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Église protestante unie de Pentemont-Luxembourg
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"Adam, vraiment coupable ?", par Loup Cornut

Prédication du dimanche 25 juin 2017

Lectures :

  • Jérémie 20, 10-13
  • Matthieu 10, 26-33
  • Romains 5, 5

 

Nous sommes face à un texte difficile aujourd'hui. L'un de ceux que l'on préférerait mettre de côté, laisser sur le chemin, parce que, vraiment, il nous paraît trop difficile. Difficile, ardu et surtout contenant des termes avec lesquels nous ne sommes plus vraiment à l'aise dans notre théologie moderne, réformée.

Dans le passage de l'épître aux romains que nous venons de lire, le mot « péché » apparaît pas moins de 6 fois. 6 fois, en 4 versets, cela fait vraiment beaucoup

Mais je vous invite à aller au-delà de cette première impression, et à laisser une chance au texte de nous toucher. Je dois reconnaître qu'à première lecture, il met plutôt mal à l'aise et pourtant, c'est un texte d'une puissance rare. Ces quatre versets sont le résumé, le condensé même de la théologie de l'apôtre Paul. Le péché n'est énoncé si vivement que pour montrer à quel point la grâce le dépasse.

 

Mais prenons le temps de comprendre pourquoi nous achoppons sur ce texte. Le péché n'est peut-être pas ce que l'on imagine.

 

Paul commence par personnifier le péché et la mort. Dans ce texte, l'un ne va pas sans l'autre. A tel point que l'on se retrouve un peu dans la situation de Stephen Hawking dans « une brève histoire de temps » lorsqu'il cherche à savoir qui, de l'œuf ou de la poule est venu en premier. Nous en sommes, nous-aussi, un peu à nous demander qui, du péché ou de la mort est venu en premier.

 

Pour tenter de le savoir, Paul nous livre un coupable tout désigné : Adam. C'est de sa faute, c'est par lui que tout est arrivé : le péché, la mort, la sortie du paradis, la souffrance des hommes dans leur travail.... C'est à cause d'Adam que tout s'est détraqué.

Mais parfois, avec Paul, il faut mener l'enquête. Il a un ton un brin provocateur et il faut creuser un peu pour comprendre à quels textes de l'ancien testament il fait allusion. Et souvent, alors, tout s'éclaire et on se rend compte que ses propos ne sont pas si durs qu'ils en avaient l'air.

 

Menons donc l'enquête un instant : si c'est la faute d'Adam, il nous faut retourner sur les lieux du crime. Retour donc en Genèse 1 et 2.  Nous sommes au temps de la création, au tout début du monde. Dieu alors, crée tout et crée l'homme et la femme. Je vous invite d'ailleurs à noter au passage que l'homme et la femme furent créés en même temps, tous deux à l'image de Dieu : « Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa ; mâle et femelle il les créa » (Gn1,27)

Bref, nous sommes à l'époque où Dieu crée le monde et à chaque étape de sa création, il constate que « cela est bon » Cette même conclusion de la part de Dieu est exprimée à l'issue de la création de l'homme et de la femme, après qu'Il leur a confié la terre.

C'est ensuite que Dieu pose tout de même une limite à l'homme : Il lui a confié la terre mais à une exception près « l'arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais » (Gn2, 16)

 

Nous connaissons la suite de l'histoire : Adam, encouragé par Eve, elle-même trompée par le serpent, enfreignent la limite, l'interdit fixé par Dieu et arrive ce qui devait arriver : ils sont chassés du jardin d'Eden. La sentence de Dieu s'exprime ainsi : «le Seigneur dit : « voici que l'homme est devenu comme l'un de nous par la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. Maintenant, qu'il ne tende pas la main pour prendre aussi de l'arbre de vie, en manger et vivre à jamais ! »

 

Nous retrouvons là le tandem infernal dénoncé par Paul dans notre texte de ce jour : Adam a commis une faute : le péché, la sentence c'est la mort. Puis que Dieu ne veut pas prendre le risque qu'Adam puisse lui aussi vivre éternellement.

 

C'est à mon sens, à cet endroit précis que se joue la question fondamentale. Dieu a créé l'homme et il a vu que c'était bon. Dieu, en créant l'homme a fait le choix de lui donner la liberté : celle de dominer la création (même si je n'aime pas beaucoup ce mot) et celle de respecter l'interdit que Dieu lui fixait. Quel était alors le but de Dieu ? Il a créé l'homme, il devait donc savoir ce qu'il pouvait attendre de lui. Dieu a créé l'homme libre, mais cette liberté le rend faillible.

Cette liberté, cette possibilité, c'est ce qui permet à l'homme de se différencier de Dieu. S'il ne faisait que ce qui est bon, sans jamais se tromper, sans douter il serait alors parfaitement à l'image de Dieu, il serait comme Dieu.

 

Je pense que, dès sa création, Dieu a fait un don merveilleux à l'homme : celui de sa liberté. La terre lui est confiée, et Dieu lui fixe des règles. Des règles que l'homme peut comprendre, interroger, et accepter. Dieu crée un « espace » dans le monde de l'homme : cet espace c'est la capacité à s'interroger sur sa vie, sur le monde qui l'entoure et sur les choix qu'il doit faire pour se conformer au mieux à ce que Dieu lui a confié.

Et c'est pour cela que, dans l'ancien testament, le péché ce n'est d'abord pas une faute précise commise mais le fait de s'éloigner de Dieu. L'homme s'éloigne de Dieu lorsqu'il dévie de ce que Dieu pourrait attendre de lui ; lorsque sa préoccupation première n'est plus de faire ce qui est bon alors qu'il a été lui aussi créé « bon » à l'image de Dieu.

 

Je voudrais également insister sur un point, ou plutôt, faire un parallèle. Pour moi, ce récit de Genèse, cette sortie du Paradis est à rapprocher du récit de la tour de Babel. Dans les deux cas, on a tendance à utiliser ces récits comme des récits de punition divine, des exemples de la colère de Dieu. Je les considère autrement.

Le récit de la tour de Babel relate un très vaste projet humain qui visait à construire une tour assez haute pour atteindre le ciel. Tous les hommes de la terre étaient unis autour de ce projet, qui allait bon train. Ce projet avançait d'autant plus vite que les hommes parlaient tous la même langue, que tous les efforts de l'humanité étaient concentrés en un même endroit.

Le projet est tellement impressionnant que Dieu lui-même vient le visiter. Et Dieu constate que ce projet n'est pas « bon » ; les hommes cherchent à être à son image. Dans le cas de Babel, être à l'image de Dieu serait être Un, assemblé au même endroit, sans espace de différence et donc de liberté. Nous retrouvons ici la notion de distance nécessaire pour les hommes. Il faut que l'homme ait un espace pour s'interroger sur le monde. Dans le cas de la tour de Babel, puisque toute l'humanité est semblable, cet espace n'existe pas. 

 

Dieu crée donc les langues qui vont séparer les hommes. Elles vont séparer les hommes non pas pour les diviser mais pour renouveler le don de la création. Comme les hommes se mettent à parler dans langues différentes, ils ne vont plus rester agrégés les uns aux autres. Ils vont petit à petit se répandre sur la terre et accomplir la mission que Dieu a confiée à Adam et à ses descendants : s'occuper de la création. Par ailleurs, la création des langues est une richesse offerte aux hommes. Dès lors, lorsque des groupes vont se rencontrer ils vont pouvoir découvrir leurs différences et s'en enrichir. La découverte de la nouveauté sera l'occasion pour chacun de s'interroger sur sa façon de vivre et ainsi garder à l'esprit la question « me suis-je éloigné de Dieu »

 

Mais revenons à Adam, que ce serait-il passé s'il n'avait pas mangé du fruit de l'arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais ? Il resté dans un univers indistinct, sans pensée propre, sans temps qui s'écoule véritablement. A quoi alors aurait servi la création ? Dieu aurait créé le monde, les plantes, les animaux, la nuit, le jour, toute la beauté du monde, pour que seules deux créatures existent et qu'elles se cantonnent au petit espace du jardin d'Eden ?

 

J'en doute. Je pense que Dieu a voulu cet espace, cette petite distance entre lui et nous pour que nous puissions le considérer, lui, comme tout-autre et s'interroger sur notre conduite.

 

C'est pourquoi, la notion de péché n'est pas si terrible que cela. Le péché, nous l'avons dit, ce n'est pas une liste de fautes que l'on commettrait. Si l'on revient aux premières mentions de ce mot « péché » c'est dans l'ancien testament, avec un terme dont le champ lexical est plutôt celui du défaut, du manque. Plus précisément, le péché correspond à l'image de celui qui rate sa cible. On ne peut pas reprocher à quelqu'un d'avoir délibérément raté sa cible. Par contre, il se peut qu'il y ait eu un écart entre ce qu'il visait et l'effet produit. Le péché est là, dans cet écart entre ce que l'on peut souhaiter (être bon, à l'image de Dieu) et ce que produisent nos actes. C'est d'ailleurs ce même terme que l'on retrouve dans le nouveau testament. Parfois, l'homme rate sa cible. Dans le monde hellénistique qui est celui de certains rédacteurs du nouveau testament, le péché prend la connotation d'une faute semi-volontaire. On se retrouve alors avec l'image très forte d'une certaine servitude de l'homme à l'égard du péché. Le péché est alors, parfois, décrit comme une puissance mauvaise, agissant dans le monde et animant les hommes.

C'est un peu ainsi que Paul le personnifie dans notre texte d'aujourd'hui. Cette personnification va aussi dans le sens de redonner un peu d'espace aux hommes. Le péché est quelque chose qui agit contre eux. Mais c'est aussi quelque chose que l'on peut combattre.

 

Le péché, pour Paul, se situe par rapport à la Loi. Mais la Loi a été abolie avec le Christ. Donc le péché est dépassé. En Christ on assiste au triomphe sur le péché et sur la mort.

Dans le texte que nous avons lu, Paul veut rappeler qu'en Jésus la grâce surabonde et que le péché et la mort ont définitivement étaient dépassés. Pour le démontrer, Paul fait une analogie entre Adam et le Christ.

Comme le premier du tous les hommes, Adam est une figure du Christ « premier-né de toute créature » (Col 1, 15, Tm 8,29) Dans le cas d'Adam comme dans celui du Christ, il s'agit d'un individu singulier dans les actes ont des répercussions sur tous.

De même que par Adam, tous les humains se sont retrouvés sous l'emprise du péché, de même ils vivent maintenant en Christ sous la puissance de la grâce.

Paul reprend ici une idée que l'on trouve chez certains exégètes : c'est une idée issue du judaïsme hellénistique à propos de la création d'Adam. Adam ne serait en fait que la copie en terre d'un premier Adam qui serait resté à l'état de modèle idéal après sa création. Ce modèle idéal, identifiée comme la personne du Christ serait devenue le second Adam (puisqu'il agit sur terre après) mais un second Adam en lequel l'existence est justifiée, recevant grâce et vie. Un second Adam dont la puissance aurait était présente dès la création.

 

Pour conclure, je vous invite à garder à l'esprit que Dieu nous a créés à son image, c'est à dire bon et que, pécher, c'est oublier cette bonté qui est aussi en nous. Nous ne pouvons peut-être pas avoir la précision infaillible des soldats de l'ancien testament qui visaient si précisément qu'ils pouvaient toucher le cheveu choisi de leur adversaire et que lorsqu'ils rataient leur cible on parlait de péché. Mais tout au moins nous souvenir que Dieu nous a confié sa création et que, à son image, nous pouvons y agir avec bonté.

Amen.

 

Loup Cornut