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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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Résister à la tentation ?

Prédication du dimanche 5 mars 2017

Lectures bibliques :

  • Genèse 2, 7-9 et 3, 1-7
  • Romains 5, 12-19
  • Matthieu 4, 1-11

 

Je ne sais pas si vous êtes comme moi... J’aimerais bien être mieux dans ma peau. J’aimerais bien pouvoir me laisser aller à l’avenir. J’aimerais bien pouvoir faire ce que je veux.  
Je ne vous connais pas mais les sociologues disent que nous fonctionnons comme cela. Donc vous aussi sans doute. Redoutables sociologues qui nous tendent un miroir. Indispensables sociologues.

Mais comment faire pour aller bien ? Les sociologues montrent aussi ce que la société nous propose pour satisfaire ces désirs. Notre monde obéit à trois commandements impératifs qui s’imposent à nous de plus en plus. Premier commandement : « Tu dois consommer » : le bonheur réside dans l’accumulation, l’argent facile, le gaspillage, le toujours plus. Si j’ai, je suis ! Deuxième commandement : « Tu dois rester jeune » : culte du corps, de la jeunesse, de la vitalité, de la beauté, de l’éternité. Si je suis jeune, j’existe ! Troisième commandement : « Tu dois t’amuser » : nous sommes dans une société de loisirs et de distractions, de divertissements, d’actualité vue comme un spectacle éphémère, un monde en adolescence permanente. « Si ça me plaît, je reste » ! 
C’est simple : pour réussir ta vie, tu dois consommer, tu dois t’amuser, tu dois rester jeune... Et alors ta vie sera valable !

Notre monde fonctionne comme cela. C’est dans ce contexte que nos vies se déroulent. Avec des contradictions, des écartèlements, des souffrances, du malheur parfois... Car nous sentons bien que ce n’est pas si simple que ça. Que ce qui nous tente est peut-être ce qui nous tue. Consommer sans fin… et tant pis pour l’environnement ou la solidarité. Etre perpétuellement jeune… et malheur aux personnes âgées, handicapées ou souffrantes. S’amuser toujours… et tant pis si tout paraît futile ou trop complexe, si on n’a pas envie.
Nous sentons bien qu’il y a derrière ces impératifs quelque chose qui ne va pas… Mais comment faire autrement ?

Et voilà les textes de ce jour, premier dimanche du temps de la Passion, début des quarante jours qui nous mènent à Pâques. 
Le récit fondateur de la Genèse nous révèle, mieux encore que les sociologues, notre anthropologie profonde : l’homme désire ce qu’il ne peut pas posséder, la vie, la maîtrise du bonheur et du malheur, il veut devenir Dieu. Mais quand il s’empare de la vie, quand il décide ce qui est bien et ce qui est mal, il se voit nu, il prend conscience de sa vulnérabilité, de sa finitude, de son péché. Au bout de la tentation, la chute. 
La lettre de Paul aux Romains nous annonce la grâce de Dieu : le salut est possible, l’Evangile nous rend justes, c’est-à-dire bien ajustés à Dieu, à nous-mêmes, aux autres. Comme par un seul homme (Adam), la condamnation est arrivée – c’est-à-dire : comme au cœur de notre humanité est tapi le mal –, par un seul (Jésus) est offert notre salut – c’est-à-dire s’ouvrent des brèches dans les forces de mort et s’épanouit la vie véritable ! L’Evangile tient dans cette affirmation fondamentale : « Par le seul Jésus-Christ, Dieu donne gratuitement ses bienfaits aux êtres humains et il les rend justes » (Rm 5, 17). 
Et puis l’Evangile de Matthieu, Jésus soumis à la tentation. Jésus tenté dans le désert, lieu de solitude ; dans la faim, temps de souffrance ; par le diable, ce mal qui rôde autour de lui. Jésus tenté comme nous, dans nos temps de solitude et de faiblesse, de souffrance et de fragilité. Jésus éprouvé... comme nous. Un récit où le voilà si proche de nous, dans cette bonne nouvelle réconfortante d’un Dieu qui sait ce que nous traversons. Un Dieu tout proche, qui nous aide à réaliser ce que nous vivons, pour nous aider à avancer.

Reprenons…

1 – Tentations

Jésus est soumis aux assauts du diable, c’est-à-dire de ce qui veut nous entraîner dans le mal. Il traverse les mêmes tentations que nous.

a- « Être bien dans sa peau »...

Première tentation : « Etre bien dans sa peau »... Voilà une des tentations dominantes de nos vies, parce que dominante dans notre culture : il n’est qu’à voir le succès de tous les magazines ou livres qui nous proposent de guérir, d’être zen, épanouis, beaux, séduisants. C’est un désir légitime, bien sûr. C’est aussi un piège. Comme l’est la tentation, quand on a faim, de changer les pierres en pain : « Si tu es le Fils de Dieu, dis à ces pierres : “Changez-vous en pains ! ” »
Piège de chercher dans l’illusion ce que nous croyons apporter le bonheur, ce qui peut donner sens à la vie. Frénésie de consommation, comme si dans la dépense, l’accumulation, la dernière mode se trouvait le remède à notre faim de vivre. Comme si, sans aligner les objets et les activités, les opinions (les dernières), nous n’étions rien. Nous la connaissons bien, cette tentation de « faire » pour croire que notre être est vrai, et sa vanité : on cherche alors toujours un nouvel objet... et on reste insatisfaits.

b- « Advienne que pourra ! »

Deuxième tentation : « Advienne que pourra ! ». Quand nous sommes conscients, à force d’écœurement, que la consommation à tout va, placée constamment au centre, ne donne pas vraiment sens à notre vie, nous sommes tentés par le relâchement, l’abandon, le laisser aller : « on verra bien », peut-être que tout ça s’arrangera, sans doute les événements (ou les autres) décideront à ma place... : « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ! En effet, dans les Livres Saints on lit : “Dieu commandera à ses anges de te porter dans leurs bras pour que tes pieds ne heurtent pas les pierres.” »
Tentation de sauter dans le vide : quelque chose ou quelqu’un sera bien là pour me prendre dans ses bras avant que mes pieds ne heurtent la terre. A l’adolescence, c’est la prise de risques : rien ne pourra vraiment arriver de grave. Pour notre société, c’est la fuite en avant, sans responsabilité sur le lendemain. Un jeunisme perpétuel. Pour nos vies, c’est la tentation du laisser-aller, la fausse espérance qui n’est que l’alignement des jours qui passent et sur lesquels nous renonçons avoir prise. Tentation de la démission...

c- « Mon désir fait loi »

Troisième tentation : « Mon désir fait loi ». Tentation si courante dans notre vie. Etre soi-même sa propre norme. Ne voir que ses droits, ses privilèges, ses avantages : moi d’abord, puisque tout tourne autour de moi ; mon désir en premier, indiscutable et légitime car… le mien : « Mets-toi à genoux devant moi pour m’adorer, et je vais te donner tous les royaumes du monde, avec leur richesse. »
C’est le piège de l’idole : « prosterne toi devant moi et tout sera à toi ». Traduction contemporaine : « adore-toi toi-même et tu seras le maître de ta vie ». Le diable aujourd’hui c’est nous-même, ce regard centré sur nous, cette espèce d’individualisme égocentrique qui s’empare frénétiquement de notre société et derrière lequel nous courons jour après jour, y compris dans notre vie d’Eglise : elle ne m’intéresse que si je trouve ce que je veux, que si elle est ce que je désire, que si j’y entends ce que je crois déjà. « Mon désir fait loi », la tentation du pouvoir.

Trois tentations qui sont les nôtres chaque jour et qui sont celles que Jésus affronte dans le récit de ce jour. Jésus proche de nous, solidaire de nous quand nous sommes tentés, et Jésus qui résiste, qui sort vainqueur... C’est cela qui compte : il nous ouvre un chemin de salut, une voie de sortie, une possibilité de résister.
Comment ?

 

2 - Résistance

Ce que Jésus traverse, ce sont nos tentations. Ce qui aide Jésus à résister, c’est donc ce qui peut nous aider. Trois éléments.

a- L’Ecriture

A chaque tentation que le diable lui soumet, Jésus oppose un verset de l’Ecriture, tiré du livre du Deutéronome, une parole donnée par Dieu à son peuple dans le désert, traversant 40 années d’épreuve avant la terre promise : « Dans les Livres Saints on lit : … ». Ce n’est pas une recette miracle : méfions-nous de ceux qui ont toujours un verset à dégainer : dans ce texte le diable aussi cite l’Ecriture (Ps 91, 11-12) pour troubler Jésus ; citer l’Ecriture ne suffit pas, on peut la manipuler. Ce qui compte c’est de rester ancré dans l’Ecriture, sa méditation, sa prière. L’Ecriture qui nous rappelle, comme le dit Jésus, que « Le pain ne suffit pas à faire vivre l’homme. Celui-ci a besoin aussi de toutes les paroles qui sortent de la bouche de Dieu » (Dt 8, 3) ; ce n’est pas notre avidité de consommation matérielle qui donne sens à notre vie. « Tu ne dois pas provoquer le Seigneur ton Dieu » (Dt 6, 16) en l’appelant, souvent inconsciemment, comme s’il était le remède miracle qui fera à ta place ce que tu as renoncé à faire. « C’est le Seigneur ton Dieu que tu dois adorer, et c’est lui seul que tu dois servir » (Dt 6, 13), et non pas devant toi-même, devant ta glace, devant l’idole de ton « moi ».
Lire et méditer la Bible, c’est ce qui permet de résister au mouvement du monde, au mouvement de nos vies. C’est s’appuyer sur une Parole autre que la mienne. Mais la lisons-nous encore ? Il ne suffit pas de dire que les protestants sont le peuple de l’Ecriture, il faut surtout, chacun et ensemble, la fréquenter quotidiennement, car en elle est la Parole de vie.

b- L’Esprit saint

L’Esprit saint encadre tout le texte. Depuis le début : « l’Esprit de Dieu conduit Jésus dans le désert », jusqu’à la fin : « Des anges s’approchent de Jésus, et ils lui donnent à manger » (dans le parallèle de Luc, c’est : « Jésus retourna en Galilée avec la puissance de l’Esprit »). Ce qui porte Jésus dans ces tentations, malgré la solitude, la fatigue et la faim, c’est la présence de l’Esprit saint, c’est-à-dire le souffle de Dieu, la présence de Dieu qui est avec lui. 
Ce qui peut nous sauver de n’être que des consommateurs, que des égocentriques, que des fatalistes, c’est la présence de Dieu en nous. Cette présence offerte... qu’il nous faut saisir. Combien sont importants la prière, la méditation, le silence, tout ce qui nous enracine en Dieu. Articuler Ecriture et témoignage intérieur du Saint Esprit.

c- L’Eglise

Et puis il y a la faim. Cette faim que Jésus traverse, 40 jours et 40 nuits sans manger ! Cette faim qui le rend vulnérable, fragile, mais qu’il refuse de combler par ce que le diable lui propose. Cette faim qu’il garde au creux de lui-même. Cette nécessité de rester affamés : fuir la saturation, le trop-plein, l’écœurant ; accepter le creux, le manque, l’impuissance. Laisser place au besoin d’un autre que nous même : c’est là que Dieu vient nous rejoindre. Arrêter de n’exister que pour consommer, arrêter de ne regarder que notre nombril, arrêter de ne plus croire en rien. Ouvrir une place pour Dieu, pour l’autre, pour les autres... c’est cela l’Eglise !
Prier ensemble le même Père, notre Père : ne nous soumets pas à la tentation (le substantif peirasmos – πειρασμός – issu du même verbe peirazo – πειράζω que dans notre récit !).

Trois résistances : l’Ecriture, la relation à Dieu dans l’Esprit saint, la place faite au creux de nous-même à d’autres en Eglise. Tout un programme ! 
C’est ce que je me réjouis de partager avec vous dans cette paroisse, avec Andreas, dans les prochaines années. Vivre ensemble en Eglise, dans le soutien mutuel de nos fois chancelantes, de nos vies éprouvées. Lire et méditer ensemble l’Ecriture où, en Christ, se donne la Parole de Dieu. Marcher ensemble dans l’Esprit, par la prière et la communion spirituelle entre nous, avec les chrétiens d’autres Eglises, avec les hommes et les femmes de notre temps, témoins du royaume et acteurs de solidarité... 
Lire la Bible, prier, témoigner ensemble… Trois dimensions qui nous permettent de résister à la tentation. Ainsi, dans ce texte, Jésus non seulement nous dévoile les tentations qui nous font face mais il nous aide à y résister. Alors ce texte devient bonne nouvelle...

 

3 – Bonne nouvelle

Une bonne nouvelle qui nous permet de vivre vraiment. En nous aidant de l’Ecriture, de la prière, des autres, nous pouvons-nous décentrer de nous-même et trouver le chemin du vrai bien-être, de la vraie place de notre moi, de la vraie espérance. Car exister aux tentations de notre égocentrisme ce n’est pas se mortifier. Ce n’est pas refuser nos désirs authentiques et légitimes d’aller bien, d’avoir confiance, de vivre ce à quoi nous aspirons, mais c’est refuser les solutions pièges. Loin des illusions du « moi tout seul », nous pouvons recevoir ce dont nous avons vraiment besoin.
Car le Christ, après ces tentations, va donner du pain, le multiplier, le partager, nourrir de vraie Parole ceux qui le suivent. Il va se jeter dans le vide de la croix pour ouvrir le temps de la résurrection et de la vie, nous ouvrant ainsi le chemin de la vraie vie. Il va devenir le Seigneur du monde, celui qui désigne le Royaume de Dieu.

Traverser la tentation c’est se détourner de l’illusion de notre « moi » transformé en idole, pour accueillir la présence du Christ qui lui seul nous permet de vivre en vérité. C’est pouvoir alors aider d’autres à traverser aussi la tentation, à recevoir aussi confiance et force. Voici l’Évangile, la Parole qui nous révèle où se trouve la tentation, la Parole qui nous ouvre à la présence du Christ avec nous, la Parole qui nous ouvre l’avenir en faisant place en nous, à travers Christ, aux autres. 
Si je veux vraiment, en vérité, être bien dans ma peau (être moi-même). Si je veux vraiment me laisser aller avec confiance et espérance dans l’avenir (foi en Dieu et construction d’un monde plus juste). Si je veux vivre ma vie comme je le voudrais (humble, solidaire, juste)… Je peux trouver en Christ la force de le vivre !

La source de vie est dans l’Ecriture, dans l’Esprit saint, dans l’Eglise au pied de la croix et au matin de Pâques, dans la rencontre vivante avec mes frères et sœurs au cœur de ce monde, en Jésus-Christ, par qui Dieu nous donne gratuitement ses bienfaits et nous rend justes ». Bonne nouvelle !

Amen.