jésus sait que personne ne traverse cette vie sans porter un joug. Nous portons toutes et tous quelque chose : le joug de la réussite, celui de la performance, celui de nos responsabilités et de nos inquiétudes. Parfois même le joug des exigences que nous nous imposons à nous-mêmes. Notre époque imagine volontiers que la liberté consiste à ne plus rien porter. Nous rêvons d'une existence où plus rien ne pèserait sur nos épaules. Mais cette liberté-là est une illusion.

La question n'est donc pas : porterons-nous un joug ? La question est : sous quel joug voulons-nous marcher ? Le joug du Christ n'ajoute pas un poids supplémentaire à ceux qui nous écrasent déjà. Il les remplace. Un joug n'est pas seulement un poids, c’est aussi ce qui permet d'avancer à deux. Lorsque Jésus nous invite à prendre son joug, il ne nous demande pas de porter davantage. Il nous invite à marcher avec lui. À apprendre de lui une autre manière d'habiter le monde. Voilà pourquoi son joug est doux et son fardeau léger. Pas parce que nos responsabilités disparaîtraient soudainement, mais parce que nous ne les portons plus seuls.

Le Christ ne nous promet pas une vie sans fardeau. Il nous promet de ne plus les porter seuls. Voilà le paradoxe du joug du Christ. Il ne nous retire pas du monde. Il nous apprend à l'habiter autrement. Son joug ne nous dispense ni d'aimer, ni de servir, ni de nous engager, il nous rend libres de marcher avec lui plutôt que de plier sous le poids de nous-mêmes.

Et Jésus ajoute enfin : apprenez de moi ! Littéralement, le grec dit bien cela : apprenez de moi ! On pourrait aussi traduire par : devenez mes apprentis ! Le mot est magnifique : il dit qu’un disciple n’est jamais un spécialiste de Dieu, c’est un apprenti. Quelqu’un qui marche aux côtés de son maître et apprend, peu à peu, sa manière d’habiter le monde. C’est drôle, au moment où les écoles ferment pour les vacances, Jésus, lui, ouvre une école. Mais une école où on n’apprend ni à réussir davantage ni à produire davantage, une école où on apprend à devenir pleinement humain. À regarder autrement celui ou celle qui se tient près de nous, à prendre soin autrement de cette terre qui brûle, à espérer autrement pour les vivants qui l’habitent, à vivre en enfants du Père, Seigneur du ciel et de la terre.

Frères et sœurs, être disciple n’est pas un statut, c’est un apprentissage, chaque jour, toute une vie. Voilà où conduit la révélation. Les tout-petits dont parlait Jésus ne sont pas devenus des savants, ils sont devenus des disciples, des apprentis.

Et c’est seulement maintenant que nous pouvons revenir à la promesse par laquelle tout avait commencé, puisqu’après tout, nous étions venus pour avoir du repos…

 

Ce que Jésus appelle le repos ne ressemble pas vraiment à ce que nous appelons des vacances. Le repos dont parle Jésus n’est pas l’arrêt de toute activité, ni un temps où plus rien ne pèserait sur nos épaules. Ce n’est pas de ce repos-là que parle l’Évangile. Parce que si Jésus ne promettait que quelques jours de répit, son Évangile ne pèserait pas bien lourd…

Que pèserait-il face aux guerres qui continuent de ravager notre monde ? Face aux peuples qui vivent sous les bombes, aux familles jetées sur les routes de l’exil, aux enfants qui grandissent dans la peur ? Et ces derniers jours, nous l’avons encore éprouvé : il n’y a pas que les êtres humains qui sont fatigués. C'est le monde lui-même qui fatigue. Notre terre est épuisée. Les journées suffocantes que nous traversons ne sont plus de simples épisodes de chaleur estivale. Elles sont le signe tangible d'un dérèglement profond : comme les guerres disent la violence des hommes, cette canicule dit la violence que nous faisons subir à la création. La terre aussi porte un joug devenu trop lourd.

Le repos annoncé par le Christ est donc d’un tout autre ordre. Il ne s’agit pas de sortir du monde, mais de l’habiter autrement. Son repos n’est pas l’inaction, il est la restauration de relations justes, avec Dieu, avec les autres, avec nous-mêmes, avec cette création qui nous est confiée. On vit reposé lorsque notre valeur ne dépend plus de nos performances. Lorsque nous cessons enfin de croire que nous devons produire notre propre existence. Lorsque nous découvrons que notre vie est précédée par un amour qui ne se mérite pas, et que nous cessons de porter seuls ce que Dieu n’a jamais cessé de porter avec nous.

Au commencement de la Bible, vous vous en souvenez, Dieu se repose le septième jour, pas parce qu’il est fatigué, mais parce qu’il sanctifie le temps, il introduit une limite, une respiration. Comme pour rappeler à l’être humain que tout ne dépend pas de lui, que le monde n’est pas un bien à exploiter sans fin, mais une création à recevoir, à contempler, à habiter.

Et le Christ accomplit cette promesse : le repos qu’il annonce ne nous retire pas de la vie, il nous apprend à la vivre autrement, à re-poser notre existence, à la poser de nouveau en la remettant entre les mains de Celui qui nous a rejoints bien avant que nous ne pensions venir à lui.

Alors les trois appels de Jésus résonnent autrement.

Venez, parce que Dieu est déjà venu à vous. Prenez son joug, parce que vous n’avez plus à porter seuls ce qui vous écrase. Apprenez de lui, parce qu’il existe une autre manière d’habiter ce monde.

Et les vacances alors ? Dans quelques semaines, elles seront terminées. Les valises seront rangées. Le bronzage s’effacera. Le rythme quotidien reprendra. Mais si, d’ici là, nous avons appris du Christ à re-poser notre vie en Dieu, alors le véritable repos, lui, ne prendra pas fin avec l’été. Les vacances passent. Le repos du Christ demeure. Et aujourd’hui, premier dimanche de juillet, il vous est donné.

Amen

 

[1] Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire